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CHAPITRE IX

LA CONTBE-R£VOLUTIQH

LES CHAaTSSUX DE RETOUR.

tu ■■ »i<P^<lill I

Hâtons-nous de le dire, afin de reposer nos yeux du triste spectacle que Bosserville vient de nous offrir ; Dieu avait sur la Chartreuse des desseins de miséricorde, son heure allait sonner et les Fils de saint Bruno devaient bientôt reparaître parmi nous , sinon aussi dotés , du moins aussi mortifiés, aussi fervents, aussi exemplair res qu*avattt leur exil. « Dieu n*eflace que pour écrire; » aHant à son but h travers les obstacles, « il écrit droit sur une ligne courbe, » et • la croix reste debout au milieu d6s révoluiions de Funivers, » selon la devise que le R. P. Martin, Général de FOrâre des Chartreux, proposa en 1933 pour armes è son Ordre, Slai enidr dum %>oI%A%ut or Am. Oui, ta croix un instant disparue de Bosserville devait y reparaître de nouveau et couronner dans les airs le faite de Tédifice. Depuis la vente des bètimenis, des aignes nombreux avaient aoaoneé la résurrection du eathoHeisme en France. N^vaili^Mi pas vu, en eflbt, les symptômes les phw rassurants après la crise ? N'avait^on

pas VU le dogme divin, après qu*il avait reçu dans la prison, dans Texil, sur les échafauds, le plus significatif des témoignages , je veux dire le témoignage du martyre, ne Tavait-on pas vu recevoir de Chateaubriand, de Joseph de Maistre, du vicomte de Bonald, de Tabbé de Lamennais, le témoignage non moins significatif de Féloquence et du génie? N*avait-on pas vu recommencer contre le catholicisme, qu*on avait voulu détruire par ce que Ton a appelé la conspiration du silence, la lutte, signe de Texistence et de la vie ? N*avait-on pas vu le libéralisme frémissant indiquer suffisamment par ses terreurs secrètes, mais mal dissimulées, que le christianisme n*était point mort, qu'il avait reparu, qu*il fallait compter avec lui puisqu'il inspirait la peur? N*avait-on pas vu la croix, traînée naguère dans la boue, sortir victorieuse des décombres dans lesquelles on croyait l'avoir ensevelie pour jamais, se lever , être dressée solennellemeni sur les places publiques et proposée ostensiblement à Tadoration dja genre humain ? N*avait-on pas vu, comme on Ta dit, les populations accourir à ses pieds, la porter en triomphe et lui rendre sa place au foyer et dans les cœurs ? Tout cela n*était-il pas une preuve de rajcuoissement? Findice d'une nouvelle aurore à laquelle, le soleil montant, montant encore surThorizon, devait bientôt succéder le plein midi ? Aurait-on combattu si énergiquement pour et contre le christianisme, si on Feut regardé comme mort, si on Feut tenu pour une abstraction de Fesprit, s*il n*eut pas été considéré cooune Fexpression adéquate du Vrai, du Beau et du Bien, comme la plus grande question du siècle? Livrons-nous donc à la douce espérance. Ecrions-nous avec le prophète dans les sentiments d*une sainte joie et de la jubilaUon la plus profonde : « Dieu consolera Sien et en relè- > vera les ruines , il changera son désert en im lieu » de délices et sa solitude en un jardin do Setgneitf* • On n'y verra plus que joie et allégresse, on n'y eo-

9 tendra plus que louanges et actions de grâces (i). » Mais si les Chartreux devaient revenir^ leur retour ne devait pas être sans difficulté, toutes les oeuvres de Dieu recevant le cachet de répreuve, afin que ceux qui y coopèrent aient le mérite de la bonne volonté qui surmonte les obstacles, et brave les oppositions du monde et de Tenfer. Gomment donc s*opéra ce retour ? Le voici. L*éveil ayant été donné par M. l'abbé Thiébeult, Tun des premiers témoins de la démolition commencée, quelques hommes d'initiative et de courage se mirent en avant et, pour préparer les voies, pour aplanir le chemin et disposer Fopinion, lancèrent quelques écrits dans le public. Tel M. de Damast, qui, sous le titre de Bosserville^ publia, avec le plan du Monastère, quelques pages éloquentes dans lesquelles, appelant Tattention publique sur le rétablissement de la Chartreuse, il faisait comprendre qu'aucune restauration n'était plus digne d'intérêt, soit qu'on la considérât au point de vue de « la nature de l'établissement, » soit qu'on la considérât aa point de vue « du lieu où l'établissement est situé (2). » Tel M. Vagner, qui publia également quelques pages décisives Sur le Prçjtt du rétabUssemeni des Chartreux à Bosserville : deux écrits qui furent répandus dans toute la Lorraine et plus loin, à des milliers d'exemplaires afin de secouer les esprits et d'exciter les sympathies (5). Que dirent ces laïques courageux et indomptables dans leur activité ? Le voici quant à la substance.

n fallait d'abord éveiller, à l'endroit de l'entreprise, l'esprit de la foule indifférente ou distraite et qui, toute plongée dans les intérêts qui ont trait à la matière, ne se préoccupait guère ou plutôt ne se préoccupait aucunement ni du veuvage de la Chartreuse , ni de la ruine imminente à

(2) Ntncy, Paaltt. (5)N«ac7, Lepas**

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laquelle elle était comme fatalement vouée. On annonça hautement, résolument, et sans respect humain, qu'il était question de faire reparaître Fhahit de saint Bruno , naguère proscrit en France , que Bosserville , tout souillé, tout profané, tout sécularisé qu'il était, devait être rendu à sa destination première et redevenir un Monastère, un Couvent.

Il fallait presser, insister, car la démolition était commencée et tout retard eul; été fatal. On sonna l'alarme en disant que la Chartreuse de Bosserville, Pun des monuments les plus remarquables de l'ancienne architecture lorraine, se trouvait sur le point d'être détraite, que les propriétaires avaient résolu de la raser au plus tôt afin de ne pas sfupporter inutilement les frais considérables qu'entrainait sa conservation ; on ajouta que déjà Ton entendaitles coups du marteau démolisseur, le bruit des murailles tombant à terre par pans tout entiers et enveloppant les alentours d'un nuage épais de poussière.

Il fallait se concilier Popinion des Lorrains et surtout des localités groupées autour de Bosserville, pour leur faire accueillir favorablement le retour projeté, pour rendre les Religieux populaires, car un couvent placé au sein de populations hostiles ou seulement indifférentes, n*est pas suffisamment protégé, surtout dans les temps modernes, qui amènent périodiquement des crises politiques dont les établissements religieux ont toujours à craindre au point de vue de la sécurité. On fit valoir que BosserviHe, ce monument si intéressant potn* la religion, ne rétait pas moins au point de vue de Fhistoire, de Part, et même de l'embellissement du bassin de la Meurthe et des environs de Nancy, où sa disparition aurait causé un vide déplorable. L'on conclut delà que tous ceux qui, dans notre pays, aimaient lés souvenirs religieux , ou seulement les souvenirs lorrains , que ceux * là même qui se préoccupaient uniquement de b beaulë d'un paysage décoré à deux lieues de loin par Pédiflce im-

posant de la Chartreuse, devaient se hâter de se prononcer sMIs voulaient que la noble fondation de Charles IV continuât à être un des ornements du pays. M. Vagner, abordant ce point de vue, dit entr*aulres : « Nous sommes-nous jamais demandé quel est le plus beau site de DOS environs, quel est celui qui prodoit les plus beaux effets dans cette superbe vue d'optique? Serait-ce Boudonville avec sa* couronne de vignobles, ses carrières blanchâtres, se^ élégantes villas et ses bois romantiques qui, dominant Ilxorizon, forment le contour du tableau ? Serait-ce Timposant Maréville, assis entre deux collines, — ce palais où réside la folie, pumante tl profonde exallaiion de rinlelligencef La folie ^ extase êans fin et poésie en action {sic)! Serait-ce celte côte de Malzéville, dont Tune des faces nous présente un front pâle et chauve, tandis que la corne d'abondance semble avoir répandu sur Tautre ses plus précieuses faveurs? Serait-ce Bouxières, avec sa haute crête de maisons dessinées en dentelure sur le cief et, à ses pieds, le pont si fameux où la délivrance de Nancy fui écrite à longs flots de sang bourguignon ? Serait-ce Yandœuvre , pittoresque village , collé si hardiment au penchant de sa côte rapide , comme une chèvre capricieuse suspendue aux buissons de la montagne ? Ou le petit vallon sauvage de Brabois et du Montet, borné par les dômes de verdure et les rougeàtres tourelles de Remicourt? Ou bien notre ville ellemême , vue de cette vaste prairie de Tomblaine, et se dessinant de là dans toute son étendue, depuis la flèche isolée de Bon-Secours, jusqu'à ces vieilles tours jumelles de la porte de la Craffe, témoins encore debout du règne glorieux et paternel des Antoine et des

René? — Mais il est une autre perspective. Quel est

le monument que l'on aperçoit partout des environs de Ktiiey t Celui sur lequel s'arrêtent toujours les yeux du voyageur agréablement étonné? Celui qui fait battre

300 LA CORTRE-RÉVOLOTION.

» les sentiments religieux de notre cœur et |Mirie à notre » esprit des souvenirs historiques et lorrains? C'est la

> Chaetreuse, dont les pieds se baignent dans les eaux de » la Meurthe, dont la tête se cache sous un diadème de » forêts... Qui nous dira la beauté de ce point de vue, soit » que, par un ciel pluvieux, nous ne puissions admirer que » les restes de la tour tronquée qui s*élançait éléganunent

> dans les airs, soit qu*un beau jour d'été nous comp- » tions ces nombreuses cellules des anciens sages et qae » nous portions nos regards jusqu'à celte autre ville où

> règne le patron des marins et qui forme le fond du ta- » bleau enchanteur?

» Eh bien, la Chartreuse de Bosserville, cette magnifi- » que fondation de Charles IV, ce bel édifice où le Mithri-

> date lorrain vint chercher dans un cercueil de plomb

> le repos qu'il n'avait pu trouver durant sa longue vie, » semée d'exploits brillants et malheureux, cet ornement » de la campagne de Nancy va tomber sous le fer des- » tructeur. Déjà le marteau retentit sourdement dans le » vaste cloître, déjà la pioche fouille dans les cellules des » religieux et entasse partout des ruines. Dans quelques » mois, cette église d'une si belle architecture, ce portail

> superbement décoré où l'ionique se marie au corin* » thien, tout aura disparu. Quelque chétive maison de » campagne et des débris immenses entassés au bord de » la Meurthe, auront pris la place de cette façade gran- » diose qui frappe le voyageur sur la route de Paris à

> Strasbourg et lui fait dire à son postillon : Qu'est-ce » que cela (i)?>

Il fallait triompher des préjugés de l'école encyclopédique contre la monasticité, car après la révolution de Juillet (1830), qui avait été inaugurée au nom des passions anti-

{{) Sur le prcifet du rét<Ufli$$emenl dn Chmrirnue à BptMrvtlIé, p. 4-5. Nancy, imprimerie de Lepage.

religieuses, il y avait eu comme une recrudescence d'impiété parmi des disciples attardés de Voltaire, et les esprits étaient bien moms disposés, bien moins tolérants à l'endroit de la robe du moine, qu'ils ne le furent plus tard, lorsque le progrés des sciences historiques montra les moines tels qu'ils étaient et non tels que les avaient représentés le XVin» siècle, en les recouvrant d'une couche épaisse de calomnie et de mensonges. On comptait alors bon nombre de publicistes se faisant encore gloire d*étre les hérftiers et les représentants de l'esprit du Directoire qui, on le sait, avait mis son veto à la renaissance du christianisme, en déclarant à plusieurs reprises que dés que le pape, alors âgé de quatre-vingts ans, viendrait à mourir, « il ne pourrait plus y en avoir un nouveau, » et que, par suite, de par lui Directoire, Pie YI devait clore la série des Souverains-Pontifes et ne pas revivre dans ses successeurs. L'auteur du Projet fit sentir à ces hommes que le retour des Chartreux, impraticable quelques années auparavant, tant l'opinion était hostile a rEglise et par là même aux Religieux, était devenu compatible avec le caractère plus tolérant, plus large, plus intelligent qu'avait pris Tesprit public ; qu'il ne fallait que négliger quelques restes de préjugés hostiles ; qu'un libéralisme hypocrite et menteur et par là même tôt ou tard impuissant , pouvait seul faire obstacle. « Loin de nous les préjugés ! continue l'écrivain déjà » cité. N'allons pas nous écrier avec quelques person- 9 nés : Au jésuitisme^ au bigotisme. 4830 a consacré » le principe de la libei'té des cultes : respect lui soit » aècbrdé. Tolérance, ce mot est écrit en caractères inef- » façables sur la terre des Etats-Unis ; là le Quaker élève » sa maison de prière à côté du temple catholique ; là les » Hernnhutes se prosternent en paix à quelques pas des » ïYères de la Trappe. Nous qui réclamons les libertés, B toutes les libertés, celle de la conscience sera-t-elle la » seule que nous veuillons proscrire du milieu de nous ?

502 LA CONTRE-RàVOLUTlON.

» la seule que nous déclarions incompatible avec dûs » mœurs (i). •

Il {allait obtenir Fassentiment de Tautorité civile, qu*oa pouvait craindre de ne pas se concilier, attendu que le gouvernement de Juillet avait laissé saccager l^archevéché de Paris, enlever les croix des places publi^aes, permis à la presse de se déchaîner ^KUilre le clergé et, par son attitude passive, s*était montré anti-religieux, attendu qu'on fait ce qu*on laisse faire. On pouvait appréheader un refus net et catégorique, les communautés d^bonunes n*étant pas autorisées, mais simplement tolérées en France. Il n*était pas encore aussi évident qu'il Test aajourd'hui, qu'une ère de restauration devait succéder pour le christianisme à une ère de destruction ; il y avait même .bon nombre de jeunes tètes saint-simoniennes touies remplies de folles illusions et qui, après tant de si améres et si cruelles déceptions, rêvaient un avenir de prospérité et de bonheur en dehors de TEglise. Que dis-je? qui eroyaient que la destruction et la disparition totale de FEglise était une condition essentielle du progrés, qv*il fallait en conséquence lui marcher sur le ventre pour qu'iq)rès un long et froid hiver, régnât enfin le printemps avec sa douce haleine, avec son soleil plus brillant et .plus chaud, avec sa vie et sa fécondité. — L^auteur du Projet fit fort bien remarquer que l'Ordre de saint Bnmo s'était prononcé de la manière la plus ei^resse sur h conduite qu'il tenait et qu'il voulait tenir en politique^ qu'occupé tout entier des choses du ciel,' son iateotion formelle était de rester absolument en dehors des querelles de la terre et que ses membres, uniquement livrés k la prière, à l'agriculture et aux travaux manuels, uCuvaiefit jamais été accusés d'aucune intrigue. < Que sont to 9 Chartreux, demanda-t-il ? Des hommes paisibles qui ne • veulent point de notre existence matérielle, qui ferment

» les yeux sur les petitesses et les turpitudes dont nous

> voulons bien, nous, rester les témoins, qui se déclarent » étrangers à natre vie politique, à notre vie d*agitation • et de trouble, des hommes qui paient leurs contribu- » tiens afin qu^on les laisse jouir de rexistence qu*ils se » sont formée, qu'on les laisse cultiver leur jardin, se » livrer à leurs pieux exercices, prier et mourir en paix. » I)epuis 800 ans, TOrdre de saint Bruno a donné au » monde Texemple des plus pures vertus. Qui osera les » accuser ? Qui pourra dire qu'ils aient manqué à la « sainteté de leurs engagements ? qu'ils aient pris fait et

> cause pour nos révolutions politiques et civiles (i) ? > Le gouvernement de Louis->Philippe ayant d?abord été sondé, puis ensuite touché du projet de rendre la Chartreuse aux Chartreux, ne fit aucune difficulté, d'autant plus 4iu'on se plaça sur le terrain de la Constitution et des lois, du nouveau droit public que s'était fait la France. M. Guerrier de Dumast, de Nancy, et M. le baron dufiart, de Metz» qui portaient à l'œuvre le plus vif intérêt, virent

'Couronnées d'un plein succès leurs actives, religieuses et patriotiques démarches auprès des représentants du pouvoir.

Enfin, il fallait aborder nettement la question sans crainte d'offenser le libéralisme, ce qui demandait à r^[M>que dent il s'agit, je ne dirai pas seulement du courage, mats presque cette sainte audace qui de tout temps a été comme le caractère particulier des enfants de Dieu, des disciples du Christ. En rappelant les Chartreux, il ne s'agissait pas seulement, en effet, de rappeler des religieux ^pii.se consacrent à Dieu, il est vrai, mais se livrent à des OMivres ^e le monde .pardonne, tolère, admire, encourage même quelquefois parce .qu!il en retire quelque utilité : tels les religieux qui s'occupent du soin des malades dans les hApîtaws, de rassistanee de la vieillesse, de

réducation des enfants du peuple ; il s*agissait de présenter à un siècle aussi esclave de la matière que le nôtre, un de ces Instituts de la milice chréticone qui pratiquent ce que TEvangile a de plus parfait, de plus austère, dont la vie toute pénitente est la condamnation d*un monde qui cherche uniquement la jouissance et le plaisir et parait ne connaître d*autre philosophie que celle du sensualisme et de la volupté, du manger et du boire ; il s'agissait de religieux à la vocation et à la mission desquels Thomme charnel ne comprend rien, qu'il déclare même inutiles et superflus, bien que parleurs expiations ils achèvent ce qui manque aux souffrances du Christ (i) et intercèdent en faveur de l'humanité coupable. Il s'agissait en un mot des Chartreux et, par là même, de poser en présence du siècle la question religieuse dégagée de toute autre question, dans ce qu'elle a de plus vital, de plus intime, de plus surnaturel, de plus divin, de plus elle-même et non pas seulement au point de vue naturel, c'est-à-dire moral, social, économique, philosophique, littéraire, artistique, civilisateur. Oui, il fallait pour cela quelque courage, à une époque de réaction contre la Restauration et le clergé en faveur des idées révolutionnaires et philosophiques dont la Chartreuse de Bosserville avait été victime. M. Duma^ dit sans détour qu'après quarante ans d'essais infracuieux, il était impossible d'établir avec succès à la Chartreuse qui et quoi que ce soit, excepté les Chartreux, que leur rappel était la condition nécessaire de la conservation du monument dont le commerce ne voulait pas, dont l'industrie ne pouvait tirer parti (2). M. Vaguer s'écria à son tour : « Le grand mot est prononcé, les Chartrei^x » reviennent à la Chartreuse (3). >

(i) Adimpleo m que desoot passionam Christi in ctnM met pro corpor' ejas qood est Ecclesia. Colon. I, 2i.

(2) M. Domasl, Bo9ierville,

LES CHABTRIUX DE RETOCR. 505

L'appel fut entendu et compris. L*oubli ne pesait pas encore entièrement sur la mémoire des Cénobites, qui avaient laissé les meilleurs souvenirs. Et du reste, c'est une loi dont on retrouve Tapplication à chaque page de rhîstoire, que dans TËglise, il faut savoir espérer contre toute espérance, que tout est gagné lorsque tout est perdu. Les amis de leur pays se montrèrent effrayés, consternés à la vue de la ruine imminente qui menaçait Bosserville, auquel se rattachaient tant de souvenirs patriotiques. Les amis des arts appréhendèrent la destruction d'un monument qui portait encore avec tant de majesté les restes de sa magnificence et se trouvait être Tun des plus imposants des environs de Nancy. Les amis de la religion furent réjouis à la pensée que les disciples de saint Bruno allaient reparaître parmi eux, et vivifier de nouveau un asile de prière si célèbre par son origine, si hautement utile par sa destination. Il ne se manifesta aucune opposition de la part de quel camp ce soit ; Topinion fut unanime, tant il est vrai que le christianisme avait gagné du terrain, tant il est incontestable que Ton n'osait plus entonner tout haut le vieux refrain contre les couvents et que Ton se trouvait à une époque de renaissance. Tous, nous le répétons avec satisfaction, accueillirent le projet, les opinions les plus opposées s'étant réunies sur ce point comme par enchantement. Les journaux catholiques appuyèrent l'œuvre, entr'autres VAmi de la Retiffion (i), qui sous la Restauration s'appelait VAmi de la Religion et du Roi^ mais qui avait perdu sa queue à la bataille. Les journaux mêmes qui ne faisaient pas profession de christianisme la recommandèrent chaudement aux sympathies de leurs lecteurs et du public, entr'autres le Journal de la Meurlhe^ le Journal des Bébals. Si la rédaction du journal appelé alors le Pairiote refusa d'insérer dans ses colonnes un article en

(1) Dimanche 8 mars et samedi 4 aYhl i85tf.

506 LA CdNTRB-RÉVOLUTIOn.

faveur du radiai de la Chartreuse et du retour des Cbartreux, à tout le moins approuva-t-elle le Projet et avoua-t-elle que, si elle ne lui donnait pas de publicité» c*était uniquement dans la crainte de s'attirer Fépithéte de Jésuite^ d*offenser et d*irriter ses abonnés auxquels elle se devait quand même : ce qui n* était ni courage, ni générosité, ni franchise, mais uniquement calcul, mercantilisme, esprit de lucre qui dominait en elle tout autre esprit. Virlus poêt nummoê :

Les écns aTint toat.

Les verlos après toat.

Du reste, on mit les Rédacteurs du Pairioie aux pieds du mur en leur disant que si les Chartreux étaient Religieux devant Dieu, ils étaient citoyens devant la loi , que s^ils avaient des revenus, ils étaient libres de les dépenser c<mime ils Fentendaient, et que, dès-lors, si on pouvait les repousser, on n^était pas en droit de le faire.

L*opinion ainsi préparée et conquise, les Chartreux des Alpes, qui avaient d*abord été saisis de la question du rachat de BosserviUe, mais qui avaient hésité longtemps, se décidèrent enfin à le racheter, comptant sur la générosité des Lorrains. Le S6 mars 4835, Dom Jean-Baptiste (Casimir Mortaise), Général, Dom Antoine (Philippe Dussert), Dom Louis-François (Garnier) et Dom Jean-Baptiste (Jactat), demeurant tous au couvent de la Grande-Chartreuse et agissant en commun, ayant constitué pour leur Procureur, Dom Jean-Baptiste (Casimir Mortaise), rache* tèrent BosserviUe pour la somme de 300,000 francs. Le propriétaire fit d*autant moins de difficultés que la maison lui pesait. Conserver les cellules c'était continuer à payer des contributions considérables pour de» appar* tements vides ; les démolir, c*était se lancer dans des dépenses dont on ne voyait pas le bout. La Chartreuse, en effet, avait été si bien bâtie, les murs en étaient telle-

ment solides qu*on ne pouvait les ébranler que diffieile* oient. Ils résistaient & tous les instruments qui s'émous* saient et paraissaient refuser de se prêter à Tœuvre de vandalisme que Ton avait médité, que Ton commençait & perpétrer et dont on voulait les rendre complices.

Les voilà donc revenus à Bosserville, ces Chartreux que Ton regardait comme une espèce perdue, dont cer^ tains esprits ne parlaient que comme les égyptologues parlent des ruines de Thèbes et de Memphis. Les voilà revenus à la grande satisfaction de tous. Lc^r retour, dans les conditions que nous avons vues, n*est-il point le plus bel hommage qui ait jamais été rendu à des religieux? N'est-il point une preuve qu*avant leur départ» les hôtes de Bosserville avaient bien mérité du pays, des populations au milieu desquelles ils vivaient et priaient? L'opinion leur eut-elle été aussi favorable s*ils eussent été coupables de tous les crimes, de tous les abus dont une école, qui se faisait un précepte et un devoir du mensonge, avait, au siècle précédent, accusé et noirci les moines? Ne leur était-il pas permis, dès lors, d'éprouver les sentiments d*un noble et légitime orgueil ? Déjà en 1816» quand Dom Moissonnier alla, au nom des siens, reprendre possession de la Grande-Chartreuse et reconunencer les travaux par lesquels ses prédécesseurs avaient fertilisé des terres conquises sur les neiges et sur les tor«> rents, les sentiments les plus sympathiques avaient fait explosion en sa faveur. Il y avait eu fête dans les pays environnants ; une procession qui grossissait sans cesse était venue, bannière en tète, au-devant du nouveau Prieur; les habitants de Saint-Pierre -de -Chartreuse avaient fait une décharge de mousqueterie en son honneur ; les hymnes que TEglise réserve pour ses jours de réjouissance avaient été chantées en chœur au milieu des forêts, et répétées d'écho en écho, de rocher en rocher, de montagne en montagne, de vallée en vallée. Yieillards, hommes, femmes, enfants, tous avaient voulu

308 LA CONTRE-RÉVOLUTIOrr.

être de la fête et mêler leurs voîx aux saintes mélodies. Tous avaient voulu se presser sur les pas des religieux et manifester leur bonheur par les transports et les acclamations de la joie la plus vive. N*avaient-ils pas raison î Ne sont-cepas les Chartreux qui, autrefois, apportèrent la vie et Tabondance dans ees contrées dont ils furent la providence, dont ils nourrirent des villages entiers dans les temps de disette (1 ) ?

Puis, un Institut de la nature de celui de saint Bruno, qui offre les exemples de la piété la plus éminente, fut-il jamais plus utile que dans un siècle où tant d'àmes, travaillées par la fièvre de For, s'inclinent devant la matière comme devant Tunique déité? Un tel Institut qui offre un asile, un port assuré après la tempête et le naufrage, futil jamais plus opportun que dans un temps où tantd'àmes désenchantées, désillusionnées, fatiguées de la vie, par suite des déceptions qu'amènent les crises politiques, commerciales, industrielles, financières, éprouvent le besoin de se réfugier dans une solitude de calme et de paix, pour se consoler des tristesses et des déboires delà vie présente, par la méditation et le culte des réalités à venir ?

Mais il ne suffisait pas d'avoir racheté Bosserville, il fallait s'acquitter envers les vendeurs, et pourvoir aux réparations : tAche immense, puisque les dégradations et les dévastations étaient incalculables, ainsi que nous l'avons vu : grosse affaire et d'autant plus difficile à mener à bonne fin, que les princes n'étaient plus là comme autrefois pour doter les couvents, les aider largement, et que par suite, au XIX* siècle, toutes les œuvres devaient, à défaut de la munificence des souverains, se créer, se soutenir et se propager par la charité chrétienne, c'est-à-dire, à l'aide de l'obole de la veuve, du denier de l'orphelin, sou par sou. La charité, sur laquelle on avait compté, ne fit

(i) Ami de la Beligion, 22 mai i 83K et 25 septembre 1816.

pas la sourde oreille. Voici comment, petit à petit, les Chartreux de Bosserville sortirent de leurs embarras et parvinrent à se mettre à flot.

La grande Chartreuse contribua pour une certaine somme dont il ne nous a pas été possible de retrouver le chiffre, probablement parce que cette somme ayant été employée sur-le-<;hamp , il n'y eut pas lieu à la faire figurer sur le registre des recettes et des dépenses.

Une souscription ouverte chez M. Michel, curé de la Cathédrale de Nancy, et chez les notaires de la même ville, produisit aussi une somme d'environ 6,000 francs. Les personnes peu aisées et qui ne pouvaient contribuer que faiblement à TOEuvre, s'engageaient à verser annuellement leur offrande pendant sept ans. Cette cotisation septennale servit à payer les intérêts des capitaux qu'il <avait fallu emprunter.

Dom Bernard (Jacques Abram), qui vivait encore et qui, quelques années après, le 6 septembre 1840, vint mourir dans son ancienne cellule à 1 âge de 80 ans, ainsi qu'il a été dit, rapporta aux Chartreux leur caisse qu'il avait emportée à l'époque de la dispersion, pour la sauver du pillage, et qui contenait cinquante mille francs. Comme cette somme avait fructifié entre ses mains intelligentes, il versa entre les mains des Chartreux, capital primitif et intérêts, la somme de 75,000 francs, à l'aide de laquelle on paya aux vendeurs un premier à-compte. C'est aussi Dom Bernard qui, quelque temps après, fit relever la tour du clocher, construire le grand autel, acheta l'horloge, les stalles. N'avait-U pas été bien avisé de sauver la caisse du couvent, soit pour la rendre à son Ordre si jamais il venait à se rétablir, soit pour se ménager à lui*méme des ressources au milieu du naufrage général, soit pour en disposer en faveur des œuvres catholiques? N'en était-il pas propriétaire aussi légitime que la nation qui, par l*iniquité la plus criante, confisquait à son profit le patrimoine séculaire de l'Eglise ? Dom Bernard, il est vrai ,,

ne Alt pas témoin de la restauration complète de sa son, mais il mourut heureux en voyant que la Chartreuse^ réputée morte et bien morte« par des hommes qui aujourd'hui sOQt dans la tombe, tandis qu*elle est vivante, se relevait de ses ruines, renaissait de ses cendres comme le phénix, et allait revivre pour ne plus jamais mourir ; il avait été Fanneau qui reliât les deux bouts de la chaîne^ le trait d*union entre les temps qui avaient disparu et les temps qui allaient recommencer, le milieu entre le passé et Tavenir, le témoin vivant de la tradition. On peut lui appliquer ces paroles du poète :

Bis proftigi e mondo, bis y\itt flactibas actt Hoc porta nomiit speqoe fideqae frai.

« Deux fois ils ont fui le monde, deux fois agités par » les flots de la vie, ils ont su, dans ce port, jouir de la foi » et de Tespérance. »

Il fut dérogé en faveur de Dom Bernard aux pres*^ criptions de la Règle qui veut que le Chartreux n'ait sur sa tombe d'autre monument qu'une croix de bols. On lui érigea, en effet, une croix de pierre avec cette inscription, pour s'acquitter envers lui de la dette sacrée de la reconnaissance :

HuiUS DOMUS IPSE SERVATOR ALOMNUS QUI IN EA RBDIVBN&A. AC RESTAURANDA POTIOREM SIBI PARTEM VINDIGAVIT.

Après avoir élé le disciple de celte Maison, il en est devenu le eonservaieur. Cesl lui qui a principalement eanîribué à la racheter el à la restaurer.

Dom Joyeux, qui avait été Chartreux avant i793 et qui était devenu, après être rentré dans le siècle, chanoine et secrétaire de l'évéché de Metz, versa la somme de 85,000 francs environ. Bien que profès de la Chartreuse du Val-Saint-Pierre, près de Laon, il se hèta d'arriver à Bosserville lorsqu'il en apprit le rétablissement et de se ranger une seconde fois sous les étendards du grand So-

LES GHAaTRSOX DE RETOUR. 31 î

litaire pour augmenter la petite eommunauté, le pusillus greXj comme dit Jésus-Christ dans FËvangile. — C'est comme par miracle qu*il avait échappé aux inquisiteurs, qui, à la révolution, donnaient la chasse aux prêtres. Tout à coup, sans qu'on s'y attendit, les agents de la force publique se présentent dans la maison où on lui avait offert un asile. Nul moyen de fuir ; il va être saisi, sa capture est inévitable, sa mort est certaine. Par une illumination soudaine, comme dirait Bossuet, il ouvre la fenêtre de l'appartement où' il se trouvait, puis se blottit entre les Persiennes qu'il ferme et les grands rideaux qu'il étend. Les émissaires entrent avec précipitation, furettent dans tous les coins et recoins de l'appartement, dans les armoires, dans l'alcôve, dans les cabinets, sans même songer à regarder du côté de la fenêtre qu'ils voient ouverte. Bientôt ils sortent, aussi furieux de voir leur échapper une proie sur laquelle ils comptaient, que se montra gai Dom Joyeux qui, du reste, était d'un caractère facétieux, aimant à plaisanter et à rire et ainsi portait bien son nom. Dom Joyeux mourut à la Chartreuse de Bosserville, le 5 novembre 1859.

Louis-Philippe, bien que roi-citoyen, donna une première fois, en 1855, 1,500 francs et une seconde fois, en 4857, 500 francs qui furent directement transmis par les soins du trésorier de la Couronne. Il contribua ainsi à l'œuvre « conservatrice et réparatrice que l'opinion publique avait imposée aux Chartreux, ■ pour employer les termes de la pétition qui lui fut adressée aprca avoir été rédigée par M. de Dumast.

M»' de Forbin-Janson, évêque de Nancy et de Toul, comprenant que dignité, nom et fortune obligent, donna 6,000 francs, bien qu'il fût exilé de son diocèse, grftce aux passions politiques qui en 1830 avaient surexcité le peuple contre le clergé .

Ms* Donnet, coadjuteur de l'évêque de Nancy, donna Tostensoir, le calice en vermeil et 1,700 fr.

M*"* de Vltlonville se chargea de fournir le mobilier de la chapelle des Frères y c'est-à-dire, donna le calice, les burettes, les chasubles, etc., etc.

M. Seillière donna la prairie de Tomblaine, valant de quinze à vingt mille francs.

M. Fabbé de Gournay, de Reims, donna 15,000 fr.

M. de Dumast, outre ses démarches multipliées, versa la somme de 4,400 fr. environ.

M. le baron Du Hart, après avoir payé de sa personne, versa aussi la somme de 4,000 francs environ.

H. Tabbé Berman, professeur de théologie au Grand- Séminaire de Nancy, donna 1,400 fr.

M. le comte d'Oursch donna 4,700 fr.

M. de Gourcy, de Metz, donna 2,000 fr.

M. TabbéDucherrai, du diocèse de Metz, donna 4,000 fr.

M. le comte de Saint-Mauris donna 2,000 fr.

M. Vagner donna, outre le concours de sa plume, SOO fr. et bon nombre d'ouvrages de littérature et d'auteurs sacrés, des meilleures éditions.

M. Chariot, chanoine de Nancy, déplorant le veuvage de la Bibliothèque, fit présent aux Pères Chartreux, pour la repeupler, des œuvres de saint Augustin, de saint Jérôme, de saint Chrysostôme, de saint Grégoire de Nazianze, de saint Bernard, de saint Anselme, ainsi que de beaucoup d'autres ouvrages, entr'autres deux exemplaires de Dom ' Galmet. C'est là un don inappréciable, si l'on songe qu^à cette époque les œuvres des Pères de l'Eglise, qui nV vaient pas encore été réimprimées, étaient devenues trèsrares et très-coûteuses, si l'on songe que c'était rédition si estimée des Bénédictins, si l'on songe surtout que les Pères sont, pour la science sacrée, une source inépuisable, une mine féconde que l'on ne peut trop exploiter, selon ces paroles de Bossuet : « Quiconque veut devenir » un habile théologien, un solide interprète, qu'il lise ei

9 relise les Pères Il trouvera très-souvent, dans un

» seul livre des Pères, plus de principes, plus de cetie

» première sève du Christianisme que dans beaucoup de » volumes des interprètes nouveaux» et la substance qu*il » y sucera des anciennes traditions, le récompensera très- » abondamment de tout le temps qu*il aura donné à cette » lecture (i). >

M. Tabbé Gennat, de Lunéville, de sainte et vénérée mémoire, et d'une vie toute mortifiée et toute pénitente, donna 4,000 fr.

M^' de Prilly, évéque de Chàlons-sur-Marne, fit recons* truire deux des cellules démolies, qui coûtèrent ensemble à peu près 40,000 fr., soit 5,000 fr. Tune. Ce saint évéque fit aussi présent aux Chartreux d*un calice de prix, de six aubes, de plusieurs caisses de livres et voulut plus tard concourir à la refonte de la cloche. Il aimait à venir faire séjour à la Chartreuse, suivant les exercices des religieux, se conformant à leur régime, se contentant de leur pitance maigre et disant souvent : « J'aime Bosserville. » On sait qu'il était tellement navré, en voyant la profanation du saint jour, qu'il ordonna de graver sur sa tombe ces paroles de protestation : Sanctifiez le

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