LA POLITIQUE DU DUC CHARLES IV
Quand le duc Charles IV monta sur le trône, l'Europe se trouvait être arrivée à l'un des moments les plus solennels et les plus décisifs de l'histoire. Jusqu'à Luther, les différents peuples chrétiens avaient formé une famille de frères sous la direction spirituelle de l'Eglise personnifiée dans la Papauté, et sous la direction temporelle du SaintrEmpire Romain, personnifié depuis Charlemagne dans les empereurs d'Occident, qui avaient pour mission de veiller sur les affaires générales de la chrétienté, afin de tout concerter, de tout organiser et pacifier à l'intérieur, de tout réprimer, et catholiciser à l'extérieur. A partir de Luther, cette magnifique organisation, née sous l'inspiration de l'Eglise , avait été ébranlée ;
(1) D^HaussonTille , Histoire de la réunion de la Lorraine à la France, 1. 1, ch. Vif, p. 163 el suiv.
ou LES CHARTREUX A SAINTE^ANNE ET A BOSSERVILLE. 159
runité de la chrétienté et avec elle l'unité de TEurope avait été scindée et cette scission était devenue plus profonde que jamais. D'un côté étaient les puissances catholiques représentant un passé qui^, de Charlemagne à Charles - Quint , n'avait pas été sans gloire : l'Aniriche» la Bohême, la Hongrie, les Pays-Bas, l'Espagne, la Sicile, Naples, Milan, toutes les puissances qui avaient conservé la religion chrétienne comme religion d'Etat, la loi évangélique comme la base fondamentale, comme Tarticle premier de leur constitution et ne voulaient pas reconnaître à l'hérétique, qui était félon et renégat, le titre de citoyen. De l'autre, une partie de l'Allemagne, la Suède, soutenue d'abord par les subsides et ensuite par les armées de la France, le Danemark, l'Angleterre, la Hollande et la France enfin, qui avait, il est vrai, anéanti dans son sein l'hérésie, comme opposée à sa foi séculaire, à son unité politique, mais qui s'alliait au parti protestant par rivalité contre la maison d'Autriche. Richelieu, en effet, la regardait comme trop puissante, comme pesant d'un poids trop lourd dans la balance où se décidaient les destinées de l'Europe et du monde, comme affectant des prétentions à la domination universelle, selon la célèbre devise dont chacun des mots commence par une des cinq voyelles de l'alphabet. Austri^e EST iMPERARE ORDi UNivERSo, — A l'Autriche appartient l'empire du monde. — Par suite, le cardinal s'était allié contre elle à tous les hérétiques. Il avait assisté les Hollandais contre l'Espagne, le Palatin contre la Bavière, la Savoie contre Gènes, Venise contre la Valteline (1), ce qui était faire la guerre contre les catholiques, violer tout droit divin et humain. Voilà comment, depuis que le protestantisme avait scindé la république chrétienne, l'Europe était divisée en deux camps, le camp des nations catholiques qui avaient formé une ligue sous la prési-
(1) Mémoire» du Cardinal de Richelieu, t. II, p. S-51.
460 LE DUC CHARLES lY
dence de Vempereur et le camp des nations protestantes qui avaient formé une confédération armée dont Richelieu devînt réme et l'inspirateur, et qui ne se proposait rien moins que la destruction du catholicisme, témoin ces paroles de Gustave-Adolphe se pavmiant en disant qu'il < raserait la ville de Rome » appelée par lui une Babylone, et qu'il « abolirait la mémoire de la messe (i). Qu'avait à faire Charles lY ? La politique lui eût peutêtre conseillé de rester neutre, entre les deux puissants Etats au milieu desquels son duché était comme enclavé, d'agir de manière à échapper aux périls que cette situation lui faisait, en restant l'ami de deux ennemis qui s'étaient voué une guerre d'extermination, en prenant une attitude passive, en suivant une politique expeotante. Chartes ne crut point devoir s'en tenir là. Il prit parti pour la guerre contre la paix, pour l'Empire contre la France» Peut - être se lança - t - il dans cette voie par Tentratnement de son humeur guerrière qui lui faisait dire quelquefois à ses confldents qu' « il aurait désiré être
> né simple gentilhomme, pour voir jusqu'où il aurait
> pu pousser sa fortune (2). » Peut-être aussi le flt-il par dévouement b la cause catholique, marchant en cela sur les traces de ses pieux ancêtres qui avaient opposé une digue puissante à l'invasion des nouvelles doetri^ nés. Nous croyons, nous qui traitons de l'histoire au point de vue de la signification naturelle des faits, nous croyons que Charles prit son parti sous l'influence de l'un et de l'autre de ces mobiles agissant simultanément sur lui, et que l'homme et le chrétien, la nature et la grAce, le caractère et la foi furent les motifs déterminants qui le firent sortir de la neutralité et opter pour FEmpire, c'est-à-dire pour la Ligue catholique.
Une fois son parti pris, le duc Chartes servit la cause
(f ) Calmet, H. de L., I. XXXVI, n. 45. (2) Id., H. de L., XXXIX, o. 18».
OD LES CHARTREUX A BAUm^AIll» ET A BOSSERVILLE. 461
à iMpieHe il s'était voaé wec toule la hoisiUaDfas ai deur de son àme chevaleresque» se trouvant toi^ows le prenais à cheval, combattant dans les prejaiiens rangs, là où la mêlée était le plus opini&tre. Il se distingua surtout ei reaidtt à la «cause de TEglise un signalé service» lors de la ^smueuse bataille de Nordlingen (4634), ville occupée par les Iiopériaux. Uarmée suédoise s'avançaU en grande hâte et toute pleine d'une martiale ardeur. Charles IV, plaeë à Favant-garde, comprend^ avec ce coup^*œU ins^ tinctif qui est le don des hommes de guerre, qu'il n'y a pas une minute k perdre* H s'empare des hauteurs qui dominaient le champ où devait se livrer la bataille* Le lendemain Taffaire s'engage dès quatre heures du aatin« Le duc, se multipliant lui^iuéme, porte sur tous les points des ordres fermes et précis qu'appuyait surtout l'exemple de son intrépide courage. Les Lorrains Quvreol las premiers le feu et, animés par leur prinee» fovcem à reculer l'ennenû dont les ehefis oflreni de remettre leur épèe an duc de Lorrabe qui, par suite de eelte vietoire, ftit nommé le chef de la Ligue et de l'armée, lani on avait la profonde conviction que le gain de celte terrible boiaiUe était dû à sa valeur, à sa sagesse, à son acti-' vîfié (I). « Bien, dit M. d'HaussoavUle, ne manqua au » triomphe de cette journée pendant laquelle la vieille » eupérienee de deux illustres guerriers avaii dû céder » à la fortune d'un générai de trente aas. Lorsque, après m avoir reçu les chaleureux remerciments du cardinal w infant et du roi de Hongrie, Charles regagna ses quai^ 9 tiera, il y fut l'objet d'une de oes ovaiions miliieires » si douées au eœur du \m soldat. Cent vingt drapeaux 9 et étendards ramassés par les siena sur le champ de 9 bataille flottaient autour de aa tente. Qe(ai|)iés à r^re 9 les derniers devoirs à leurs compageona tombés pes'* m dam la hute, les fantassins espapiris, troupe alors la
(I) D. Ga]llle^ H. A £., 1. XXXYH, d.4.
» plus fameuse de TEurope, se rangèrent respectueuse- » ment sur son passage, et le saluèrent de leurs cris. II
> entendit ces hommes vieillis dans tant de combats»
> vanter entr*eux son courage et jurer qu'ils le rétabli*
> raient dans ses Etats, ou feraient Igurs sépultures » dans les fossés des places que la France lui avait prises* » Pendant plusieurs années, Charles IV eut la joie d'être
> partout en Allemagne reconnu comme le vainqueur
> de Nordlingen. C'est un titre que ses sijjets se sont
> souvent complus à lui donner (i). »
Mais Richelieu n'avait pu supporter que Charles lY s'alliât à rAutriche, quoiqu'il l'eût fait pour défendre avec elle la cause de l'Eglise et de la civilisation. Moins soucieux du droit que de la force, peu scrupuleux sur le choix des moyens, ayant pour maxime que ce qui serait bon à garder était bon à prendre, ne jugeant des affaires qu'au point de vue toujours étroit de la politique et de la raison d'Etat^ au lieu de les voir au point de vue beaucoup plus large et plus lumineux des intérêts catholiques, Richelieu, après avoir avisé Gustave-Adolphe contre l'Allemagne, le déchaina bientôt contre la Lor* raine qui s'était alliée à elle, et par là amena sur ce pays des maux incalculables, la guerre, la famine, la peste qui en fut la suite, le pillage et la dévastation. En vaia Charles ût-il, du fond de son exil, de continuels et d'opiniâtres efforts pour arracher son pays à la domination de la France qui le convoitait depuis longtemps comme une proie importante, comme une dépouille opime, comme étant de bonne prise, la Lorraine dut subir le dur joug de l'étranger qui pesait sur elle de son poids colossal. Défense aux Lorrains d'envoyer à leur duc les subsides qu'ils prélevaient volontairement sur leur pauvreté, car c'était là révolte et félonie. Défense de correspondre avec lui sous peine de la vie ou des galères*
(1) Hist. de la réunion, etc., t. Il, cb. XIII, p. 16.
ou LBS CHARTRBUX A SAINTE-ANNE ET A BOSSERVILLE. 463
Défense d*aller le voir sous peine de proscription des personnes, de confiscation des biens, de démolition des maisons, sous peine même d^esclavage, quand les visiteurs qu'on arrêtait aux frontières étaient d'une condition vulgaire. La persécution fut si outrée qu*un cordelier fut pendu sur la place publique pour avoir fourni quelques provisions à deux soldats de Charles IV, qui étaient de passage aux environs de Nancy. S*avouer Lorrain c*était se faire exclure de toutes les dignités ecclésiastiques et civiles, de toutes les charges, qui étaient conférées aux seuls étrangers. Quant à ce qui est des chapitres et des communautés régulières, on faisait venir du fond de la France des supérieurs pour les diriger el pour y prêcher « Phumble résignation au despotisme français (1). » Bref, Fétat de la Lorraine, sur lequel nous aurons à revenir, fut si désolé à cette époque malheureuse de son histoire que le P. Gaussin, confesseur de Louis Xm, s*étant intéressé auprès de son royal pénitent au sort de notre malheureux pays, disait que « les Lorm rains avaient été plus maltraités que les Juifs de Jéru- » salem, alors que la Judée fut dévastée par les troupes » de Titus, et que sa capitale subit les horreurs d*un » siège unique dans Thistoire (2). > Tels furent, d*un côté, Tattitude de Charles IV et le sort malheureux de son pays ; tels furent, de Tautre, la politique de Richelieu et le honteux succès dont elle fut couronnée. Il nous faut maintenant juger ces deux hommes dans la lutte qu'ils soutinrent Tun contre Tautre.
On a fait à Charles'IV un crime d*avoir pris parti pour la Ligue catholique d'Allemagne et d'avoir par là ouvert luie ère de calamités pour la Lorraine. Mais, je le de-
(1) Mémoirei de Jamef*ai-Duval, ms. de la bibliothèqae de 1* Arsenal. i>igo%, H. de L., t. \, chap. Il, p. 291-292.
' (2) Sola Loiharingia Jerosolymam calamitale vincit. Lettre du P. Cauê" mm mdreuée a» général de son Ordre, Elle a été imprimée par H. d« Smi^i^lgtiaict dans le 7i«6a maffia mirum clangenê êonum.
mande, n'y dTatt-H pas quelque grandeur d'âme à se déYoUer à la eause de TEglise et à se placer au-dessusde eette politiqtie égoïste qui ne voit que llntérôt politique, qui est celle de Machiavel et de ses adeptes qt pour lai|ueHe le mot sacré de dévouement^ de devoir n*est qu'une vatne et ridicule chimère ? Gomment exiger que Chdrles FT, qtti avait les sentiments d'une foi ^ve à f en* droit de la mission de PEglise, restât les bras croisés^ lorsque la maison était en feu et la religion en péril T lorsque rhérésie orgueilleuse, impudente, provocante, s'emparaH des Mens ecclésiastiques, démolissait les temples, menaçait de faire disparaître les dernières traces du cathoficisme ? Ne se trouvait^il pas dans une de ees circonstances suprêmes, dans un de ces périls imminents où, selon le mot de TertulKen, chacun doit se montrersoMet, Omnis Aomo tnt/e^ (?«<? et où la neutralité est le parlr des lèches? En choisissant pour l'empire^ Charles ne choisissait-Il point pour le parti de Dieu, pour le Christ contre Tantechrist, pour l'antiquité et la vérité contre la nouveauté et Terreur, et, une fols le bon parti pris, rorthodoKie choisie, ne devait-il pas en poursuivre le triomphe à outrance comme il le fit, se donnant corp& et àme, payant de sa personne, tenant en échec la politic^ue de ses adversaires, cette politique fût-ëlle celle de Richelieu et de laFYanee, ne calculant pas avec le danger, ne se laissant abattre ni par la maladie, ni par l'adversité, ne reculant pas après s'être une fois engagé dans la voie droite? N'y a-t-il pas plus de grandeur d'Âme il se jeter en avant pour chercher à dominer les événerhents, qu'ti s'exposer par une attitude passive à les subir et h être dominé par eux T La p olitique de Charles fut la vraie politique, la politique chrétienne, celle qui se voue à la protection, à la défense, à Texalla* tion et à la propagation de l'Eglise et cela au mépris de soi-même; elle fut la politique de ses ancêtres, la polit*r que de toutes les grandes gloires du catholicisme^ eéli»
ou LBS CHARTREUX A SAIRTE-AHKS gT A BOSSBRViLLE. i95
$eul 06 3iiCQt-U foioi pour le justifier? Saae douce Cbartes ne fat pas toujours heureux, & tel point ^u'on a dit de lui dans une épitaphe qu' « il na4iuit pour le rnabeui! de son pays (i) ; > mais doit^on juger un bomoie d'après révénemem et le succès ? Doit-on dke i il a réussi». d<HMs il avait raison ; il a échoué» donc il avait tort ? La philosophie la plus rudimeotaire admettrait-elle un sopbisnie aussi scandaleux ? Sans doute encore Chartes se vit. dépouillé de ses Etats, et fut témoin de leur longue et lente agonie; mais pouvait-il prévoir Tavenir? N'est-^il point par trop faetlCi pour que Ton adopte ceUse règle, de raisonner après coup, et de disserter à son aise sur la manière dont on aurait du s'y prendre pour gagner une bataille perdue ? Puis, doit-on juger, d*après la tiédeur de notre âge, de la ferveur des âges caiholiquesi et tout apprécier à rétroite mesure d*un rationalisme mesquin qui ne voit que le temps et la terre et qui ne tient aucun coi9pte des horizons immenses que la foi découvre à ceifî^ qui ont le bonheur de croire? Charles IV prit le. bon. parti, il s'y dévoua, il mourut pour son triomphe conuoe les anciens chevaliers, comme les croisés, le pied dans Té^ Irier et la lance au poing; que demander de plus ?
On voudrait que Charles IV eût opté pour la France et on lui fait un- crime d'avoir opté pour rAJlemagoe« Mais lotti ne le por tait-ii point à embrasser le parti de celles ? Un grand nombre de ses ancêtres n'avaient^ils pas épousé le jparti impérial par des traités, par des mar ri^es, par des alliances offensives et défensives? La Lorraine n'avait-eile pas continué, jumu'à lui, à être considérée comme taisant partie du corps germanique et les liens qui ïy rattachaient ne suhsistaient-ils pas toiyours ? Par le traité ou pliuôt par la transaction de Nuremberg (1542-1543), la Lorraine n'avait-elle pas été reconnue duché, libre et indépendant il est vrai, mais
(1) Patrw desoUUoai natos. Ap. Lionois, t« I, p. 621.
placé sous la protection du Saint-Empire Romain? exempt, il est vrai encore, de la juridiction de toutes les cours de justice d'Allemagne, mais néanmoins obligé aux subsides qui seraient accordés à Tempereur par le vote de la Diète ? Et tout cela ne s*était-il point fait par une convention qui, dit un historien peu favorable à Charles IV, « doit être considérée comme le digne couronnement de la politique sage, habile et modérée du duc Antoine (1) ? Le surnom devatU Nancy donné au village de Laneuveville n'est-il pas une preuve que Nancy, capitale de la Lorraine, regardait du côté de V Allemagne et tournait le dos à la France ? Dés lors je dirai :
Si la Lorraine était considérée comme faisant partie du corps germanique, si le duc Antoine et son fils avaient reconnu les prétentions du roi de France sur cer^ laines parties de leurs Etats, mais « sans préjudice des droits du Saint-Empire (â), » à quel titre peut-on imputer à crime au duc Charles, même à ne considérer que le point de vue politique, d*avoir pris parti pour le Saint- Empire ? Ne suivait-il pas en cela les traditions de ses prédécesseurs, alors surtout que TEmpire, ainsi que nous Tavons dit, luttait contre les progrés alarmants de Fhérésie ? N'était-ce pas aussi sur les champs de bataille de TAHemagne que Charles avait, dans sa jeunesse, commencé à se distinguer en combattant la politique indigne de Richelieu, dont Louis XIII, le roi très-chrétien, n'était que Tinslrument ou le préte-nom ? M. d'HaussonvUle justifiant, ou à tout le moins excusant Charles IV sur ce point touchant lequel il a été si fortement incriminé par des historiens qui, se placent, non pas au point de vue de la justice, du droit, de TEglise, mais au point de vue de leurs préjugés hérético-rationalistes, a dit i
(t) SaintrMauris, Etudes hiitoriguei iur l'ancienne Lorraine, t. !< tb. IV» p. 532.
(2) Digot, H.deL.,U W, p. 90.
ou LES CHARTREUX A SAINTB-ANNE ET A BOSSERVILLE. 467
Le jeune due lorrain était tout naturellement porté à favoriser TEmpire plutôt que la France. Les quelques années qu'il avait passées à la cour de Louis Xni ne lui avaient pas donné une grande idée de ce monarque, ni beaucoup de considération pour sa puissance. C'était en Allemagne, comme champion de Tempereur, qu'il avait fait ses premières armes ; son oncle, le duc de Bavière, y était chef de l'union des catholiques. Ce prince que les confédérés nommaient entr'eux, à cause de sa prudence, < le vieux serpent, » attirait naturellement son neveu vers la cause qu'il avait embrassée. Il était d'ailleurs lui-même un vivant exemple de ce qu'un petit souverain allemand pouvait acquérir de réputation et de puissance en épousant la cause impériale, tandis que la ruine de l'électeur palatin montrait assez à tous les yeux combien il était dangereux de vouloir lutter contre l'ascendant si soutenu et si marqué de la maison d'Autriche. Charles avait peu à craindre et beaucoup à espérer du cété de TEmpire. Il en était tout autrement do côté de la France, et déjà le jeune duc avait contre elle de sérieux griefs On le voit, les impressions de sa jeunesse, ses intérêts comiib souverain, sa fierté, l'esprit de parti et les traditions même de sa famille, tout portait Charles IV à la lutte contre le cardinal. A coup sûr, cette lutte était inégale et Charles avait tort de la vouloir tenter. Cependant il ne faut rien exagérer. Si Terreur principale du duc de Lorraine avait été de n*avoir pas deviné le premier le génie politique de Richelieu, semblable erreur aurait été fort excusable (i). »
On aime à penser que si Charles IV fût resté neutre, la Lorraine aurait conservé son indépendance et échappé à la domination de sa voisine. Mais ce n'est là qu'une imagination sans fondement ; tôt ou tard , probable-
(1) Hisii^rede laréunion^ etc., 1. 1, p. i7i, 172, i76.
ment, la Lorralâe aovaii éié rangée (tehs l'orUte (te la Fr»nc«^ et dertit devenue une de ses pfovltices^ Cb ttiûttVeiDetit fetal devait ramener là, car d*un côté la France oonvoicalt la Lorraine depuis longtemps, la guet* tait edmiùe le vautour sa proie, n'attendait que Voeetiloa favorable pour se pré<»ipker sur elle, la saisir et rarteorber en la dévorant, et, de Faucre, les ducs de Lorraftie â*étaieni dès le quatonsîénte siècle m)p avancés viB<à-Ais de la France en lui laissant prendre pied dans leurs BtaA», en donnant, en quelque sorte d*avanee, des gages à sa domination future, ce qui a fait dire à M. Dîgot, parriant des rois de France : «Ceux-ci cherchaient continuellement » à augmenter leur influence dans notre pays, et les
• princes, les évèqites et les villes épiseopales facilitaient
• la réussite de ces tentatives ambitieuses, en invoquant à » chaque instant Tappui ou Fintervention de leurs redau* ^ tables voisins. Les ducs de Lorraine, que ietir arigmt » ei èeufê intérêts rattachaient à l'empiré germasUqtte^ » bien plntèi qu*& la France, continuèrent à prendre
• part aux affaires des deux pays et s'exposèrem de la » aone à mille désagréments qu'ils eussent pu éviter^ —
• si , en remplissant leurs devoirs féodaux envers la
• France, ils fussent restés plus intimement unis à FSm- > pire dont leurs Etau faisaient partie (i). i
Mais, avec te temps, les prétentions de la Fraoee devaient grandir et sa domination s'étendre sur la Lorraine qui avait eu le tort de ne pas savoir assez repousser son influence. Depuis l'attitude que les Guise avaient prise dans les afiEaires de la Ligue, attitude qui les avait fait regarder comme voulant supplanter les Valois^ comme ayant des prétentions directes à la couronne de France revendiquée par le prince de Béarn,
(i) H. de L., t. n, p. i23. Cff. Calmet, H. de L., t. fl, col. 80S et preuves» col. divii, dixi, dlxii, dlxxi, dxciii-dxcix et Notice de la Lorraine, t. Il, col. 781 .
ou LES CHARTREUX ▲ SAINTE-ANNE ET A BOSSERVILLE. i69
chef de la branche de Bourbon, depuis cette époque Henri lY et ses petits-fils conservèrent comme une secrète et vague rancune des dangers couros pendant le triomphe momentané ide la maison de Lorraine. On dirait que depuis lors les rois de France croient accomplir un devoir, exercer un droit, ne prendre que d'indispensables sûretés, lorsqu'ils s*efforcent de génération en génération» soit en paix, soit en guerre, par la violence ou par It ruse, de dépouiller de leurs Etats des princes qui avaient, fût-ce un instant, osé convoiter leur héritage. Mettre la main sur la Lorraine pour affaiblir la maison d'Autriche et lutter plus facilement contre elle, telle fut la politique de Henri IV, de Richelieu, dcMazafin et des premiers ministres de Louis XIV. C'est ainsi que Henri IV sollicita l'armée pl-otestante d'Allemagne de s'unir contre Charles III qui avait pris part à la Ligue, aux Français de la religion réformée, afin de faire une diversion en sa faveur (1). C*est ainsi que dès i6S4, le roi Louis Xm, qui travaillait à s'emparer des Etats de Charles IV, parlait de la Lorraine comme d'un âef des anciens comtes de Champagne aux droits desquels le roi avait succédé. C*est ainsi encore que, partant d'une idée préconçue et par là même indépendante des griefs qu'il pouvait avoir contre le duc, Louis XIII disait que la Lorraine devait servir de rempart h la France du côté de l'Allemagne contre la maison d'Autriche. C'est ainsi que poussant la chose beaucoup plus loin on ajoutait ces paroles, que « le Ilhin est la borne ancienne et
> naturelle qui séparait autrefois la Gaule de la Ger-
> manie (â). » C'est ainsi qu'en 166â, le roi Louiis XIV avait répondu aux justes réclamations du duc, qui le priait de ne pas s'emparer de son pays, par ces paroles
(4) D*fInnisson%tUe, ttUt, dt fo téunion, «te., 1. 1, p. 19, SS, 39, M, (2) Calmet, H. de L., 1. XXXVI, n. 85.
i6S IM MC CftAHlM IV
mdnt, la Lorralâe âoraiv éié rangée (tehs forUte de It Fntnc^f et dertit devenue une de ses pfoviiieesi. Vh mouvement fetal devait I^aoïener là, car d'un cdté la France eonvuScalt la Lerrarlne depuis longtemps, la gaet* tait edmiùe le vautour sa proie, n'attendait que Voceatioa favorable pour de préeipker sur elle, la saisir ec Fateorber en la dévorant, et, de Faucre, les ducs de Lorraftie â^étaieni dès le quatorzième siècle trop avancés vi6«à-*vis de la France en lui laissant prendre pied dans lem's BiMs, en donnant, en quelque sorte d'avance, des gagea k sa domination future, ce qui a fait dire à M. Dîgot, pariant des roi t» de France : « Ceux-ci cherchaient continoèllement » à augmenter leur influence dans notre pays, et les
• princes, les évèques et les villes épiscopales facilitaient
• la réussite de ces tentatives ambitieuses, en invoquant à » chaque instant Tappui ou Fintervention de leurs redoute tables voisins. Les ducs de Lorraine, que leur arigmt » ei èeufê intéréis rauachaient à Vempitè germtmi^ne, » bien plutôt qu'à la France, continuèrent à prendre
• part aux affaires des deux pays et s'exposèrent de la ^ » aone à mille désagréments qu'ils eussent pu éviter, -*
• si , en remplissant leurs devoirs féodaux envers la
• France, ils fussait restés plus intimement unis & FSm- > pire dont leurs Etau faisaient partie (i). i
Mais, avec le temps, les prétentions de la France de* valent grandir et sa domination s'étendre sur la Lorraine qui avait eu le tort de ne pas savoir assez repousser son influence. Depuis l'attitude que les Guise avalent prise dans les afiEaires de la Ligue, attitude qui les avait fait regarder comme voulant supplanter les Valois, comme ayant des prétentions directes à la couronne de France revendiquée par le prince de Béam,
(i) H. de L., t. n, p. i23. Cff. Calmet, H. de L., t. tt, col. 80S et preuves, col. dlvii, dhi, dlxii, dlxxi, dxciii-dxcix et Notice de la Lorraifief c. Il, col. 781.
:\ roi
le.
OD US CBARTRBUX 1 SAinTE-ANHE ET A BOSSUTIUï \ii
cbei de la bnmebc de Bourbon, depuis celte i:<-f3t HeonlV et ses peUis-flls conservèrent comme l- secrète et vague rancune des dangers coaras peit<i , i ie triompbe momeutané de la maison de hom'n i i** dirait que depuis lors les rois de France i plîr un dtvoir, exercer un droit, ne prendre ^ liensables sûretés, lorsqu'ils s'efforcent de | génénaion, soit en paii, soit es guerre, par h v ou par la ruse, de dépouiller de km Etais d qui avaient, fût-ce un insunt, i (âge. Mettre la main sur U Lomtne | maison d'Autricbe et lutter i^ns t telle fut la politique de Henri tV, de licfcefin, «eSi^rî» el des premiers minisires de Look XIV. Cesi hh yat Cenri IV solliciU rarmée proiestMie J'Alnaa^e 4e s'unir coDlre Chartes III qui xvvt pris part h ki tj|w. aux Français de la rdigiOD riUwmèt. aCft ^ tâx «k diversion en sa faveur t\). Ccsi wmâ fat 4êi» 1ÊSBk.1t roi Louis Xm, qui tiavaiDait ï s'eafarvr Éea Bm» At
Cbaries !>', parlait de b Lon»w l €m fcf
des anciens eomies de f^ifUBi >n ft lim êa^T» le roi avait succédé. Cest a^n esenrc çbïi |ai*aal #«ae idée préconçue et par & b^me iorfêpeaiAiim 4a r>^ qu'il pouvait avoir contre le émc \jna UTI 4»^ ^la Lorraine devait servir et nm^ar. ï a Fraavw At «iv de i'AUemafDe cootre la bmmb f.l-nrj^i!^ "'-« âaÉ que poussant la dkoae Icaucnip fi» 'nui «n ^■M' ces paroles, qœ a le Uns «t h birst aojrfcMR « > naturelle qH sc^arata aM»fiii» b Vusale fti b Cv- ■ manie ;â' . > C^n -rirr -çiT-a HG. j> :*u ZjiAWf avait répondu ass ÎTBie» r-îKfaBBdna» te foc. ^fe ^iût de M pu itm^ar& M «a ja«3- Mr «»^li^
170 LE Dec CHARLES HT
aom iniques qae haataines : « Les aflBûres do roi ne se » gouvernent pas comme eeUes des particuliers; h raison » d*Etat doit leor servir de loi (I). » Tout eela ne mooirel-fl point qoe la Lorraine, quel que fût le parti embrassé par Charles IV, aurait tôt ou tard perdu son autonomie et subi les étreintes de sa voisine, d'autant phis qu*dle aurait été enclavée dans son territoire par suite de la réunion de TAlsace à la France. Ajoutez que si rAutriehe eût été victorieuse, ce qui pouvait arriver, la Lorraine, faisant partie de la confédération germanique, aurait conservé son indépendance. Ajoutez que Charles pouvait espérer que r Autriche, alors si puissante, pourrait triom* pher. Ne Taccusons donc point de maux qu'il ne fut pas seul à préparer, qu'il ne pouvait prévoir, qu'il pouvait espérer écarter de son pays par le parti qu'il prenait. Nous le répétons parce qu'on ne peut trop le redire : Si l'empire eût été victorieux et eût protégé la Lorraine pour ses bons et loyaux services, Charles lY se» rait absous ; mais les armes, loin d'avoir été favorables & l'Autriche, lui firent, dans la guerre de Trente- Ans, ime blessure dont elle saigne encore aujourd'hui et Charles IV est condamné comme ayant commis la faute de se brouiller avec Richelieu et Louis XIII. Le succès, le fait accompli, voilà ce qui détermine le jugement de nos historiens. Vous réussissez, montez au Capitole; vous échouez, soyez jeté à la roche Tarpéienne.
Quoi qu'il en soit, Richelieu, ne pouvant supporter que Charles IV se fût allié à l'Autriche pour défendre de concert avec elle la cause de l'Eglise et de la vérité, déchaîna, ainsi qu'il a été dit, le luthérien Gustave-Adolphe contre l'Allemagne et contre la Lorraine sur laquelle il fit peser la tyrannie la plus effroyable et triompha. Mais nous n'hésitons pas à dire que Charles IV, malgré ses insuccès, remporte infiniment sur Richelieu, son trop heureux ad^
(1) Calmet, H, de L., 1. XXXIV, n. 16.
ou LES CHARTREUX A 8A1NTE-ANNE ET A BOSSERVILLE. i7i
^ersaire et Toppresseur de son pays. Voyons en effet ce que fut cet homme-là, qui, parce que le chef de la confédération protestante était son allié, ne put pardonner à un prince chrétien de se croiser contre le protestantisme. Richelieu, ne craignant point de forfaire au passé, à Fhonneur, à la mission de la France catholique, de la fille ainée de FEglise, conclut contre Tempereur, qui était le généralissime des armées chrétiennes, une alliance franco-suédoise, franco-protestante, franco-luthérienne. Il s^engage, lui cardinal, à payer annuellement 400,000 écus à Gustave-Adolphe, le généralissime des armées hérétiques, dont le but avoué était la destruction radicale du catholicisme. n fait ses amis des ennemis de FEglise et ses ennemis de ses amis. Tandis qu*il combat le protestantisme en France au nom de la politique intérieure, il le protège au dehors au nom de la politique extérieure , ne voyant dans sa courte vue rien au-delà de Fintérét de son pays , et ne paraissant pas même se douter qu*il existât des intérêts beaucoup plus sacrés et beaucoup plus généraux, les intérêts de la chrétien^, qui sont les intérêts de l'humanité, n ne sait pas s*élever jusqu'à tenir compte de la grande politique chrétienne qui a pour but la gloire de Dieu et la béatitude de Fhomme, pour symbole la croix, pour programme FEvangile. Il s'allie aux représentants d*une doctrine qui n*a eu d'autre origine que les convoitises les plus basses , les passions les plus grossières , Torgueil, la cupidité, la volupté. Nous le disons hautement : Quiconque aime FEglise doit répudier un tel homme. Nous le répétons, une des plus grandes gloires de Charles IV est de n'avoir point accepté un programme aussi odieux que satanique, de Favoir repoussé avec énergie, de n'avoir voulu ni sympathiser, ni pactiser à aucun prix. Richelieu avait beau être prince de l*Eglise : ce ne sont ni les dignités, ni les insignes, ni les titres qui font la valeur des hommes. II avait beau dire : ■ Une fois mon parti pris, j'agissais hardiment, je
» oiarchais à mon but, je renversais, je fauchais tout » ce qui me faisait obstacle et je couvraiê iout de mon
> manteau de cardinal^ > ce manteau ne peut couvrir la honte et l^opprobre qui s^attachent à sa mémoire, et qui feront que son nom, livré pour jamais à la vindicte de rhistoire, roulera à la postérité avec une noie dinfamie^ comme dirait Bossuet. Je soulève en effet ce manteau de cardinal et que vois-je dessous? Jy vois un prêtre qui, devenu homme d'Etat, foule aux pieds le sacré et le profane, marche per fat et nefas, pour assurer la prépondérance de son pays en Europe; j*y vois Un homme pour qui tous les moyens sont bons quand ils peuvent aboutir ; j*y vops un homme qui n*a point honoré la dignité et les in3ign€s de cardinal, la robe de pourpre couleur de sang et qui aurait mérité les foudres plutôt que les honneurs de TEglise. Que dirai-je enfin ? J*y vois à rencontre des académiciens, ses panégyristes obligés, j*y vois un saint selon Tordre de Machiavel. Sa mémoire ne sera jamais pure, sa tombe ne sera jamais glorieuse, parce que sa politique anti-chrétienne sera à jamais le scandale des siècles futurs. Il suffira à toujours poiu* juger de ce que fut Richelieu, d'examiner ce que sont les écrivains qui lui jettent des fleurs, lui tressent des couronnes et arrangent . des phrases en son honneur. Vnde sperant caveamus.
Voici, du reste, quelques-uns des jugements portés sur Richelieu; on pourrait parler plus favorablement d'un cardinal de la sainte ËgUse, d'un ministre du roi trèschrétien.
M. de Saint-Mauris, après avoir dit que si Richelieu fonda la grandeur de la France en donnant la vie à la pensée de Henri IV, par contre, < son gouvernement » intérieur basé sur l'arbitraire et Tintimidation a préci- » pité la monarchie dans la voie d'un absolutisme sans
> frein comme sans contrepoids (i). >
(1) Etudes hi$torique$ mr ^ancienne Lorraine, t. II, p. ii6-147.
ou LES CHARTREUX A SAINTE-ANUS ET A BOSSERVILLE. 175
M. de Dumast a cHt aussi : « Grand ministre — grand scélérat, — qui fut habile, cela n*est pas douteux, qui Ta prouvé surtout en se préparant une race toujours renaissante de panégyristes, au moyen du patronage qu*il s^est donné de quarante immortels, en sorte que sans discussion, son éloge est répété depuis deux cents ans par Thiterminable écho de toutes les sommités littéraires françaises. Mais Topinion du vulgaire ne m'a Jamais imposé, et je ne reconnais de reine à qui f obéisse que la vérité. — Personnage à la fois tigre et renard qui, tuant d'une part les protestants et de Fautre les catholiques loyaux, n'ayant jamais eu de respect, ni pour la pensée indépendante, ni pour la ibi sincère, mais ayant tout immolé au culte de la 'force, cuhe qu*il propage sans relâche, tantôt par le mensonge, tantôt par les baïonnettes et tantôt par les échafàuds, est mort heureux et triomphant sur les débris de toutes les vertus et de toutes les libertés, ayant fait prévaloir en France le règne du bon plaisir et fondé Torgueilleux despotisme où se délecta plus tard le sultan de YersatlTes. Aux yeux du czar Pierre, Richelieu parut, comme on sait, Tidéal du beau, le type parfait à imiter, cela devait être (1). > Le même écrivain dit ailleurs, en parlant de Charles ly : < Combien les annalistes ne les ont-ils pas ■ accrues (ses fautes). A quel point, fascinés par l'ascen- » danl de la force et du succès, n'ont-îls pas exagéré les » torts du personnage? Etait-il donc si visible au début
> que ce fût s'engager dans un duel à mort contre les » forces de la Gaule que de donner asile, à quif Au » propre frère du roi de France ! Que de contrarier
> ainsi, quoi ? les actes d*un ministre habile, c'est vrai,
> mais détesté, qui bravait lois, parlement, clergé ! qui, » eyaique dans son iaconséquence, canonnait les protes*-
(i) Nancy, Biêtoire et Tableau, p. 61.
» tants en FraDce et les foudroyait à Tétranger f qui ré-
> duisait à s^en aller mourir en exil sa royale bienfaitrice, » et qui versait sur les échafauds le sang des plus dignes » gentilshommes de France, le sang des vieux amis de
> Henri IV, loyaux défenseurs de la veuve du Béarnais?
> Pouvait-on prévoir dès rorigine, ce que le temps ré- • vêla par degrés, Fimpuissanee de Tindlgnation pu-
> blique ! la prodigieuse lâcheté de Gaston qui n*osa
> soutenir aucun de ses amis, et Timmense portée du
> génie de Richelieu, égale à sa scélératesse ! Lorsque la » chose, à la fin, devint claire, il était tard, Charles avait
> choisi sa ligne... Quant à sa fausseté ^ dont de plus
> FAUX QUE LUI out fait grand bruit, elle n'égala pas à » beaucoup près celle de ses oppresseurs, uniquement » occupés de chercher des prétextes pour le dépouiller. » Qu'est-ce que ses adhésions fantastiques et ses brusques » ruptures auprès des mensonges savants, calculés, perpé- » tuels, par lesquels le trompèrent sans remords deux re- » nards à fourrure rouge, maitres en machiavélisme et^ » après eux, rélève que le dernier des deux avait formé? » Une lettre authentique est là pour démontrer combiea B les prétendues fraudes du pauvre duc étaient dépassées » par la duplicité de Versailles (i). >
Un représentant de la science catholique en Allemagne, au dix-neuvième siècle, a dit aussi en parlant de Richelieu : « Il appela le roi de Suède afin qu'il opprimât la re-
> ligion pour laquelle comme cardinal il aurait dû donner » son sang et sa vie Il faut pour trouver l'unité dans
> la vie politique de Richelieu, enlever le manteau de
> pourpre et l'on trouve à la place du prêtre qui mécon- » nait ses devoirs, un grand homme d'Etat qui développa
> le royaume de France, rallia à tous les ennemis de
{\)Ce guâ fut jadis la Lorraine, etc., p. 50-57. Voir le même anteor» Hancy, Hiêtoire et Tableau, édit. de \Si7, où est reproduite la lettre à la* quelle il est fait allosion, Lettre de Louii XIV au maréchal de Créqui, 29 août 1670.
ou LES GHARTREtIX A SAINTE-AICNE ET A BOSSERVILLE. 175
• TEglise contre les puissances catholiques, pour assurer » sa prépondérance en Europe Sa politique à Fégard
> des puissances étrangères fut aussi fatale qu*anti-chré-
> tienne, etc. (1). •
Quiconque s'inspire de Tésprit de FEglise et n'est pas victime des préjugés du siècle, ne peut que rendre justice à la politique de Charles lY contre la politique de Richelieu.
Quoi qu'il en soit, l'une des plus belles pages de l'histoire du Duc, et c'est à cette page que tient toute sa vie, c'est de n'avoir point voulu accepter la pensée de
Richelieu, de n'avoir point voulu épouser la cause de Gustave-Adolphe.
Un autre fait qui nous révèle combien était magnanime et chrétienne la politique de Charles lY, c'est qu'après avoir pris parti contre le luthéranisme il voulut aussi prendre parti contre l'anglicanisme, en faveur de l'Irlande opprimée dans sa foi par le Protecteur Cromvell. On connaît les horribles persécutions que ce pays, à cause de sa fidélité à sa religion, eut à subir de la part du gouvernement apostat de Henri VIII et d'Elisabeth. Pillage des églises, oppression des consciences, proscription et bannissement, confiscation des biens du clergé, déclarés biens de la couronne, guerres d'extermination qui remplirent de sang et de ruines l'ile infortunée et ouvrirent sur elle une ère de calamités qui n'est pas encore close. Or, le 26 avril i650, les archevêques et évéques d'Irlande ayant écrit au duc Charles, qui était alors dans les Pays-Bas, pour lui dépeindre le triste état auquel Cromvell avait réduit la religion et le peuple, — Deplorabilis populi Hibemiœ statut^ — et pour le conjurer de leur accorder quelque prompt secours, comment Charles accueille-t-il leur supplique ? Il se montre prêt à tout hasarder pour la défense de ses coreligionnaires opprimés. Il écrit au pape
(1) Diction* encyclop, de théol, cathoL, art. Richelieu.
pour lui faire pari de la résolution quMl a prise d*einployer ses biens et sa vie, malgré la nécessité de ses propres affaires, à la défense de la religion ; il remet au comte de Taaf une somme de cinq mille livres sterling, dépêche Etienne de Hennin pour porter aux opprimés quantité d'armes et de munitions. Montrant le plus grand désintéressement, il offre de se rendre lui-même en Irlande, avec une petite armée, de fournir une partie de Targent nécessaire aux frais de la guerre, exigeant toutefois qu*on lui accorde le titre de protecteur royal, Utre qu'on finit par lui donner ; il organiise bientôt une escadre, achète un vaisseau de guerre qu*il appelle V Espérance de Lorraine et dont il confie le commandement à un Anglais nommé William Monklow,il forme six régiments d*in(énterie irlandaise. L'entreprise échoua, il est vrai, avant que les préparatifs fussent entièrement terminés, mais elle n*en montre pas moins le zèle et le courage du dtic, dont révéque de Ferns publia l'apologie (f ).
Je sais qu*on a infligé k ce projet de Gharles IV répithète d*aventureux. Quoi qu'il en soit, le prince ne montra^ t-il point, en cette circonstance, autant de générosité qve Richelieu ? Yincent de Paul étant aHé trouver ce dernier, pour lui demander qu'on protégeât la catholique Irlande contre l'Angleterre protestante : ■ Ah ! Monsieur Vincent,
> s'était alors récrié le cardinal , le roy a trop à faire. » Le saint prêtre ayant assuré que le pape oflhrirait volontiers cent mille écus : « Gent mille écus 1 répliqua Riche-
> lieu, ne sont rien pour une armée, il y faut tant de • soldats, tant d'équipages, tant d'armes, tant de eonvoîs » partout ; c'est une grande machine qu'une armée ,
> qui ne se remue que malaisément (3). »
Gomme prince, Charles iV, préoccupé du bien de ses
(i) Gabon, B. d0 L., t XXXVnU n. 58; Ut^, BiH. d'À^sU^ terre f trad. franc., t. IX, p. 158-144.
(2) Abelly, Vie du vénérable ëerviteur de Dieu Vincent de Paui. Paris, 4664.
oc LES CHARTREUX A SAINTE- ANNE ET A BOSSERYILLE. 477
sujets, établit aussi à Nancy le premier Moni-de- Piété j en souvenir de quoi on publia une gravure au fond de laquelle étaient les armes de» Lorraine : au-dessus la croix ; aux deux côtés, à droite la Justice et à gauche la Religion ; au bas deux cornes d*abondance et au-dessous cette inscription : Le Moni'-de- Piété établi à Nancy en 4641. Nul doute que cette institution ne fût de la plus haute utilité, car chacun sait que les établissements de ce genre, nés sous Vinspiration de TEglise (mons pietalis, cariialiê)^ ont pour but de soustraire le pauvre à Fodieuse avidité des usuriers en lui prêtant sur gage, pendant un cerlaîn temps, à des intérêts modérés. Si les malheurs de la Lorraine voulurent que ce Mont-de-Piété disparût bientôt, il n'en publie pas moins la gloire de son fondateur. « Le motif du duc Charles dans cet établissement, » dit Dom Galmet, fiit d'arrêter le cours de Tusure, des » contrats frauduleux, des conventions illicites conçues » en forme de constitutions de rente en argent, pour des » prêts d'argent simulés et mêlés de quelques meubles » appréciés à des sommes exhorbitantes tenant lieu d'ar- > gent, sans qu'il en eût été fait aucune délivrance, » désordres qui étaient alors fort communs en Lor-
» raine (i). »
Je sais qu'il est difficile de faire rendre complète justice à la politique chrétienne de Charles IV, dans un siècle qui a proclamé la liberté des cultes, qui a dit que toutes les religions sont également bonnes et où on a poussé l'ignorance jusqu'à se demander : Quelle différence si grande y a-t-il donc entre le catholicisme et le protestantisme? Quoi! cette différence n'est-elle pas radicale? Ne porte-telle pas sur des points tellement essentiels, que le protesuntisme est la négation du catholicisme? Les protestants ne rejettent-ils pas, en effet, la nécessité de notre satisfaction unie à celle de
(î)H,deL.,\ XXXVI, n. M.
$78 il Wt CKAMI8 IV
Jésus-Christ et, par 1^ même, te néeessité des boanes <]&ilvres? Ne rejetleafr-ils ^s la virginité peiféttieUe de Marie et le eulte des Sah^ts? Ne rejetteût-Us pad les saeitfitients de Gonfirmation, de Pénitence, d'Eucharistie, d*Esirème-Onction, c'est-à-dire le diristianisme pratique? Ne rejettent-il pas le Purgatoire? N'est-il .pas vrai au^i que, cdnrbant Thomme scius le joug de la fatalité et en faisant un esclave, ils rejettent la liberté et par là même niem la moralité de nos actions, ne .mettant aucune différenee entre la vertu portée jusqu'à l'héroïsme et le vice poussé jusqu'à la scélératesse? Puis, quelle différence dans h manière dont ces deux religions ont pris possession du monde ! Le protestantisme s'est établi et maîotemi par les intérêts et les passions ; le catholicisme, au eooitrairci, s'est établi et maintenu malgré les passions ei les iméréts.