CHAPITRE V
LES CHEVAUX EMBUSQUES
La guerre éclata entre les animaux.
On n'en connaît plus la raison; peut-être ne le surent-ils point eux-mêmes ; mais la lutte fut implacable et dévastatrice : toutes les bêtes d'une partie de cette pauvre terre contre les bêtes de l'autre partie du malheureux globe terraqué.
Les premiers chocs eurent lieu dans les futaies sans fin et sur les plateaux déserts : les tigres, les lions et les loups firent merveille. Bientôt, la guerre changea de nature : suivant une coutume militaire aussi vieille que la guerre ellemême, les ennemis creusèrent la terre, construisirent des tranchées. On ne demanda plus
aux guerriers les vertus de la fougue, mais celle de la patience. Ce fut très morne ; ce fut très long. Peu à peu les lions, les tigres, les loups, les renards, enfin tous les seigneurs qui sont, par nature, belliqueux, disparurent des tranchées : soit qu'ils eussent été tués, soit qu'ils ne se sentissent point appelés à ce genre de combat, soit qu'ils fussent plus utiles ailleurs qu'au front. Seul resta le peuple immense des animaux dociles : les bœufs, les ânes, les moutons, tous patients et résignés, montèrent la garde sans défaillance, des années durant, dans la tranchée.
Quant aux chevaux, ils se montrèrent, ainsi qu'on pense, intrépides et formidables au début des hostilités. Crinières au vent comme un étendard, naseaux fumant du feu, sabots martelant l'espace, leurs escadrons accomplirent des exploits dignes d'une épopée. Par la suite, leurs capitaines durent entrer dans les états-majors; la troupe se résigna à un labeur utile mais sans péril, donc sans gloire; or, il est des natures pour qui la gloire est aussi nécessaire qu'aux autres le pain et la lumière ; si tel n'était point le cas d'Horace, ce fut celui de
César. Les chevaux de troupe durent donc se borner au travail des rosses de trait et aux plus humbles besognes. Seuls quelques-uns, empanachés et toujours superbes, purent trouver un emploi représentatif et vain. Mais tous, chevaux des tâches indispensables autant qu'obscures, chevaux de luxe stérile et de factice éclat, également éloignés de la ligne de bataille, passèrent aux yeux de l'armée pour des embusqués.
Ils furent le type de l'embusqué.
— Il y en a vraiment trop! disait avec mélancolie le mouton.
— Au lieu de cacher leur bonheur, ils s'en parent et l'étaient, insinuait le renard, embusqué lui aussi, mais en première ligne.
— Il faut bien qu'il y ait des embusqués, déclarait le bœuf en regardant d'un œil vague, par delà le réseau, la glèbe inféconde. Les uns ont de la chance, les autres n'en ont point : la justice n'est pas de ce monde.
— Ils sont souvent utiles, assurait l'âne avec générosité. Il faut bien des bureaux pour noircir les paperasses qui ont certainement un emploi. Il faut bien des usines pour fabriquer
des munitions et des pièces : pendant les bombardements ou les assauts, nous ne trouvons jamais qu'il y a trop d'obus, ni trop d'ouvriers à l'arrière!
— Pourquoi n'est-ce pas nous qui tournons les engins et pourquoi les chevaux ne sont-ils jamais ici? demanda doucement le mouton.
— Tu deviens raisonneur, fit le bœuf. On t'a prouvé que ces embusqués sont utiles. Ils ne sont pas exposés, c'est vrai, mais à chacun son devoir ou son lot.
— Ce n'est pas juste, murmura le mouton.
— Ce n'est pas juste, concéda le bœuf; mais il faut se résigner à l'injustice, puisque nous vivons en un temps et dans un monde d'iniquité.
L'âne déclara sans colère :
— Ce sont toujours les mêmes qui se font tuer.
Ayant ruminé, le bœuf répondit :
— Oui, mais ce sont toujours les mêmes qui font la grandeur d'un peuple et son éternité!
On admira ce propos, dont il n'avait point du tout saisi lui-même la vérité profonde et triste.
Cependant, en seconde ligne, attachés à la corde dans un terrain boueux, impassibles sous la pluie qui lavait leurs poils inlassablement, deux chevaux devisaient entre eux. Compagnons de misère, on les attelait au même fourgon régimentaire : c'est à cette fonction qu'étaient attachés désormais Souverain, coursier canadien, et Rémus, par Fox et Favorite, pur-sang anglais. Double splendeur déchue! Souverain évoquait le printemps passé où, libre, il galopait au sein du troupeau, dans les grandes plaines parfumées et vierges de l'Ouest. Rémus, ancien cheval de dragons démontés, se rappelait l'écurie plus propre qu'un salon, les heures de pansage, l'avoine, le bonheur des habitudes que rien ne troublait, les promenades et les revues. Quelle tristesse que celle de sa situation, lorsqu'on possède ses origines et qu'on porte le nom du fils de la Louve!
— Cette guerre, déclara Rémus, devait marquer notre apogée : elle est notre condamnation.
— Ne sommes-nous point indispensables?
protesta Souverain.
— Allons donc! reprit son compagnon. Il
n'y a de services rendus que sous la mitraille; tous les services rendus à l'abri du danger ne comptent plus. Parmi les chevaux, cette guerre ne reconnaîtra comme utiles que les chevaux de frise, en avant des tranchées!
La belle robe de l'alezan doré frissonna sous l'averse.
— Cette guerre, dit-il, bouleversera l'ordre du monde. Jadis on coulait notre image dans le bronze, et, sculptés dans le marbre de Paros, nous ornions, de nos formes robustes et souples, le fronton des temples. Notre renommée était telle que quatre de nos compagnons traînaient le chariot du Soleil. Tu n'es pas honteux, car tu ignores ces choses, Souverain! Tu viens d'un pays neuf et tu manques de culture. Pour moi, mon âme est lourde de ces souvenirs. C'est un cheval qui fit un empereur de Darius, pour avoir, avant celui des autres mages, henni à la lumière de l'aube; et, par contre, un cheval devint empereur romain, de par la volonté de son maître, le César Caligula. Celui-là dormait sur des dalles de porphyre; son râtelier était d'ivoire et ses housses de pourpre. Oh! les
cavales de Salomon ! Oh ! noblesse de Veillantif, destrier de Roland, et de Rossinante, coursier de Don Quichotte!... Sais-tu, Souverain, par quoi nous étions immortels? C'est par une phrase de Buffon. Je vais te la citer, tu en sentiras toute l'ironie et toute la dérision : « La plus noble conquête que l'homme ait jamais faite, dit-il, est celle de ce fier et fougueux animal, qui partage avec lui les fatigues de la guerre et la gloire des combats ! »
Et Rémus se tut, accablé.
Souverain lui dit, en guise de consolation :
— Faute de gloire, nous avons du moins le plaisir du modeste devoir accompli. Nous sommes encore utiles à l'homme.
— Non! cria farouchement Rémus. Nous avons été jadis son plus vrai, son seul ami. Nous le servions dans la bataille; nous le servions pendant la paix, pour les labours et les transports : grâce à nous naquit le commerce entre les humains, et nos charrois ont enfanté le négoce, l'industrie, les arts. Inutiles à la guerre comme je te l'ai prouvé, nous serons écartés désormais des travaux pacifiques; les simples héros des tranchées ne pardonneront
pas aux embusqués. Les moteurs et les avions nous remplaceront définitivement; ils joueront, aux époques paisibles, le rôle que nous avons tenu. Pour nous, plus de voitures, plus de charrues. Notre part sera dorénavant d'orner l'étal des bouchers !