‹ L'Ordre des Chartreux et la Chartreuse de BosservilleChapitre 23 sur 57 · LA CHARTREUSE DAMS LE VEUVAGE · texte numérisé non relu

LA CHARTREUSE DAMS LE VEUVAGE

grés qui conduisaient au temple; les vents se jouaient dans les appartements qui leur étaient ouverts de toutes parts. A la vue de la Chartreuse ainsi détériorée et dans le veuvage, au spectacle de tant de dévastations ajoutées à des dévastations par un vandalisme barbare, en présence du contraste de la gloire passée de Bosservilie et de son abandon présent, nous nous demandions avec serrement de cœur : Quoi donc? Est-ce seulement pour trois quarts de siècle que Charles IV aura élevé aux Fils de saint Bruno un monument qui devait durer tous les siècles ? N*aura-t-il travaillé que pour la destruction et la mort, lui qui travaillait pour une cause immortelle? et, roulant dans notre esprit ces tristes pensées, nous nous rappelâmes ces paroles de Chateaubriand sur la Chartreuse de Paris, paroles dont quelques-unes ne s'appliquaient que trop fidèlement à notre sujet : « Nous nous promenions un jour derrière le palais du Luxembourg et nous nous trouvâmes près de cette Chartreuse que M. de Fontanes a chantée. Nous vîmes une église dont les toits étaient enfoncés, les plombs des fenêtres arrachés et les portes étaient fermées avec des planches mises debout. La plupart des autres bâtiments n*existaîent plus. Nous nous promenâmes longtemps au milieu des pierres sépulcrales de marbre noir semées çâ et là sur la terre; les unes étaient totalement brisées, les autres offraient encore quelques restes d*épitaphes. Nous entrâmes dans le clo!ti-e intérieur; deux pruniers sauvages y croissaient parmi de hautes herbes et des décombres. Stu* les murailles on voyait des peintures à demi-effacées représentant la vie de saint Bruno, un cadran était resté âur un pignon de Téglise et, dans le sanctuaire, au lieu de cette hymne de paix qui s*élevait ' jadis en Fhonneur des morts, où entendait crier Finstrument du manœuvre qui sciait des tombeaux. Les réflexions que nous fîmes en ce lieu, tout le monde les peut faire. Nous en sortîmes le cœur flétri et nous nous

2fK> Là rAvolutioïi (som).

» enfonçime^ dans le faubourg voisin, sans savoir oq » nous allions (1)* » Nous nous rappelâmes aussi plus tard ces paroles du poète :

Du Temps et de la Mort toat proclame Tempire L*lierbe croit sur Taufely Potsetu des faiM6raiHes De SOS en |iropkétM|iit tttrisie ces ^nraiUes.

Vers la fin de 1834, la Chartreuse faillit être démolie et complètement rasée par les acquéreurs qui la voyaient se dégrader de plus en plus, sans pouvoir porter remède à la dégradation. D'un côté, les réparations et Fentretien eussent nécessité des dépenses trop considérables pour des particuliers, de telle sorte que le siècle présent ne pouvait pas même conserver des monuments que les âges précédents avaient su créer et en était réduit à prendre le parti de jeter à terre un fardeau trop lourd pour ses faibles épaules. D*un autre côté, les propriétaires, après maint et maint effort pour tirer de rétablissement un parti utile, n'avaient pu y réussir. Bosserville était une Chartreuse construite par et pour des Chartreux, il ne pouvait convenir qu'à des Chartreux et réclamait impérieusement les seuls hôtes qui puissent lui rendre la vie. Bâti pour Tutilitè spirituelle, il était impossible d'en tirer parti pour l'utilité matérielle. Il fallut qu'il continuât à être Chartreuse ou qu'il cessât d'exister, selon le mot de Ricci parlant de ses religieux : Sint tfl sttiif oui non rint^ mot célèbre dans lequel on n'a voulu voir qu'opiniâtreté et entêtement, mais qui respire la fermeté la plus héroïque , le courage le plus magnanime. L'œuvre de Charles IV, tant elle avait un cachet spécial, tant elle était impropre à tout autre usage qu'à son usage naturel, à toute autre destination qu'à sa

(!) Oénw du CMslf«fitim«, I. V, éh. UX, Us rviM ei giêmi.

LA GHARTREfiaB DANS LE VEUVAGE. S94

destination primitive, n'avait pas même pu devenir .un :PetU Séminaire, ce dont il avaU, été question pour elle, Mloirs que le gouvernement de Louis-Philippe fevmait k l*évéque de Nancy les portes du Petit Séminaire de Pont*ft-;Mousson et que les vocations ecclésiastiques menaçaient de iaire défaut parce qu'elles n'étaiejdt plus cultivées. Donc, après avoir été frappée d*un premier coup par la sécularisation, la Chartreuse de Bosserville allait être frappée d'un second coup, mais terrible, irrémédiable, mortel, par la démolition. Elle allait disparaître sans retour, rasée par la bande noire des utilitaires ; on idlait Vexploiter comme une ûDomense et vile .carrière pour en tirer un lucre sacrilège et ne s'arrêter ;que lorsqu'elle serait entièrement pulvérisée. On allait la vendre comme on vçnd des ruines, pierre par pierre, à tant la toise, à tant le tombereau et cela, à quiconque aurait à bâtir une maison, une ferme, un mur, "une écurie; en un mot, l'on allait débiter en détail, mobiliser le . gigantesque édifice, le beau monument de la piété du Duc Charles. Après le vol la destruction, après la confisealion la ruine, après l'exputsion^es religieux, la, dispari- .lion de leur couvent. Ces appréhensions n'élaient que >lfQp fondées. D^à l'on entendait le bruit de la pioche impitoyable. Déjà cinq cellules avaient eessé d'exister, et les autres étaient menacées du même sort« Le moment -^81 fatidique; c'est pour la Chartreuse, le. quart. d'heure fiMitique et décisif de la vie ou de ja :mort. Peut-être ibif ntAt l'on ne pourra même plus la reconnaître à ses ruines, et l'on eu sera réduit à dire :

Vix reliquiu, vîx Domina terrtDS, Obnittar propriis non agnoseendt nrinis.

Peut-être bientôt en sera-t-on réduit à numifester son indignation et sa tristeMe en répétant. M mH^de Napoléon

aux habitants de Cluny qui, après avoir démoli la célèbre abbaye de ce nom, invitaient FEmpereur h venir voir leur ville : « Vous avez laissé vendre el détruire » votre grande et belle église, allez, vous êtes des Vanda- » les, je ne visiterai pas Cluny (4). » Peut-être bientôt faudra-t-il, pour déplorer le triste spectacle que présentera Bosserville, les larmes d*un Jérémie qui a su « égaler les lamentations aux calamités, > comme dit Bossuet après saint Grégoire de Nazianze ; peut-être bientôt faudra-t-îl, pour retracer le tableau des dévastations qui de toutes parts viendront affliger les regards, le sombre pinceau des prophètes prédisant et dépeignant des siècles d'avance, la destruction de tant de cités autrefois si vivantes et si fameuses et dont aujourd'hui il ne reste plus que les noms dans Thistoire : Tyr, Babylone, Ninive et Palmyre, dont Volney a dit, assis sur le tronc d'une de ses colonnes : « Ici fleurit jadis une ville opulente ; ici fut le siège d'un emph'e puissant. Oui, ces lieux maintenant si déserts, jadis une multitude vivante animait leur enceinte, une foule active circulait dans ces routes aujourd'hui solitaires; en ces lieux où règne un morne silence, retentissaient sans cesse et le bruit des arts, et les cris d'allégresse et de fêtes ; ces marbres amoncelés formaient des palais réguliers, ces colonnes abauues ornaient la majesté des temples. Et maintenant, voilà ce qui subsiste de cette ville puissante, un lugubre squelette. Voilà ce qui reste d'une vaste domination, un souvenir obscur et vain . Au concours bruyant, qui se pressait sous ces portiques, a succédé une solitude de mort. Le silence des tombeaux s'est substitué au murmure des places publiques. L'opulence d'une cité de commerce s'est changée en une pauvreté hideuse. Les palais des rois sont devenus le repaire des bétes fauves, les troupeaux parquent au seuil des temples

(1) Lornio, L'Abbaye dé Citmy, ch. XIV, page 358. DîjoD, 1839.

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>» et les reptiles immondes habitent le sanctuaire des

• Dieux (1). »

Tout paraissait désespéré et perdu. Qui arrêtera le bras des démolisseurs ? Qui rachètera la liaison ? Qui la paiera? Qui, après Tavoir rachetée et payée, la réparera? Qui, après Tavoir réparée, repeuplera ses doitres déserts, ses cellules abandonnées ? Qui soufflera sur ces ruines arides pour les faire refleurir? Qui y fera briller un rayon d*espoir? N*y a-t-il point lieu à détourner les yeux et à désespérer de Tavenir de notre Chartreuse ? N*y a-t-il pas lieu à se dire qu'elle n*a reçu la vie que pour mourir bientôt ? qu'elle n*a vu le jour que pour rentrer presque instantanément dans la nuit du néant dont elle était sortie ?

Remarquons, en terminant, que ce n*est pas seulement à la Chartreuse, à TEglise, mais encore à TEtat, que la Révolution avait été funeste, tant il est vrai que s'attaquer à la religion c'est s'attaquer à la société; tant il est vrai que la Révolution dévore tout, tant il est vrai qu'un révolutionnaire est essentiellement un glouton qui prend le poing quand on lui offre le pouce. « La » Convention , dit un historien allemand , était résistée assemblée trois ans un mois et quatre jours; elle » laissa à la France comme résultat de ses travaux, la mi- » sère, la dépopulation, la dissolution de la société ; elle » avait déclaré la guerre aux propriétaires, ruiné l'agri-

• culture, l'industrie et le commerce, appauvri les villes, 9 porté le prix de la livre de pain à 25 francs, obligé » 70,000 Français à émigrer en confisquant leurs biens, > contraint i 50,000 paysans d'Alsace à s'exiler pour se » soustraire à la guillotine, dévasté le pays pour recruter » ses armées dans lesquelles, après les hommes valides, » elle avait fait entrer des enfants totalement impropres » au service. Elle avait par les campagnes de 1792, 1793

(1) Leê Ruinée,

fH LA RÉVOLUTIOlt (SUITB). — LA eBAMItEOftB, BTG.

> et I79#, coàfé là vie k SOO^.OWy hommes , elle avait » plongé la France dans une barbarie complète. II n*y » avaiv phi!) ni avocats, ni médeeinsy ni notaires, ni car naM, nli rouies. Eesr bêtes féroces dévastaient le pays^ * otf âVftit tué eirf 797 seulement 9,S31 loups (i). ^

(i) Diciionnaire encyjclop., trad. Goschler, art. Révolution franctise^ t. XX; p. 2W.

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