‹ L'orage sur le jardin de Candide; romans philosophiquesChapitre 23 sur 27 · L AVENEMENT DE MARTIN ET DE SANCHO-PANZA · texte numérisé non relu

L AVENEMENT DE MARTIN ET DE SANCHO-PANZA

En cet endroit, une mine française avait explosé quelques jours auparavant, lorsque les Allemands se cramponnaient encore à cette ligne. Une cuvette énorme ouvrait le sol, formait une place publique, dans laquelle débouchaient à présent nos tranchées, ainsi que des rues : carrefour central où l'on se rencontrait, où l'on se bousculait, où l'on apprenait les nouvelles du secteur comme sur l'agora d'Athènes ou le forum romain. Le colonel du régiment avait installé là une sape pour son poste de commandement, et les barbiers des trois bataillons opéraient dans un souterrain qui y prenait jour.

Le temps était gris et maussade. Par moments, il pleuvait. Le centre de l'entonnoir était un lac. On ne savait si le grondement qui faisait trembler l'air était celui de nos canons ou celui du ciel.

Martin et son camarade Sidi rêvaient au bord du lac. Ils hésitaient à boire : l'eau jaune ressemblait à un sirop de boue; au milieu de la flaque nageait un vieux brodequin et se rouillait un fusil prussien. Sidi, qui était moins délicat, surmonta son dégoût. Il s'abreuva. Martin le regardait avec mélancolie et avec une envie discrète; mais il se retint : noblesse oblige. Car, rempli de dignité et d'ans, gris déjà, Martin était commandant du quatrième bataillon.

Martin était un âne et Sidi, son compagnon, un bourricot : un petit bourricot d'Afrique rusé, rieur, infatigable, trottant toujours, un de ceux que venait de recevoir le régiment, et qui apportaient dans les tranchées et jusqu'aux plus lointains postes d'écoute les aliments des hommes et la nourriture, plus rapidement absorbée encore, des fusils et des mitrailleuses. Ils remplaçaient les chevaux et

les mulets de ravitaillement qu'avait décimés la bataille. Ils passaient partout, enjambant les trous, escaladant les cratères, sautant les fossés, posant délicatement leurs petites pattes cagneuses entre les mailles des vieux réseaux de fil de fer, se faufilant dans les tranchées étroites, leur charge rabotant les murs de boue, avançant quand même, remontant sur le sol quand il n'y avait plus de tranchée, aussi gris, aussi jaunes que le terrain luimême, échappant ainsi à l'observation des aviateurs ennemis, vrai peuple de fourmis laborieuses, philosophes inaccessibles à la crainte, que ne troublaient ni les averses de pluie, ni les orages de shrapnells, ni les explosions, autour d'eux, des lourds percutants.

— De vrais poilus ! avait observé un homme en les voyant pour la première fois.

De fait, ils ne sourcillaient point sous le bombardement, et leurs poils, leurs longs poils prolongés pa*r des filets de boue, balayaient le sol : de vrais poilus!

Les régiments d'infanterie n'ont que trois bataillons. On avait vite décidé, au 185% que les bourricots formaient le 4e bataillon.

Or, parmi tous ces petits ânons, que conduisaient des âniers coiffés du fez et venus avec eux d'Afrique, on avait distingué un compatriote, un véritable âne de France, un vrai baudet de chez nous. Comment avait-il échoué parmi ses congénères tunisiens, c'est ce que nul ne parvint à savoir; mais il possédait plus de majesté, plus d'indolence et plus de ventre. Les autres se nommaient Sidi ou Mohamed; on l'appela Martin. Il fut désigné pour porter les vivres du colonel, et c'est ainsi que Martin fut promu commandant du 4e bataillon.

Or, le commandant Martin enviait le poilu Sidi, qui s'était désaltéré dans l'eau fangeuse de l'entonnoir. Le commandant avait des lettres. Il cita Buffon.

— Je t'envie, Sidi, s'écria-t-il, et je suis altéré. Mais monsieur de Buffon, notre noble ami, a dit de nous et je ne saurais le faire mentir : « L'âne set fort délicat sur l'eau, il » ne veut boire que la plus claire, et aux ruis- » seaux qui lui sont connus... »

— Je ne connais point ce Buffon, répondit Sidi, et j'avais soif. Je me suis abreuvé. Il n'est pas utile de supporter vainement une

souffrance quand nous pouvons l'éviter. Il en est suffisamment d'inévitables...

Et ces souffrances, Sidi les supportait tranquillement, sans se plaindre, avec le fatalisme qui convient à un bourricot musulman. Martin y mettait plus de façons. C'était un baudet cultivé, et il n'acceptait avec résignation sa servitude qu'à cause de la grandeur de l'idée qui l'imposait; Martin était un camarade conscient.

Il tint à Sidi le discours suivant :

— Cette guerre est pour nous une grande leçon : sobres par définition, nous mangeons à peine, et nous passons notre temps à apporter à nos maîtres leur nourriture! Notre rôle est ingrat et peu glorieux, et pourtant nous sommes autant exposés que les chiens de liaison, les chiens sanitaires et les chiens sentinelles, dont plusieurs ont été cités à l'ordre du jour de leur régiment. Tu as là une image de l'injustice de ce monde.

« Nous sommes humbles et patients. L'humilité et la patience sont les vertus de ce long drame. C'est pourquoi l'on a remplacé par nous-mêmes les chevaux, qui restent néan-

moins la plus noble conquête de l'homme. Mais cela, c'est de la littérature; il faut espérer qu'un poète viendra, qui nous réhabilitera mieux que ne l'ont fait Buffon et La Fontaine. Un géographe grec, qui était un philosophe, Strabon, raconte que nous servions, dès l'antiquité, à des usages guerriers chez certains peuples d'Asie Mineure.

— Maintenant encore, affirma Sidi, on nous emploie depuis longtemps dans les deux camps, sur le front oriental:

— Pendant la campagne d'Egypte, il y a un siècle, continua Martin, nous portions sur notre dos les membres de l'Institut qui accompagnaient Bonaparte. C'était un grand honneur que nous faisaient ces savants. Mais Bonaparte ne se servit jamais de nous comme monture; et pourtant il rappelait lui-même à Monge et à Berthollet qu'il était un civil, et académicien! Mais nous n'étions point assez nobles. Voistu, nous venons de gagner nos lettres de noblesse dans les tranchées; après la guerre nous connaîtrons des temps meilleurs, quoique les hommes, à en juger par tous leurs actes en général, et par ce satané bombardement en

particulier, soient de bien drôles d'animaux...

Sidi ne répondit point. Martin secoua ses poils grossiers, durcis par la glaise. Il songeait à son village alpestre, dont les chemins sont bordés de chardons bleus, à ses bruyères où il se roulait, ruant, bravant, se vautrant à l'aise; c'était tout cela qu'il avait fallu quitter pour l'automne des tranchées.

Pourtant il n'éprouvait ni regrets, ni tristesse, mais au contraire de la fierté. Il se rappela un misérable cheval de dragon, aperçu la veille au centre de ravitaillement, à l'arrière, toujours fier, vaniteux et inutile.

— Voilà la fin définitive, dit-il, de Don Quichotte et de Rossinante, et notre avènement avec celui de Sancho-Panza !

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