LE SACRIFICE DES PIGEONS
Ce sera la seule beauté morale de cette guerre : l'homme aura appris à vivre des jours, des mois, des années sous la menace de la mort. Il n'a plus peur d'elle : il est affranchi de son épouvante, comme un disciple d'Epicure, de Mahomet ou de Jésus. Tout le long travail des philosophes aura moins fait pour l'humanité que l'épreuve de cette bataille. Les peuples de ce temps auront été délivrés de la crainte de la mort par le spectacle de la mort.
Car la mort apparaît, dans la tourmente, sur cette longue ligne infernale où se sont joués les destins du monde, comme le fait le plus insignifiant qui soit, le plus simple, le plus
coutumier, le plus banal : ce qu'il est en réalité. Il a fallu ce formidable désordre du monde physique et spirituel, la guerre, pour rétablir l'harmonie dans le cours des choses, et ramener à sa place un incident qui se révélait jadis à nous avec les horreurs démesurées d'un drame.
Quand l'un des deux pigeons qui s'aimaient d'amour tendre quitta le logis, il dut échapper aux périls d'un orage, au filet du chasseur, au vautour puis à l'aigle, à la fronde enfin d'un enfant, avant de rentrer, dégoûté du siècle, au colombier. Pauvres pigeons voyageurs qui volez par-dessus les cratères des volcans flamands ou champenois, pigeons des tranchées de Bapaume, pigeons des tranchées de Douaumont, que sont ces dangers dérisoires auprès des dangers auxquels vous avez échappé !
Il y a entre les pigeons de La Fontaine et les pigeons de cette guerre la différence qui existe entre les héros de Y Iliade et ceux qui dorment par milliers des Flandres aux Vosges. La grandeur des uns est dans la littérature qui nous transmet leur geste; la grandeur des autres est dans l'histoire de leur servitude et
dans le mystère inconnu de leur passion. La noblesse des premiers se trouve dans le génie d'un poète; la noblesse des derniers réside dans leur cœur!
Hôtes pacifiques des pigeonniers pointus, trembleurs, ramiers et colombelles, vous contribuez aussi à la défense du sol, à l'œuvre de mort! Où est l'époque où, neutres bienveillants, vous alliez accorder entre eux les vautours, au point de les unir contre vous? Ramenez la paix parmi les hommes, au risque que les ménagères étranglent vos plus beaux couples et que les chasseurs déciment le vol triangulaire de vos palombes migratrices !
Voici : la bataille bat son plein; et cela dure des semaines et des mois. Les jours d'été sont aussi gris, tant l'atmosphère est troublée, que les matins d'automne : impossible de comprendre les signaux optiques; viennent à l'aide du brouillard, la fumée et la poussière des éclatements, qui font bouillonner le sol. Les liaisons téléphoniques sont rompues depuis le début de l'engagement; les coureurs, qui sautent de trous d'obus en trous d'obus, porteurs d'ordres et de renseignements, sont
arrêtés par les tirs de barrage ou frappés à mort dans leur entonnoir solitaire.
Ainsi les vagues qui déferlent les unes contre les autres, flux et remous inondés par la pluie des projectiles, se heurtent mystérieusement. Et nul ne sait ce qui se passe dans la région où bout la tempête. A la nuit seulement les étatsmajors seront renseignés.
Mais voici que les pigeons s'envolent de la ligne même du feu. Un homme les a emmenés, au sein de la bourrasque, dans sa musette. On a attaché à leur patte un message, écrit au crayon. Et malgré les explosions, les éclatements de l'acier et des flammes livides, malgré les nappes de gaz qui traînent à terre, malgré toutes les brumes, tous les nuages, malgré l'ombre qui est descendue, ils volent, porteurs de nouvelles, très haut, dans la limpidité du ciel.
Ils voyagent par couples; alors ils ne s'égarent jamais. Ils peuvent aussi voyager seuls, s'il le faut, si on le leur demande. Les vieux briscards ne craignent rien : qu'est-ce que ce pauvre orage bruyant de la terre, quand on a appris à ne pas même redouter, au cours
des migrations du printemps et des fins de l'été, la fureur des ouragans qui déchircot les cieux? Qu'est-ce que ces obus qui sifflent en volant, inventés par le génie le plus profond de l'homme, mais qui ne tiennent l'air que quelques secondes et vont à peine plus vite que les oiseaux, dont l'air est la demeure et qui sont maîtres de ses espaces? Comme ces vallées sont étroites, et basses ces collines, pour lesquelles les hommes rougissent la terre de leur sang, quand on les contemple du haut des sereines étendues!
Les pigeons regagnent leur colombier. Ils prennent parfois une route plus longue mais plus sûre : leur instinct ne les trompe pas. Il leur arrive d'être blessés, de revenir avec leur belle gorge mauve rougie et déchirée, tant le voyage est dangereux.
Ils regagnent le colombier : colombier de la citadelle, panier que l'on porte de secteur en secteur, qu'ils retrouvent néanmoins. Dans les tranchées il n'y a pas de confort; malgré les soldats qui les aiment, qui leur donnent en abondance du pain et du riz, ils n'ont de pensée que pour leur demeure. C'est là qu'est la com-
pagne au beau plumage gris, c'est là que sont les tendres soirées, les habitudes familières du logis...
Au colombier, des batailleurs de parade sont les maîtres et de gros pansus se nourrissent sans vergogne... Il est temps de mettre de l'ordre dans la maison. Aussi, dès qu'on leur donne le vol, en quelques minutes sont-ils revenus. Ils avaient pour eux la liberté de l'espace; ils préfèrent leur humble devoir accompli et leur foyer...
Amants, heureux amants, disait La Fontaine, redoutez les voyages, qui furent fâcheux pour le pigeon. Le plus beau voyage est celui que vous faites dans l'infini du cœur de votre amante et la plus belle aventure est celle que vous courez dans l'immensité de son regard.
Amants, heureux amants, voici qu'un ordre des choses qui vous dépasse vous a arrachés à votre jardin et au giron de votre bien-aimée. Les conseils du fabuliste ne sont plus de ce temps. Ses tourterelles elles-mêmes ont été saisies par la tourmente et par la destinée, et deviennent des pigeons voyageurs. Elles portent des plis, comme les coureurs ou les esta-
fettes, au lieu de roucouler. Imitez leur docilité et leur philosophie ; quelle vanité de ne point se plier aux événements ! Ils nous montrent qu'il est une chose plus puissante encore que les amours humaines, plus haute que le calme de notre conscience, plus belle que l'équilibre de notre esprit : et c'est l'acceptation du sacrifice.