‹ L'Ordre des Chartreux et la Chartreuse de BosservilleChapitre 12 sur 57 · LE CARACTÈRE DU DUC CHARLES IV · texte numérisé non relu

LE CARACTÈRE DU DUC CHARLES IV

Dans tout le cours de sa longue carrière, Charles se montra un cœur généreux, un noble champion, toujours prêt à se dévouer et à se sacrifier en faveur de quiconque réclamait le secours de sa vaillante épée. Sans consulter sa sécurité personnelle, on le voyait, là où une noble cause avait besoin d'être soutenue, courir tous les hasards, se faire un jeu du danger, ne pas tenir compte de la multitude de ses ennemis et dire souvent à qui voulait l'entendre que la valeur doit suppléer au nombre, que la victoire est le prix du courage et non le résultat des gros bataillons. Il préférait l'honneur à ses intérêts et à l'avancement de ses propres affaires, ce que condamne toutefois, il faut le reconnaître, une bonne politique ; le salut de son peuple étant, pour un souverain, la suprême loi. Mu par la pensée du dévouement et de la gloire, il promena pendant son long règne la vaillante armée de ses Lorrains aux quatre coins de l'Europe, soutenant le faible et l'opprimé, s'efforçant d'arracher sa patrie aux serres cruelles de ses oppresseurs. Ajoutez qu'il avait un esprit vif, pénétrant, fécond en heureuses réparties, en saillies inattendues, qu'il était

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d'une màle énergie et d'une adresse singulière dans tous les exercices du corps et vous pourrez juger que la nature, loin d*avoir été pour lui une marâtre, Tavait doté de la plupart des grandes qualités qui font le chevalier. Aussi ces qualités lui concilièrent-ils Testime de Louis XIII qui, plus tard, devait être son oppresseur, etTaffection de ses sugets. Conduit à la cour de France à Tàge de quatorze ans pour être élevé auprès du jeune roi qui n'avait jque trois ans de plus, il sut si bien gagner ses bonnes grâces par son esprit, son air, ses manières, que Louis XIII disait souvent qu'il voudrait que Charles « ne fût pas né grand prince, afin de pouvoir se procurer la satisfaction de faire sa fortune, > et si Charles quitta la cour de France, ce fut uniquement parce que la confiance et Famitié du roi lui suscitaient trop de jaloux (1). La reine, mère de Louis XIV, disait aussi, tant elle avait conçu d'estime pour le duc : « Je souhaiterais qu'il ne fût * qu'un simple gentilhomme, pour lui donner de plus » grandes marques de mon amitié et pour l'élever au plus » haut degré de grandeur où un particulier puisse aspi- » rer (2). » Son peuple l'aimait jusqu'à la folie, jusqu'à l'ivcesse, je dirais presque jusqu'au délire et l'idolâtrie, comme peuple n'aima jamais souverain. Lorsque la Lorraine fut envahie en 1635 par cent cinquante mille soldats étrangers. Français, Allemands, Suédois, Croates, Hongrois, qui pillaient et ravageaient le pays, sous le spécieux et barbare prétexte que la guerre doit vivre de la guerre, les Lorrains étaient tellement restés attachés à leur duc alors absent, que les envahisseurs auraient voulu les exterminer tous, disant qu' c il était impossible > autrement d'assujétir le pays et d'arracher du cœur » des Lorrains leur amour pour leur prince (5). > Lors-

^ (i) CaJmet, H. de L,, I. XXXV, IX.

(2) Ibid., 1. XXXIX, n. 185.

(3) Ibid., 1. XXXVm, n. 45.

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que le due revint en Lorraine en 1641, ses sujets eurent une si grande joie de le revoir qu'iis ne surent comment la lui témoigner ni quelle marque lui donner de leur attachement. Sachant qu*il avait pris le chemin de sa capitale, dans le but de visiter l'église de Notre-Dame de Bon- Secours, le peuple se porta partout à sa rencontre en habits de fête. Des villages entiers se précipitèrent sur son passage bannière en tète, ie clergé allait le recevoir en procession avec la croix et Teau bénite sur les limites de la paroisse; il y eut même un curé assez simple pour porter le Saint-Sacrement au-devant de lui, ce que voyant Charles, il le reconduisit respectueusement, après être descendu de cheval, jusqu'à Tégiise. L'enthousiasme était universel. Quand on apprit qu'il se dirigeait vers la Malgrange par le chemin de Fléville, les populations des environs accoururent en masse sur ce point en faisant retentir le cri de vive Son Altesse. La presse était si grande que le duc faillit être étouffé, enseveli sous les flots du peuple, bien qu'il fût monté sur un grand cheval d'Espagne au poil gris. Quelques personnes s'étant approchées de lui, déchirèrent ses manchettes et ses gants, l'une d'elles emporta même une de ses manchettes qu'elle disait ne vouloir pas donner pour mille écus. Lorsque le lendemain Charles alla entendre la messe à Notre-Dame de Bon-Secours, la foule fut si compacte, si serrée, que le prince pouvait à peine avancer. Tout Nancy se dirigea vers le Sanctuaire , car Du Hallier , qui en était le gouverneur au nom du roi de France, n'avait pas cru que son devoir lui permit de laisser entrer le duc jusque dans la ville, bien que les Nancéen^ fussent privés de la présence de leur souverain depuis tant d'années si longues pour leur affection. Etant allé un mois plus tard, le 16 juin, à Pont-à-Mousson, le duc y fut reçu , avec le même empressement, tant le peuple sentait qu'il était le représentant de sa nationalité contre Toppression étrangère. On alla jusqu'à lui baiser

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tes bâties el lui arracher les aiguillettes de son pour-* potDt. Il y en eut même, dit Dom Caimet, « qui déebi*^ 9 raient ses habits et lui tiraient des poils de la barbe, et > des cheveux de la tête pour les conserver comme des » reliques (1). • Lorsque beaucoup plus tard, en 1665, le duc revint une seconde fois à Nancy dont il était absent dq^iâ die longues annés^ la réceptinn ne fut ni moins aolenuelle ni moins enthousiaste : Arcs-de-triomphe, iHuminatlons, feux de joie» salves d'artillerie, son des cloches, quatre fontaines de vin, crfs d*aliégresse partant du cœur de tout un peuple dévoué. Charles, qui avait fait son entrée par laporte Saint-Nicolas, mit pied à terre dans relise Saint-Georges doat il était chanoine. Le prévôt étant venu lui offrir à œ titre la distribution, le duc l'accepta en disant que « de longtemps il n'avait pas tant gagné (9)- »

Qui n*éprouverait les sentiments de l'émotion la plus vive et la plus profonde, qui ne verserait des larmes d'at^ tteodrissement en voyant le duc ainsi aimé et fêté par ses siû^?Quel contraste enu*e ces démonstrations et nos démonstrations modernes tout officielles, organisées par la police, où le cœur ne parle pas, où il n'y a que des acclamations de commande et un empressement de curiosité ? Qui surtout ne serait attendri en pensant que les villes qui faisaient tant de frais, étaient ruinées par les désastres d'une longue guerre, par une oppression avant tout rapace ? Heureux temps où, sous l'inspiration du sentiment dirétien et au souffle de l'Evangile, les nations étaient des familles, où le prince aimait ses sujets comme un père ses enfants, où les s^jets aimaient le prince comme des enfants leur père, et se trouvaient heureux de pouvoir toi payer le triple tribut de leur respect, de leur obéis-

(1) ff. de L, 1. XXXVII, n. 132. Cff. Mémoirei du marquis de Bêauvttu; Digot, H. de L.^ UY, p. Z0\. (S) Calmet, ibid., 1. XXXIX, n. 62.

sance et de leur amour. Heureux temps où le pouvoir était la paternité où la sujétion était la piété filiale et la fidélité.

Je sais que ces faits ne nous révèlent pas sous tous ses aspects le naturel de Charles IV. Je sais qu'on peut lui reprocher son caractère ardent, remuant, inconstant, mobile, qui le porta à mener une vie nomade, ambulatoire, le rendit chevalier errant, et lui fit jouer le rôle auquel il fut réduit après avoir été expulsé de ses Etats, je veux dire le rôle de ces condotierri qoi, dans les siècles précédents, parcouraient l'Europe en se mettant au service des princes disposés à bien les payer. Je sais qu'on peut lui reprocher une trop grande avidité pour la renommée et cette fumée que l'on appelle la gloire, avidité qui lui faisait courir des aventures partout où l'occasion s'en présentait et lui avait donné un goût immodéré des batailles; je sais qu'on peut lui reprocher des intrigues politiques, de folles amours, des originalités ; oui, je sais tout cela, c'est pourquoi, afin de le faire connaître à ses différents points de vue, écoutons ici, pour terminer ce que nous avons à dire sur le caractère de Charles IV, le jugement qu'en ont porté l'abbé de Senones et M. le comte d'Haussonviile :

« Le duc Charles, dit Dom Calmet, était d'une taille

> avantageuse, héroïque, agile et bien proportionnée. D

> avait les yeux noirs, vifs, bien fendus, le teint mâle,

> l'air guerrier, la mine haute, l'esprit vif, pénétrant,

> heureux en saillies, en imaginations, poli, civil, affable » aux étrangers, mais moins envers ses sujets, ses dôme»-

> tiques et sa noblesse ; quelquefois ehagrin et difficile » envers ses ministres, mais revenant aussitôt de ses » mauvaises humeurs, aimant les gens de guerre et de

> cœur comme ses enfants, fantilier et populaire, surtout 9 envers les étrangers. Les travaux de la guerre faisaient » son plus grand plaisir. Il a passé en son temps pour un » des plus grands capitaines de l'Europe. On l'accuse » d'avoir trop aimé l'argent, mais les malheurs dont sa vie

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» a été traversée, et l'état où il s'est trouvé pendant plu-

> sieurs années, ont eu plus de part à son avarice, que

> son inclinaison naturellement portée à la grandeur et à » la magnificence. Les inconstances et les légèretés qu'on

> lui reproche, ont été la source de tous ses malheurs et » de tous ceux de sa Maison, mais on ne doit pas dissi- 9 muler que le dessein que les deux cardinaux, ministres » de France, avaient formé de le dépouiller de ses Etats, » n'ait beaucoup influé au peu de soliditQ de sa conduite, » à ses impatiences et à ses dépits qui lui furent si

> fatals (i). »

Ecoutons maintenant le brillant, l'élégant et le savant auteur de YHisloire de la réunion de la Lorraine à la France.

« En 1626, Charles IV avait vingt-deux ans. Les portraits et les gravures du temps nous le représentent grand, bien proportionné dans sa taille, mince et élancé. Ses traits étaient assez réguliers, très-nobles ; ses yeux grands et pleins de feu, son air hardi, sa physionomie mobile, mais le plus souvent tournée à la moquerie. Avant ses malheurs, à l'époque où il ne mettait pas encore à sa toilette une sorte d'insouciance affectée, il portait les cheveux longs et pendants. Quand il avait l'habit de guerre, qui était son costume préféré, le contraste de ses tresses blondes et bouclées, tombant sur l'acier de sa cuirasse, relevait sa grâce martiale et frappait d'abord tous les yeux. Il excellait dans les exercices du corps, portion alors si importante de l'éducation d'un prince accompli. Son agilité était prodigieuse. C'était un jeu pour lui de sauter à pleine course d'un cheval sur un autre; il jetait par divertissement un mouchoir à terre et le ramassait au galop ; quelquefois il en faisait autant d'un écu. C'était surtout devant les dames qu'il se plaisait à faire ces tours de souplesse, et

(I) H. de L, I. XXXIX, n. 184.

9 plusieurs fois, dans les allées du pare de Dampierre, il » en donna le spectacle à la reine de France et à sa cour. » Personne mieux que lui ne faisait de son corps ce qu'il 9 voulait ; il Tavait habitué au travail et rompu è la feti- » gue. Ni le froid, ni le chaud ne lui importait, ni la faim, » ni la soif. Il n'était point atteint par les maladies. » Son courage couchait avec ses douleurs, » dit un de ■ ses biographes ; « quand ses médecins le voulaient tenir

• au lit ou à la chambre, il leur montrait ses bottes et leur » disait qu*elles guérissaient de tous les maux. En effet, il » les mettait, montait à cheval, « et voilà comment il gué- » rissait son mal. »

> Il n'avait pas beaucoup étudié aux lettres et n'était

* pas trop chargé de grec et de latin , sans mépriser

> toutefois les plaisirs de Tesprit. Il était profondément » sagace et prompt à apprendre ce qu'il avait intérêt à » connaître. Chez lui, le don et une sorte de divination » naturelle suffisaient si bien à tout, qu'il semblait ne » rien ignorer. Paul V l'avait à Rome jugé de bonne » heure, capable de grandes choses. Les cardinaux ro* » mains et les habiles de cette cour, si entendue en poli- » tique, avaient remarqué, dit le Père Vincent, « que le » nez de ce jeune homme flairait déjà aussi loin que le B leur. » Dans les occasions, Charles parlait avec une » éloquence simple, dégagée et de bon goût. Il pénétrait » alors de ses regards jusqu'à l'àme de celui auquel il » s'adressait et ne perdait pas une seule des impressions 9 de son interlocuteur. Son commerce intérieur était,

> d'ailleurs, assez inégal et fécond en saillies inattendues. » Le ton de sa conversation, le plus souvent enjoué, était 9 parfois un peu bouffon, et presque toujours semé de » railleries, « en lesquelles, dit le cardinal de Retz, il » était inépuisable. » Il avait le cœur haut et l'esprit fier. » Son courage était sans égal, il recherchait les hasards, » paraissait s'y complaire et sa gaité n'était jamais si » grande que dans le danger.

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« Cependant, les traits du visage de Charles étaient un peu forts et trop beurtés, son extrême vivacité et Tincessante agitation de son' corps lui étaient quelque ebose de sa bonne gr&ce, il manquait d'harmonie dans toute sa personnes. Ses façons d*étre étaient trés-fantasques et fort dispiarates. On avait peine à discerner dans ses propos le plaisant du sérieux» tant ils étaient bizarrement mélangés ensemble et comme à dessein confondus. La franchise qui ne fat pas le défaut des hommes politiques de son temps, ne fut pas le sien non plus ; ses protestations dont il était prodigue ne rassuraient qu*à moitié, tant on y apercevait de retours possibles « de porces de derrière et d'échappatoires de toutes sortes. Avec cet ensemble de qualités et de dé^ fauts, Charles TV n'en était pas moins assez séduisant, parce qu'il était très-original. Il inspirait généralement beaucoup de curiosité à tous ceux qui l'approchaient ; assez d'attrait, mais aussi un peu d'appréhension et une trop juste méfiance.

« Charles IV était pour ainsi dire né ambitieux. Dès son bas âge, pendant sa jeunesse, toute sa vie, il tendit à jouer un rôle considérable ; il fut toujours tourmenté de l'envie d'étonner et de paraître. Mais l'amour le plus ardent de la gloire et les plus signalés talents ne font pas à eux seuls le vrai grand homme, il y faut aussi la rare et merveilleuse coïncidence d'une tâche spéciale à remplir dans les affaires de son temps et de la réunion en un même individu de certaines qualités appropriées aux circonstances. Rien n'équivaut à cet à-propos nécessaire et la vocation intérieure ne supplée point à la mission providentielle. Cet à-propos manquait complètement à Charles IV, et jamais prince ne comprit moins son rôle. Placée entre les maisons de France et d'Autriche, qui reprenaient le cours un instant interrompu de leurs vieilles rivalités, la Lorrains avait surtout alors besoin d'un souverain pacifique.

modéré et prudent, satisfait de garder dans la querelle une attitude conciliante et modeste. Charles ne Tentendit jamais ainsi. Amoureux de la guerre, il souhaitait bien plus qu*il ne redoutait un conflit d*où il espérait tirer à la fois renommée et puissance. Les exploits d*un Walstein, les lauriers d*un Gustave - Adolphe lui agréaient mieux que la paisible sagesse d*un Charles III. Il nous faut maintenant raconter comment, bercé par ces chimères, Charles IV compromit Fexistence même de son pays, perdit une fois la liberté, deux fois s» couronne et n'obtint en retour qu*une gloire imparfaite (i). »

Que ces paroles tiennent lieu des innombrables détails dans lesquels nous ne pouvons entrer.

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