‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 22 sur 27 · LES AVENTURES DU RAT DE VILLE · texte numérisé non relu

LES AVENTURES DU RAT DE VILLE

— Je me suis rappelé, dit le Rat de ville, votre invitation. Vous m'excuserez de m être fait attendre pendant trois siècles.; mais on ne dispose pas toujours de son temps.

— Mieux vaut tard que jamais, répondit aimablement le Rat des champs.

Il était vieux et, comme toutes les personnes âgées, aimait à parler par sentences : les proverbes donnent à qui les profère l'apparence de la sagesse; et la sagesse est la parure des vieillards, lesquels ne sont plus capables de folies.

Le Rat de ville avait quitté Paris, trouvant, Dieu sait pourquoi, que le beurre, le fromage

la farine et le sucre s'y faisaient rares. La disette menaçant, il avait songé à son compère Rongemaille, qui habitait la campagne et qui, jadis, étant venu lui rendre visite, l'avait prié à venir se reposer dans son agreste demeure. Les temps étaient troublés; on avait de la difficulté à se nourrir; une certaine angoisse pesait dans l'air, comme si l'univers était la proie d'un bouleversement mystérieux, dont on ne se rendait point compte et qui devait donner naissance à des temps nouveaux. Rongelard envia le calme des champs et la félicité de Rongemaille. Quand l'orage gronde en notre âme et dans le cœur ardent des cités, on aspire à la paix, qui vous pénètre, des molles prairies, des bois vénérables et des rivières heureuses.

— Trop fortunés, répéta Rongelard après Virgile, les agriculteurs, s'ils réalisaient leur bonheur!

Caries Rats de ville sont des lettrés : ils n'ont manqué de s'instruire en rongeant les volumes latins qui languissent dans les bibliothèques, les dictionnaires tachés d'encre, derniers témoins de nos humanités, et les lettres d'amour lyri-

ques, suprêmes vestiges de nos jeunes printemps.

Rongelard se rendit donc par petites étapes chezRongemaille; celui-ci possédait ses pénates et ses lares paternels en certain coin de la Champagne, riche en raisins, en betteraves et en blés. Mais il n'y arriva point sans difficultés.

Cette campagne lui sembla singulièrement peuplée, et les terres creusées de fossés, et partout hérissées de monticules.

— Je comprends, dit-il, qu'un jeune rat ait pu autrefois, traversant ces parages, se croire au Caucase ou dans les Apennins!

Mais il reconnut Rongemaille, qui, pansu et blanchi, les pattes croisées sur son ventre, l'attendait au seuil de son trou. Il faisait une nuit très douce; les rayons de la lune éclairaient les labours et argentaient le nez fin et les moustaches des rusés compères.

— Vous m'avez vanté la tranquillité de votre asile, déclara le citadin : c'est ici que personne ne vient interrompre nos repas?

— En effet, répondit le rustique.

. Il avait l'air embarrassé.

— Voulez-vous dîner? demanda- t-il.

Ils se mirent donc à l'ouvrage : car manger est, au fond, la seule raison d'être de ces animaux; c'est ce qui les distingue des autres, et notamment des hommes, dont certains ont des soucis d'un ordre moins matériel.

Ils mangèrent; tout était à profusion et partout épars sur le sol, entre deux hauts murs de terre; mêlés à la paille et à la boue, s'offraient les reliefs les plus divers. Ils mangèrent. Par exemple, ils n'étaient point seuls. Quel peuple de rats! Des gros, des minces, des noirs ou des gris, de prestes et de lourds.

— Il y a place pour tous, déclara le paysan, tant la contrée est riche.

— Et des orages, en avez-vous souvent?

demanda le citadin.

— Des orages? répéta l'autre avec étonnement.

Rongelard faisait allusion au tonnerre continu qu'il entendait, aux éclairs livides qui se suivaient sans cesse.

— Ne vous occupez point de cela! répondit tranquillement Rongemaiile.

Il continua à dévorer. Mais l'inquiétude de Rongelard devenait telle qu'il en perdait le

boire et le manger. Toujours des explosions. Partout des embrasements brusques. Le sol tressaillait sourdement.

— La terre est en travail, pensa-t-il. Elle va accoucher : et ce ne sera point, je le garantis, d'une souris!

— Mangez, mangez... lui dit son compagnon. Il s'obstinait :

— Que va enfanter le monde?

Par moments, un bruit plus sec et plus proche lui faisait croire que sa fin arrivait. Il suait à grosses gouttes. Il tremblait.

Des hommes passaient lentement dans le fossé, s'arrêtaient, silencieux et lourds, écrasaient quelques rats de leurs pas pesants, sans que les autres citoyens de la gent rongeuse en fussent émus, tant ceux qui restaient étaient nombreux, tant la mort paraissait un fait sans importance. Puis un homme, soudain immobile, déchaînait un tonnerre qui dépassait en horreur tout ce que Rongelard avait entendu jusqu'à ce jour.

— Je deviens fou! dit-il à son compère. Vous vous jetez sous les pieds de nos ennemis et vous offrez à leur massacre...

— C'est à charge de revanche, répondit Rongemaille. Regardez plutôt.

En effet, il conduisit, par une étroite galerie de taupe, le citadin jusqu'à une série de fosses où des cadavres de soldats s'entassaient. Et là, toute une colonie, tout un peuple de rats pullulaient autour de pauvres corps, se nourrissaient de leurs dépouilles et de leurs chairs corrompues et sacrées.

— Où sommes-nous donc? demanda le Rat de Avilie, pris de vertige, étonné.

— C'est la guerre! répondit le Rat des champs.

Mais le citadin ne comprit pas.

Le Rat de ville revint à Paris, absolument désabusé sur la vie des champs.

— Il faut y être allé, se répétait-il, pour se faire une idée de cette tourmente!

Il disait vrai. L'existence des êtres qui demeurent en cet enfer que sont les tranchées ne saurait être imaginée ; leur misère ne peut

être perçue, ni leur long sacrifice compris; tout cela échappe à la mesure de nos intelligences et de nos cœurs. On ne saurait calculer l'étendue de ce domaine de souffrance parce qu'on manque de repère : nous ne possédons point d'échelle qui puisse la mesurer. Ce sont là des faits en dehors de la vie. Nul n'en pourra reconstituer le spectacle demain, pas plus qu'il ne le peut aujourd'hui : les auteurs mêmes auront oublié leur rôle dans le drame, quand ils ne respireront plus l'atmosphère de la scène, l'atmosphère lourde de patience et de résignation. Et ces événements nous sont et nous seront étrangers, comme les réalités des autres planètes : il n'y a rien de commun entre les choses de ce monde et les choses de la guerre.

Rongelard s'en vint immédiatement conter ses impressions au doyen de tous les rongeurs de ville. C'était ce fameux philosophe, qui s'était retiré du monde et vivait dans un fromage de Hollande. Au fond de son trou, il méditait tout le jour et toute la nuit : il parlait peu, de sorte qu'il ne proférait point de sottises, et l'on jugeait son silence éloquent et profond. Comme il commençait à radoter, il répétait

souvent ses phrases; il déclarait : « Il fait beau... il fait beau.... » Et tous ses admirateurs, c'est-à-dire tous les rats, de s'extasier, de trouver sous ces mots un symbole, tout comme les hommes et les femmes du xxe siècle écoutant, sans les entendre, certaines pièces obscures et puériles, et se mourant d'ennui et d'émerveillement.

— Je t'avais bien conseillé, fit le philosophe, de rester tranquillement chez toi!

— C'est à croire, répondit Rongelard, que les hommes sont fous. Imbéciles que nous étions d'admirer leur industrie et leur sagesse ! Ils ont pris aux dieux le tonnerre, les éclairs et toutes les forces de la nature et s'en servent pour s'exterminer réciproquement. Si tu les avais vus ! Les voici les uns en face des autres, séparés par un étroit espace de terrain, et, insensibles au froid, au soleil, à la boue, à la faim, ils ne pensent qu'à se tuer en s'envoyant, dès qu'ils s'aperçoient, des machines infernales.

Ce récit intéressait le philosophe : il avait sorti le museau de son trou et tendait l'oreille, qu'il avait dure.

— Les chats, dit-il après avoir médité, en usent de même contre nous.

— Oui, concéda le voyageur, mais c'est pour manger : tandis que les hommes se battent pour leur plaisir.

Le moine réfléchit, puis il déclara :

— Qu'en sais-tu? Peut-être est-ce aussi pour manger qu'il se battent, sans qu'il y paraisse au premier abord. Peut-être également est-ce une façon de prouver leur supériorité sur les autres animaux, et leur divinité ; nous ne savons pas ; les dieux se manifestent à nous et à eux-mêmes par des procédés étranges et mystérieux.

Mais Rongelard s'irritait :

— Tu discutes, fit-il irrévérencieusement, sur des choses que tu ne connais point et que tu n'as pas vues : c'est le propre des philosophes et de tous les docteurs. Mais enfin, je sais, moi, ce dont il est question! Les rats se battent avec les chats. Ils se battent aussi avec les hommes, car les créatures sont toujours en révolte contre les dieux. Ils se sont même battus contre les grenouilles, et-le divin Homère n'a point cru s'abaisser en racontant,

en trois cents vers épiques, cette guerre. Les habitants de l'Olympe, neutres d'abord, intervinrent ensuite en faveur des grenouilles; les écrevisses même s'en mêlèrent; c'est pourquoi nous fûmes vaincus.... Mais jamais, jamais les rats ne se sont battus contre des rats. Pourquoi donc les hommes se battent-ils contre les hommes?

Le philosophe ne répondit pas. C'est ce qu'il ne manquait de faire toutes les fois qu'il se trouvait dans l'embarras; nous avons dit que cette attitude servait sa renommée. Il dit enfin :

— Tout cela m'est indifférent. Les choses d'ici-bas ne me regardent plus : je l'ai déjà déclaré à nos députés, quand ils sont venus me demander jadis assistance et conseil. Je suis neutre, comme les dieux.

— Mais les dieux, reprit Rongelard avec véhémence, ne sont pas neutres, puisque les dieux ce sont les hommes, et que précisément je te raconte leur lutte. Et même je te rappelais qu'ils ne sont pas restés neutres dans la grande guerre que nous avons soutenue contre les grenouilles. Rester neutre est une attitude

qui a l'apparence de la sagesse : au fond, c'est toujours une lâcheté !

— Tu es bien neutre, toi aussi? remarqua l'ermite.

— C'est par la force des choses, répondit le citadin. Peut-il en être autrement, chétif rongeur que je suis? Ces événements me dépassent. Et comment prendre parti pour les uns ou les autres de ces déments qui se tuent sans raison, par plaisir malin, entre gens de la même espèce, entre frères ! Mais sans savoir de qui je désire la victoire, je ne suis pas neutre... Et, profitant de la leçon, je voudrais que nous préparions notre peuple aux batailles éventuelles contre les chats; car je vois que la guerre durera autant que le monde. C'est ma façon de sortir de la neutralité.

L'ermite répondit, après un silence :

— Je me contente de cultiver la sagesse.

— L orage gronde, cria Rongelard.

— Je ne l'entends point, fît le philosophe en rentrant dans son fromage.

— Il pleut, il pleut, sur les paisibles jardins, hurla le citadin.

— Laisse pleuvoir, proféra le moine, et

cherche un abri. Après nous , le déluge ! Rongelard, furieux, hors de lui, avait grimpé jusqu'à l'ouverture du fromage de Hollande; de toutes ses forces il cria au doyen :

— Tu n'es qu'un égoïste et un idiot... Puis, de dégoût, il s'en alla.

Mais l'autre sortit encore la tête de sa fenêtre. Et, sans émotion :

— Je suis au-dessus de la mêlée! dit-il.

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