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Chapitre II

^Activité des forces naturelles. — J rame de notr^ vie psychique. ..

Nous pouvons quitter le monde de la vie organique et gagner une région supérieure : vie de Pimaginar tion et de la sensibilité — ou suivant la terminologie actuelle : vie psychique (1).

Bien que supérieure à la vie plastique de Tor^anisme, c’est encore une vie : elle nous offre, par conséquent, le caractère de toute vie : assimilation sujyant un type idéal, et synthèse créatrice. De même que les principaux organes de nutrition fournissent à la vie organique ces matériaux qui, lentement éla^ borés, viennent prendre leur place au sein des tissus^ de même les sens extérieurs fournissent à notre activité interne des images^ éléments et cause matérielle d’une vie plus parfaite, molécules d’un édifice plus voisin de la synthèse idéale.

Pour bien le comprendre, rappelons-nous :

Que ces images sont de nature matérielle ;

Qu^elles peuvent devenir les éléments de combi^ naisons multiples .

(1) L'usage a prévalu généralement d'employer ce terme psychique — dans toute l'étendue que lui a donnée la science contemporaine — sans rien préjuger des conséquences abusives que le matérialisme cherche à en tirer, assimilant des faits d'ordre di»

El" FORCES NATURELLES

Ces imagés sont de naturé matérielle. Inutile (l’insister sur un point hors conteste désormais. Il est remarquable qu’en pareille matière, la philosophie catholique's’accommode aux découvertes mo-^ dernes mieux que ne pouvait le faire un spiritualisme officiel, bon il y a vingt àns — maintenant vieillot et démodé. Dès le moyen âge — époque si facilement accusée de routine et dfigriorance, on avait pressenti la véritable nature de ces phénomènes mystérieux. Dès lors, Vimage — ou, comme on disait, le -phàn^ tasme — était tenu pour une réalité matérielle. Dèà lors on admettait hardiment la possibilité de sa projection extérieure par voie de vibration communiquée au fluide ambiant (i). '

Ces images sont les éléments de combinaisons mul^ tiples : tantôt associées par une activité réfléchie et volontaire, tantôt livrées aux fantaisies d’un auto^ matismè plus ou moins inconscient, elles constituent l’alphabet de ces mille et une manifestations mystérieuses où s’affirment l’extraordinaire fécon-dité et le génie créateur de notre faculté imagina-* tive.

Quoi de plus variable en apparence, quoi de plus

(1) Saint Thomas. Summa Th. I, q. 117, a. 3, ad 2“. Le R. 1% Portalié {Etudes, avril. 1892, .page 583) résume ainsi la pensée de Théologiens Médiévaux ; « 1* Un phénorhène de Tordre interne et psychique, émotion, image vive, etc... agit puissamment sur tout l'organisme humain au moyen des esprits vitaux, disons de l'influx nerveux ; 2“ cet organisme ainsi modifié peiit influer à son tour sur un autre, grâce à une action physique transmise pat* l'intermédiairé de Tair... » — Voir aussi sur cette transmissibilité des images cérébrales, l'hypothèse émise par le R. P. de Bohniot, dès 1879 , dans le Miracle et les Sciences médicales-, p.-400. '

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insaisissable que les manifestations diverses de notre sensibilité, de notre imagination, de nos émotions ? — Ce monde si divers et si nuancé, semble appartenir plutôt à la vie de l’âme — vie de spontanéité et de liberté — où ne sauraient pénétrer les rigoureuses combinaisons de l’automatisme scientifique.

Pourtant la science y retrouve encore des associations et des groupements.

Qu’il s’agisse simplement d’images — qu’il s’agisse de ces agencements plus compliqués, où l’imagination suscite l’émotion, où l’émotion suscite elle-même des tendances, des appétits, jusqu’à des mouvements extérieurs — en tous cas, nous retrouvons des éléments qui s’organisent, des matériaux soumis à certaines lois de combinaison.

Les associations damages* — Les images s'associent. Elles s’appellent les unes les autres : le rêve en est une preuve indiscutable. Un fil mystérieux les rattache comme la chaîne qui retient les grains d’un chapelet. Voilà près d’un siècle, un philosophe anglais, Hamilton, disait déjà avec une grande précision : « Sont suggérées lés unes par les autres les pensées qui auparavant ont fait partie d’un même tout, d’un même acte de connaissance » (1).

Le philosophie et la physiologie contemporaines

(1) M. Pierre Janet, en citant ce texte, ajoute : « M. Taine considère de même les associations comme des renaissances partielles de totalités qui tendent à se reformer complètement. (L'/ntelligencey 1.144). M. Paulhan... essaie aussi de rattacher l’association à l'acte de synthèse considéré comme fonction générale de l'esprit ». Cf. Ferri, la Psychologie de l'Association. 1883, 231.

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n’ont cessé de développer ces vues : bien que ce pouvoir d’association soit en lui-même un profond mystère, cependant une fois admis, il projette sur un grand nombre de faits psychiques une éclatante lumière.

Les images sont des atomes, éléments de construction phantastique^ aussi bien que les atomes chimiques étaient des éléments de construction vitale. Ils se prêtent assurément à des combinaisons multiples et capricieuses, par là bien différentes du type invariable imposé aux vivants. Néanmoins, ce qui semble caprice est régi par les lois ; les images ne s’associent point suivant des rencontres fortuites. Il existe entre elles des connexions nécessaires et des rapports organiques dont une observation patiente commence à débrouiller le chaos.

De même que les forces physico-chimiques conservent leurs lois propres tout en concourant à l’exécution du phénomène vital, de même sous la maîtrise de l’intelligence et de la volonté, le jeu de^ images ne Laisse pas de conserver sa nature définie ses modes de combinaisons partiellement automatiqueSy grâce à des liaisons qui subsistent et à des influences qui ne cessent de s’exercer.

Voilà un point important, une vérité féconde en conséquences. Jetons un coup d’œil sur ses principales applications. Elles seront variables, suivant que les éléments de l’imagination artistique, ou les matériaux du rêve seront plus ou moins abandonnés à leur

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activité spontanée, plus ou moins dominés par une direction supérieure.

; Si la direction supérieure prévaut absolument, si l’imagination est au service d’une intelligence et d’une volonté maîtresses, alors tous les éléments se disposent suivant une double loi de puissance et d’ordre : vous aurez les créations du génie artistique, dans la plénitude, de sa force et de sa maturité.

r Si la direction supérieure n intervient que; mollement, par intermittences, à la. façon d’un souverain qui règne et ne gouverne pas, si c’est en un mot le travail d’une, demi-rêverie, — alors les éléments tendent à se disposer d’eux-mêmes, capricieusement en apparence, mais,en réalité^ suivant leurs propres lois, celles de l’imagination^ Et ainsi, vous aurez à des degrés divers, des productions: plus ou moins intellectuelles, plus ou moins poétiques ou artistiques, — parfois les incohérentes élucubrations d’un génie sans .fermeté, d’une personnalité impuissante à s’affirmer, d’une originalité fausse, tout entière faite de, faiblesse et de passivité.

- Enfin, si le travail de l’imagination est absolument automatique, dans un sommeil quelconque, naturel ou hypnotique, vous aurez des synthèses partielles,, des associations d’imagos de toutes formes, parfois pèu éloignées de la régularité logique : ce seront, des édifices forme, et de. structure variables, des systèmes de toutes valeurs, depuis, les constructions, les. plus élémentaires^ -n? .pâ-rfois de courtes chaînettes, composées de deux ou trois anneaux — parfois

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d^s associations d’images un peu plus compliquées—jusqu’à ces rêves si bien coordonnés, si bien systé-, matisés où les images se suivent, s’appellent les unes; les^ autres ^ où, non. contente de leur association partielle, elles envahissent le champ de l’action, elles , suscitent des images de mouvement en harmonie, ayec les tendances du rêvç.et.les appétits causés par sa représentation — systèmes d’images, de tendances et d’action, d’efforts parfois puissants, où tout l’être animal, toutes les facultés de mouvement et de relation entre en jeu, — en un mot, où tous les ressorts de. la machine se tendent automatiquement, pour atteindre le but convoité dans le rêve !

Groupes dL^mages et de mouveiiieuts :

procédés d’étude psyeMcfue. — Car Vimage finit par susciter des

Le rêve interne tend à faire irruption daps la vie CfXtérieure : en général, toute imagination, de sa nature, est spontanément motrice.

< En effety notre vie de sensibilité et d’imagination a son retentissement dans notre vie passionnelle et à, travers notre vie passionnelle, dans les attitudes et les mouvements extérieurs.

Ici, comme toujours, des groupes, des enchaînemeiïts. — Comment la science psychique est-elle parvenue à les étudier ? Il importe de comprendre^ au moins sommairement, ses principaux procédés. ;• ;! Quand la science veut étudier, elle analyse^ c’està-dire qu’elle sépare et qu’elle isole, ^

. Elle isole de toute autre substance l’espèce chimi-

que : dissolution absolument sans mélange, cristal d’une pureté parfaite: ainsi la science possède l’échantillon nécessaire.

Elle isole jusqu’au plus délicat faisceau de lumière : elle lui fait parcourir un milieu diaphane, le forçant à s’y réfléchir et s’y réfracter à sa guise : le décomposant en des radiations plus simples... ainsi elle connaît ses lois.

Elle fait quelque chose de semblable pour les diverses manifestations de notre vie psychique : elle isole^ elle captive pour ainsi dire les rayonnements distincts de notre imagination et de notre sensibilité. Elle décompose ces groupes ; elle arrive à les trier soigneusement, pour en étudier le fonctionnement.

Sur la surface d’un liquide agité, quelles complications dans le jeu des ondes s’entrecroisant et se contrariant : tumulte en apparence désordonné... Et pourtant une loi simple et primitive régit ce

désordre : la loi de l’ondulation.Que cette surface

s’apaise ; que la chute d’une pierre y détermine un ébranlement, le phénomène se manifeste simple et net : ride concentrique qui va s’élargissant, c’est l’ondulation . — La voilà isolée, sous sa forme élémentaire et simple.

Ainsi fait la science psychique : dans le milieu, provisoirement inerte, de notre vie cérébrale et nerveuse, elle isole des images et des mouvements,

L’état cataleptique* — Pour cet isolement expérimental, un des moyens les plus puissants est Pétat cataleptique. Car il constitue, dans la vie psy-

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chique, un milieu parfaitement inerte : « Dans la catalepsie vraie, il y a inertie morale absolue.,, c’est par là en bonne méthode que l’étude des suggestions hypnotiques doit être commencée (1). »

A la faveur de cette inertie morale peuvent persévérer les mouvements et les attitudes — parfois des ensembles compliqués de mouvements etd’attitudes — que l’opérateur veut étudier, et qu’il produit à son gré dans la vie psychique du sujet.

C’est l’élément très simple, isolé et observé, au sein d'un milieu inerte.

Ce sont des attitudes qui persévèrent : (c Si on abandonne les membres dans une position nouvelle, ils ne retombent pas suivant les lois de la pesanteur, ils restent absolument immobiles à la place où on les a laissés. Les bras, les jambes, le tronc du sujet peuvent être mis dans toutes les positions même les plus étranges ; aussi a-t-on comparé tout naturellement ces sujets à des mannequins de peintre que l’on plie dans tous les sens (2). »

Ce sont encore des mouvements qui persévèrent : « Au lieu d’abandonner le bras dans un état d’immobilité, on le fait osciller deux ou trois fois et on le lâche au milieu du mouvement : l’oscillation persiste comme tout à l’heure le mouvement persistait. On peut ainsi communiquer aux bras, aux jambes, à la tête de ce mannequin, un mouvement qui ne s’arrêtera pas avant la fin de l’attaque ( 3 ). »

(1) Charcot. Maladies da système nerveux^ 1887. III, 337,

(2) P. Janet, Automatisme psychologique y p. 15

<3) P. Janet, op, cit. p. 17,

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Ce sont encore des groupes compliqués où des images et des émotions, associées à certains mouvements et à certaines attitudes, persistent dans ce naturel et tenace enchaînement : « C’est là un des c( phénomènes les plus connus, les plus populaires (( si on peut ainsi dire, de la catalepsie ; car il pro- « duit toujours un spectacle extraordinaire. On voit (( la figure, le corps tout entier s’animer, s'harmo- (c niser avec Vattitude d'un des membres^ et prendre « une expression de saisissante réalité. A-t-on fermé (( l’un des poings de Léonie, l’autre se ferme égale- (( ment, les bras se lèvent dans la position de l’atta- (( que, le corps se redresse, la figure change ; les .c lèvres serrées, les poings fermés et les sourcils « froncés n’expriment que la colère. Ai-je mis une « main étendue près des lèvres, l’autre main s’y (( place également et semble envoyer des baisers ; la a figure se modifie tout d’un coup et, au lieu d’ex- « primer la fureur — les lèvres et les yeux, tout « sourit. On peut changer indéfiniment ces attitudes, ces poses plastiques et faire exprimer au sujet « l’amour, la prière, la terreur, la moquerie, toujours « avec une égale perfection (1). »

En résumé : « Que. dans une conscience mde^ survienne une sensation quelconque, produite par un procédé quelconque et aussitôt il y aura un mouvement. Telle est la loi que manifestent, croyons-nous,, les phénomènes les plus simples de la catalepsie... Aussi, cette sensation étant seule dans l'esprit, n’a (1) F. Janet, op. cit, p. 19.

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rencontré aucun phénomène antagoniste et réducteur, elle n’a pas disparu avec l’excitation productrice, elle a subsisté et elle dure encore. Mais, en même temps qu’elle dure, elle maintient par son existence même la position du bras à laquelle elle est liée, ou plutôt dont elle est inséparable (1). »

Ainsi, pour reprendre notre comparaison, de même que l’ondulation, liquide ou sonore, se propage tant qu’elle ne rencontre point d’obstacle — et peut ainsi être observée nettement — de même persévère, dans la conscience vide, le groupe formé par la sensation primitive, les attitudes et les mouvements qui l’accompagnent.

Les édifices psycliiciiies. — La science peut ainsi produire, étudier ces groupements. Elle peut en former et en observer de plus compliqués : comme le chimiste, dans ses ballons et dans ses creusets, opère la synthèse des substances simples.

La psycho-physiologie assiste pareillement à la formation de synthèses psychiques : comme on voit se produire les groupements de mosaïques dans un kaléidoscope, comme on voit se succéder les visions dans le cinématographe, ainsi l’on voit se dérouler les synthèses d’images et de mouvements produites dans la vie psychique.

Le pouvoir de synthèse, la solidarité très étendue de phénomènes complexes (se rattachant à quelques images primitives et élémentaires) va jusqu’à expli-

(1) P. Janet, op. cit. p. 55, 56.

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quer cette trame psychique^ ce réseau de phénomènes intimement associés — capables de s’évoquer et de se rappeler mutuellement — réseau qui constitue une mémoire indwiduelle : « Les phénomènes psychiques complexes, les idées, les mouvements volontaires, le langage sont constitués chez chaque individu et à chaque moment de la vie, par des images sensibles d’une espèce déterminée, et la mémoire des phénomènes complexes dépend de la reproduction de ces images élémentaires. Si ces images ne peuvent plus être reproduites, tous les souvenirs qui y sont liés disparaissent, et quoi que l’individu puisse encore penser et parler avec des images nouvelles, il ne se souvient plus des pensées et des images précédentes. Que la reproduction des premières images redevienne possible et les souvenirs réapparaîtront tout entiers (1).»

C’est ainsi que s’expliquent les faits curieux de mémoire alternante chez les somnambules — les faits plus ordinaires de la distraction chez certains sujets. Puis le rappel de la mémoire — je veux dire : d’une certaine forme de mémoire, comprenant toute une série de souvenirs — il suffît de « la restauration momentanée d’une certaine catégorie d’images dont ■ les sujets ont ordinairement perdu la possession. Cette modification peut être plus ou moins complète et chez certains sujets (les distraits) — consister simplement dans la prédominance momentanée de certaines images ordinairement négligées (2).»

(1) Janet, op. cit. p. 108.

(2) Janet, op. cit. p.l09.

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Le cadre de cette étude ne nous permet pas d’insister et de développer davantage. Mais il est indispensable d'indiquer le terme, la synthèse suprême : les synthèses psychiques dont nous venons de donner un rapide aperçu, paraissent expliquer finalement ces faits curieux appelés improprement le dédoublement de la personnalité ( 1 ). Ils semblent consister, au fond, dans la succession alternante de deux états de mémoire, de deux vies psychiques caractérisées par des souvenirs et des habitudes propres — à tel point qu’ils paraissent constituer deux personnalités de mœurs y d'éducation, de professions différentes (2).

(1) Voir l’abbé Fiat : La Personne humaine, liv. 1.

(2) M. Pierre Janet a étudié ces laits mystérieux avec un art d’expérimentateur consommé, et les ressources d’une puissante philosophie. Il nous sera permis néanmoins de regretter Tidentification qu’il propose avec les cas de possession spirite. Reconnaissant dans le médium les caractères du dédoublement, tels que nous venons de les exposer, il est tenté de voir dans cette explication naturelle une explication suffisante. Nous ne pouvons qu’indiquer cette question très grave et y revenir en quelques mots, au cours des pages suivantes.

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