‹ L'Ordre des Chartreux et la Chartreuse de BosservilleChapitre 25 sur 57 · DIMANCHE · texte numérisé non relu

DIMANCHE

M. le marquis Théodore de Ludres, ayant pris à cœur Tœuvre de Bosserville, donna aux Chartreux d'une main si généreuse, et pendant sa vie et à sa mort où il leur légua 5,000 fr., qu'il est compté au nombre des bienfaiteurs les plus insignes de la Maison. Ses protégés ont voulu perpétuer le souvenir de ses bienfaits par une inscription placée sur le mur du côté droit de l'église dont il fut le restaurateur.

Bon nombre d'autres personnes voulurent concourir à la restauration du grand œuvre de Charles IV, ainsi que l'attestent les livres de la Chartreuse, scrupuleusement examinés par nous. Comme nous ne pouvons les citer nommément, que ces lignes servent à acquitter la re-

(1) Défense de la Tradition, 1. 1\% ch. XVIII.

connaissance publique envers toutes les âmes généreuses qui travaillèrent à rendre Bosserville et à la Lorraine et aux Chartreux.

Quelques-uns de ces bienfaiteurs obtinrent des Religieux reconnaissants des Lettres d'affiliation. Ces lettres ne sont accordées que par le Père Général» après délibération préalable du chapitre de la Maison particulière qui a été Tobjet de quelque don important ou de quelque service signalé. En vertu de ces Lettres, ainsi que l'indique leur teneur» on accorde à Faffilié, « pendant sa vie et » après sa mort» pleine et entière participation à toutes les

> Messes, offices» prières» veilles, jeûnes, abstinences» » aumônes et généralement à tous les exercices de » piété et de pénitence et à toutes les œuvres qui» par la » grâce de Dieu, s'accomplissent dans les différentes Mai- » sons de l'Ordre. »

Ces dons, qui paraissent considérables et le sont en effet, n'étaient point surabondants, si l'on considère les énormes dépenses auxquelles les réparations entraînaient les Chartreux qui en même temps qu'ils avaient acheté Bosserville, avaient acheté des ruines : c y compris en-

> tr'autres, est-il dit dans le contrat de vente, les tuiles,

> pierres et bois de démolition qui se trouvent en ce mo*

> ment sur place et dans l'intérieur des bâtiments. » Tontefois, grâce à ces pieuses et patriotiques offrandes, la maison fut peu à peu restaurée. C'est ainsi que Dieu bénit la pensée généreuse de restituer Bosserville à TEglise ; c'est ainsi que les Chartreux, qui avaient longtemps hésité avant de se décider à répondre à l'invitation des Lorrains, n'eurent qu'à s'applaudir de leur détermination et à remercier la Providence de ce qu'elle leur avait rendu un monument qui leur avait primitivement appartenu, et devait naturellement leur revenir. C'est ainsi qu'il fut démontré une fois de plus combien est inépuisable le fond de la charité chrétienne, qui accueille avec empressement toutes les œuvres utiles, les

crée 9 les soudent, les féconde, les vivifie et par elles vivifie lliumanîté entière.

Ajoutez que les vocations ne firent pas défaut. On envoya d*abord de la Grande-Chartreuse quelques profés qui, vu leur petit nombre» ne purent, dès les commencements, célébrer Tofflce avec toute la solennité voulue par la Règle lorsque les Maisons sont au complet. Bientôt d^anciens Chartreux apprenant la renaissance de cette même Maison, où près d'un demi-siècle auparavant ils avaient prononcé leurs vœux, se hâtèrent d'en reprendre le chemin afin d'y mourir, et cela malgré leur vieillesse de quatre-vingts ans, malgré leurs infirmités, malgré les habitudes que les avait forcés de prendre leur séjour dans le monde. On voyait en eux, comme autrefois, des modèles de régularité, de ponctualité, de fidélité à la Règle jusque dans ses moindres détails ; ils savaient encore se relever au milieu de la nuit pour venir chanter les louanges de Dieu et mêler leurs accents aux accents de la nouvelle génération ; souvent ils arrivaient à l'office les premiers, retrouvant, quand il s'agissait de s'y rendre, toute l'agilité de la jeunesse. Il vint aussi à Bosserville des Chartreux profés de Maisons qui n'avaient pas le bonheur de renaître et que l'orage avait renversées pour jamais. Tel, entr'autres, D. Jean-Baptiste Cuny, profés de la Chartreuse de Paris, et qui mourut le 15 avril 1839; tel D. Bernard (Benoît Daubert), du diocèse de Belley, auquel le gouvernement avait accordé une modeste pension ecclésiastique s'élevant au chiffre annuel de 367 francs et qui mourut en juillet 1849. On peut comparer ces religieux, rentrés en Chartreuse, à la colombe de l'arche qui, après avoir erré sur les eaux de l'abîme et ne pouvant trouver pied nulle part, revint avec joie et bonheur au gîte céleste.

De nouvelles vocations ne tardèrent pas à surgir. Le noviciat, qui est la pépinière de toute Maison religieuse, se peupla peu à peu, des professions eurent lieu et au-

jourd*bui toutes les cellules, à peu près, ont un hôte. Bientôt, sans doute, on mettra à la main, non plus le marteau destructeur et démolisseur, mais le marteau édificateur pour construire enfin, au fond du grand cloître, les six cellules qui n'ont jamais existé mais dont les ouvertures ont été ménagées et réservées lors de la construction primitive de Bosserville. Que de nouvelles vocations surgissent et bientôt ces cellules cesseront d*ètre expectantes. Elles paraissent, en effet, attendre leurs hôtes futurs et leur dire : Venez, donnez-nous la vie par votre présence, faites-nous sortir de notre état d'ébauche , mettez enfin un terme à nos désirs, nous attendons depuis trop longtemps.

C'est le 50 mars 1855 que les Chartreux prirent possession de la Maison, et le lendemain que le Saint-Sacrifice y fut offert pour la première fois dans une petite chapelle provisoire où Ton consacra des hosties pour la réserve. Ce jour fut pour les Chartreux un jour d'allégresse. Dieu était rentré dans sa demeure et avait une seconde fois rempli son temple de sa présence théandrique. Les hymnes sacrées allaient de nouveau retentir sous les voûtes de réglise depuis si longtemps silencieuses. Elle étail enfin sortie comme miraculeusement de ses ruines, cette Maison qui naguères encore n'offrait plus, à l'œil du visiteur, que le spectacle de la dévastation et du sac. Elle dominait de nouveau, au faite de l'édifice, la croix qui est un objet de haine et de mépris pour l'impie, mais qui est la force et l'espoir du juste. Il avail enfin cessé cet exil, ce veuvage qui avait duré près d'un demi-siècle; l'allégresse avait succédé au deuil, la joie à la tristesse. Ce nouvel Eden, ce paradis terrestre allait, comme autrefois, produire avec abondance des fruits de vie, de bénédiction et de salut. Tous se disaient à ce moment solennel où venaient se confondre le passé et l'avenir : Non , elle n*est point morte l'antique foi de nos pères, non il n'est pas desséché ce grand

arbre de vie qui étendait ses rameaux vigoureux et féconds sur toute la France ; oui, nous sommes arrivés à une ère nouvelle, à un moment de renaissance pour les convictions chrétiennes. L*un des hommes généreux que nous avons vus travailler avec tant de zèle et de désintéressement à la restauration de Bosserville put» beiireux de voir ses démarches couronnées d*un plein succès, s^écrier : « Bosserville est donc sauvé, les co- » teaux de la Meurthe sont donc redevenus un séjour de » contemplation ; une nouvelle retraite est donc ouverte » en France aux âmes qui souffrent ici-bas et cherchent » un refuge contre les bruits de la terre ; la religion, la » poésie, Torgueil national ont droit de s'en réjouir (i). » Nul doute que la page qui relate le rétablissement des Chartreux à Bosserville ne soit une des plus belles pages de rhistoire du diocèse de Nancy et de Toul. Aussi les religieux et les assistants chantèrent-ils avec le sentiment d'une joie qui dilatait tous les cœurs et épanouissait tous les visages le Te Deum , cet hymne magnifique dans lequel le chrétien s*associe, pour rendre grâces à Dieu, aux chœurs des anges, à la foule des prophètes, au collège des apôtres, à Tarmée des martyrs, à l'Eglise catholique tout entière.

C'est en 1859, le 6 août, que fut bénite, sous le nom de Marie-Joseph , la cloche présent de Dom Bernard, par M. Poirot , vicaire-général , assisté de quelques ecclésiastiques. M. Michel, curé de la Cathédrale de Nancy et Tancien compagnon d'exil de plusieurs Chartreux de Bosserville, ainsi qu'il a été dit plus haut , fit le discours d'usage et parla à la fois du passé , du présent et de l'avenir de Bosserville, des ruines du passé, des consolations du présent, des espérances pour l'avenir. Heureuse entre toutes ! trois fois heureuse cette cloofae dont chaque tintement devait trouver de l'écho dans

(I) M. Vagner, I. c.

les âmes, et qui était destinée à voir constamment, dans ceux qu'elle appellerait aux pieds des autels, tant de do* cilité, d'exactitude, d'empressement, lorsque tant d'autres cloches, faisant en vain retentir dans les airs leurs accents sacrés , ne trouvent que l'indifférence, l'apathie , un sommeil de fer, une torpeur de plomb, des âmes plus froides que le marbre , plus dures que l'acier, quelquefois même l'insurrection et la haine ! Heureuse cloche qui pendant la nuit devait orienter le voyageur égaré, faire entendre à son oreille au milieu des nuits froides et noires de l'hiver un son d'espérance et le ramener soit à la porte du monastère hospitalier, soit au sein de sa famille l Heureuse cloche qui, pendant le jour, devait, en appelant les religieux à l'ofûce, retentir au loin dans les campagnes environnantes et suggérer à l'homme des champs les pensées du ciel ! Que de fois en entendant sa voix céleste annoncer YAngeluif nous nous sommes rappelé ces strophes de lord Byron que l'on dirait écloses au souffle ardent du Dante dans les élévations mystiques du moyen -âge :

« Ave Maria I Sur la terre et les flots cette heure cé- » leste, 6 Marie, est la plus digne de toi.

> Ave Maria ! Bénie soit cette heure ! Bénis soient le » temps, le climat, le pays où souvent j'ai senti dans tout

• son charme cette heure si belle et si suave descendre > sur la terre ! La cloche au son grave se balançait dans » la tour lointaine ; les mouvantes vibrations de l'hymoe » du soir arrivaient jusqu'à moi. Aucun souffle n'agitait » l'air aux teintes de rose, et cependant les feuilles de h » forêt frémissaient comme si la ferveur de la prière les

• eût fait tressaillir.

» Ave Maria ! C'est l'heure de la prière ! • Ave Maria ! C'est l'heure de l'amour ! » Ave Maria t O Marie, permets que nous élevions nos » regards vers ton Fils et vers toi ! » Ave Maria ! Oh ! qu'il est beau ce visage, et ces yeux

LES CHARTREUX DE RETOUR. 3i9

» baissés sous les ailes de la colombe toute-puissante t » Qu*iinporte que ce ne soit là qu'une image peinte !• » non, ce tableau n'est pas une idole, c'est la réalité • même (i). > On connaît aussi les vers du poète :

Quels souvenirs surtout rappelle à ma pensée Cette cloche soaveot dans les airs balancée ! Qae de fois de Pairain les terribles accents. De Tathée endurci firent frémir les sens. Alors qu*au sein des nuits leur funèbre harmonie, Aaaonçftit qa*an mortel allait quitter la vie !

En 1848, on craignit que la révolution, qui a toujours eu le courage héroïque de s'attaquer de préférence à la faiblesse désarmée, ne fût fatale à Bosserville. Le 38 février, à cinq heures et demie du soir, le maire provisoire de Nancy écrivit en toute hâte et d'une main fébrile, c à Monsieur l'évéque de Nancy, » M?' Menjaud, que des bruits d'une attaque nocturne contre la Chartreuse s'é« taient répandus, qu'il était dépourvu de moyens de ré* pression, ceux à sa disposition suffisant à peine aux besoins de la cité, et qu'en conséquence il conseillait aux Chartreux de mettre leur personne en sûreté « en vidant les lieux. » L'évéque, écoutant la voix de la prudence, crut devoir suivre ce conseil et, en conséquence, fit écrire aux Chartreux, par H. Delalle, un de ses vicaires-généraux, pour les engager à se déguiser et à se retirer à Art*sur-Meur« tbe, laissant leur maison sous la garde des habitants de Bosserville, Dans l'incertitude de ce qui pouvait arriver, les Chartreux achetèrent des blouses et des coiffures séculières et se tinrent prêts à partir pour échapper à l'émeute et sauver à tout le moins leur vie s'ils ne pou« vaieni sauver leur maison. Mais fort heureusement, ils ne furent pas obligés de s'affubler de leurs nouveaux vêtements et se virent bientôt dans la douce nécessité, pour

<1) Byroo, Dw Juan, ehap. lU, st. iOl, 102, t05.

3âO LA CONTRE^RÉVOLUTION .

en tirer parti, soit de les donner aux pauvres, soit d*en * faire des épouvantails contre les moineaux qui, de leur bec avide, ravageaient à la fois treille et potager. Ils restèrent à leur poste et bien leur en prit, car une maison abandonnée est une maison livrée d'avance au pillage. Disons toutefois que, par un moment, ils furent en proie aux plus cruelles incertitudes, aux plus anxieuses alarmes. Une bande de parlageux s'était présentée à la porte du Monastère, vociférant, hurlant, blasphémant et attendant avec une impatience frénétique le moment de Tinvasîon et du pillage. Mais la Providence, qui veillait sur les Chartreux et sait faire flèche de tout bois, leur ménageait un secours inattendu. Un citoyen nancéen qui n'était pas tout-à-fait clérical^ comme on dit aujourd'hui, répithète dejéêuite étant tombée dans la décrépitude, un citoyen nancéen apprenant le danger que court la Chartreuse, et mu par un sentiment d'indignation, selle son cheval, le monte et arrive à Bosserville, prompt comme l'éclair, rapide comme la lumière. Il se place près de la porte, le dos tourné au couvent et la face du côté de la populace attroupée ; puis le sabre au côté et le pistolet à la main il s'écrie, sur son cheval frémissant comme le cheval de Job : « Le premier qui entre, je lui brûle la » cervelle. » Aussitôt, tant il est vrai que l'énergie déconcerte la fureur populaire, aussitôt la bande effrayée se dissipe ; les Chartreux respirent et la Chartreuse échappe au sac dont elle était menacée ; sac qui aurait produit de nouvelles ruines appelant de nouvelles réparations. Ajoutons que, dans ces circonstances critiques, les Chartreux s'étaient mis sous la protection de saint Joseph, Favoemi des choses impossibles^ et avaient fait vœu de célébrer, pendant neuf années consécutives, en son honneur, une Messe d'actions de grâces, vœu qui fut scrupuleusement accompli.

n y eut plus. Non-seulement la révolution laissa les Chartreux continuer dans la paix et le recueillement

leurs pieux exercices, mais elle provoqua une démonstration en leur faveur. Comme, dans la première effervescence, on avait craint pour les couvents, les habi* tants de BosservîUe, d*Art-sur-Meurthe et de Laneuveville s*empressërent de pétitionner pour demander le maintien des Chartreux, « dont la charité discrète, di- » saient les pétitionnaires, répandait de nombreux bien- > faits sur les malheureux de ces communes (1). •

Il y eut plus encore. Les habitants de Bosserville allèrent tout simplement, en 4848, demander aux Moines, Farbre qui devait être béni comme symbole de la liberté que Ton croyait enfln avoir conquise pour jamais sur toutes les servitudes du passé. Cet arbre fut offert avec empressement. On choisit un chêne, qui fut solennellement planté sur la place publique de Bosserville, en face de réglise. Nous avons vu ce chêne vingt ans après sa plantation. Comme s*il avait eu conscienoe qu'il sortait d*une terre où Ton est vraiment libre, Vbi Spirilus Dei, ibi liberiaSf il a poussé de profondes racines et lancé dans les airs de vigoureux rameaux, différant en cela de bien d'autres Arbres de liberté pour lesquels les bénédictions de TEglise n*ont pas été efficaces, et qui n*ont été transplantés que pour se dessécher et périr. Puisse- t-il, en vivant longtemps, faire comprendre aux générations futures, que la religion, qui sait fleurir sous toutes les formes de gouvernements, sait aussi fleurir sous le règne de la liberté et en pleine République ! Elle a fleuri sous le règne des premiers persécuteurs, puisqu'alors elle a conquis des multitudes de fidèles sur la terre et enfanté au ciel des millions de martyrs. Elle a fleuri sous le règne des Barbares, puisqu'elle les a convertis et en a formé les nations européennes qui sont les premières nations du monde, parce que toutes elles vivent, à un degré plus ou moins élevé il est vrai, mais enfin vivent de la sève

(!) La Charireuse de BouervUle, par E. Thiéry. Notice en tête des gravores» par Loais Lallement. Naney, i86i.

chrétienne. Elle a fleuri sous la monarchie absolue, témoin le siècle de Louis XIV où elle est parvenue à Tapogée de la splendeur et de la gloire, fait incontestable et dont les preuves à jamais vivantes sont des écrivains illustres, de grands évéques, des saints incomparables, la foi partout honorée, le catho)icisme puissant et influent dans TEtat à tous les degrés de la hiérarchie sociale, des prêtres dévoués relevant les séminaires, multipliant les missions à la Cour comme dans les plus lointaines vallées; dont les preuves sont encore les nombreuses et florissantes congrégations d*hommes et de femmes que Ton vit alors se former : la Mission , l'Oratoire , Saint -Maur, les Doctrinaires, etc., etc. Elle a fleuri sous le règne de la liberté, qu'on disait devoir lui être fatal et mortel, parce que la liberté moderne est une fille de la révolution : témoin le règne de Louis-Philippe, où Ton vit ce qu'on n'avait pas vu sous la faveur apparente de la Restauration, soit naître, soit renaître de leurs cendres, soit se développer, dans des proportions étonnantes, une foule de familles religieuses vouées et à la contemplation, et à l'apostolat, et à l'éducation et à l'enseignement, et au soin des malades et à la guérison de tous les maux qu'a engendrés la liberté elle-même. Sans doute, au XIX® siècle, sous le règne de la tolérance, l'EgUse en France a affaire à forte partie , mais son autorité et sa puissance l'emportent, elle a repris une telle assiette que ses ennemis sont obligés de compter avec elle, et il n'est plus facile à une main d'homme, quelque puissante qu'elle soit, de pouvoir l'ébranler (1).

En 4850, le Congrès scientifique de France, tenant sa XVn® session, se transporta à la Chartreuse, après avoir visité les églises de Saint-Nicolas et de Varangéville. En la voyant, il ne put s'empêcher de s'écrier : « A vous » aussi, salut ! noble et pittoresque Chartreuse de Bosser-

(1) Cf. Diction, encyclop., art. France.

» ville, fondée il y a bientôt deux cents ans par Char- > les IV, duc de Lorraine, et dont la majesté nous rappelle » le grand style des bâtiments royaux érigés par son » implacable ennemi, Louis XIV. Le Congrès gardera le -» souvenir du bienveillant accueil que lui font dans vos » murs silencieux et le digne évéque de Nancy, Monseis gneur Alexis Menjaud, qui, dès le matin, Ty attendait» s et rhumble et vénérable Prieur qui, avec Sa Grandeur» « nous montre en détail vos salles intérieures, vos cel* • Iules, votre cloitre aux arcades infinies, votre chapelle » dont le beau portail ionique fut orné de la main de » Bagard et dont le chœur offre à notre admiration, dans » sa riche boiserie, la dernière parure de votre sœur de » Salivai (i). >

Le 48 avril 4860, mourut à la Chartreuse de Bosserville Frère Bruno^ connu dans le monde sous le nom de Jean-Baptiste L*Huillier et auquel ses vertus humaines, chrétiennes et monastiques, ont mérité Thonneur d*une biographie. Sa vie, qui rappelle les anciens patriarche», est une de ces mille preuves que la grâce de Dieu sail inspirer aux âmes qui vont droit à lui, même dans les con- <litions les plus humbles et les plus méprisées du monde, les sentiments les plus nobles, les vertus les plus rares. Au milieu du siècle, Frère Bruno avait exercé ce qu*on a appelé de nos jours Tapostolat laïque et cela par la parole» par Vexemple, par Taction, donnant ici un bon conseil, opérant là une réconciliation, partageant son morceau de pain avec Tindigent, disant une parole édifiante, répandant partout autour de lui le trésor de Tamour qui était dans son cœur. Loin de sacrifier sur les autels de la peur, comme font les esclaves du respect humain , il priait publiquement, prosterné è terre contre le pavé du temple, ou les bras en croix, comme faisaient les pre*

(i) Bulletin du CimsirèM feientifique de France, tena k Nancy en 1890. Canpto-renda de rencarÂen du 9 septembre. Nancy, Vagner, 1850.

824 LA COriTRE-RÉVOLIJTlON.

miers chrétiens, comme fait encore le prêtre offrant sar Fautel le sacrifice de Fauguste Victime. Bien au-dessus du sentiment étroit de la vengeance, il rendait aux enne* mis que lui avaient suscités la sainteté de sa vie, son inflexibilité dans le devoir, sa franchise et sa sincérité, il leur rendait le bien pour le mal, la bénédiction pour la malédiction. Entré à Bosserville, on le vit se porter à racGomplissement de ses nouveaux devoirs avec une ardeur telle qu'on était obligé d*employer avec lui non pas l'aiguillon, Féperon qui presse au travail, mais le frein qui modère et arrête. Il était comme Tàme des Frères quand ceux-ci étaient réunis pour quelqu'un des nombreux ouvrages de la Maison. Considérant le travail comme une pénitence imposée à tous les hommes en la personne d'Adam leur grand ancêtre, il disait souvent : « Allons, mes Frères, travaillons, il faut mater ce corps » dépêché. > Un visiteur qui le connaissait, l'ayant vu monter une échelle avec une grande agilité, bien qu'il «ut sur les épaules un fardeau considérable, et lui ayant demandé pourquoi il montrait tant d'empressement. Frère Bruno, qui ne perdait jamais de vue les choses d'en haut, lui répondit : « D faut bien monter rapidement pour > gagner le ciel. » N'ayant pas été admis à faire ses vœux comme Frère convers, soit parce qu'il avait été marié deux fois, soit parce que l'on craignait qu'il ne pût, h raison de son grand âge, s'acquitter de tous les devoirs imposés par la profession, il ne laissa point sa constance s'ébranler. Quand on lui annonça que le Chapitre avait, repoussé sa demande à être admis, qu'il lui fallait se résigner à passer sa vie dans le degré inférieur de Donné, loin de se laisser aller à l'humeur et au mécontentement, loin de penser à quitter la Maison et à réclamer ce qu'il y avait apporté, il lui donna la somme de 2,000 fr. Sa prière èuiit continuelle. Il voulait aller à l'office de nuit» même quand il était malade, n'étant arrêté ni par la longueur de l'office, ni par les rigueurs de l'hiver. Le Prieur l'ayant

engagé & ne point briser sa nuit, il répondit : « Goili* » ment rester au lit quand les autres vont prier ?» Se disant ensuite à lui-même : « Frère Bruno, tu iras tant que » tu pourras , puis après, la récompense, » il traînait à réglise son eorps caduc, auquel il savait faire porter le triplé poids de Tège, du travail et de la maladie. Comme on l'engageait à se modérer dans ses occupations, il ne savait que faire cette réflexion : « Si je ne travaille pas. Je » serai bientôt mort. > Son amour pour les pauvres était à régal de son ardeur pour la prière et pour le travail. Nul nécessiteux qu'il ne secourut, nulle œuvre à laquelle il ne vint en aide, dans la mesure des revenus qu'on lui payait annuellement, et comme on lui représentait qu'il ferait bien, à Texemple de la prévoyante fourmi, de penser à la vieillesse qui, avec ses cheveux blancs, est l'image de l'hiver ; comme on ajoutait que quelque secousse poli* tique pourrait le forcer de rentrer dans le monde, il répondait, se jetant avec confiance dans les bras de cette bonne mère que l'on appelle la Providence : « Quand on donne à Dieu, on n'a rien à craindre. C*est » Jésus qui m'a tout donné, je dois tout lui rendre; si le 9 malheur nous arrivait d'être chassés de la Chartreuse, 3» je m'en irais travailler chez quelque fermier ou chez » quelque jardinier , et je ne lui demanderais qu'une » éeuelle de soupe avec un morceau de pain et un verre » d'eau pour ma nourriture. Et si je ne trouvais point s de travail, j'irais mendier ou servir dans quelque hôpi* » tal et y mourir. >

Large et généreux pour les autres, il était très-parcimonieux pour lui-même. Poussant l'austérité jusqu'à de saints excès, il ne se permettait que la nourriture la plus grossîète, repoussant les œufs, le poisson, sous prétexte que ces mets n'allaient pas à son estomac, et pendant les vingt-six ans qu'il passa à Bosserville, il ne vécut que d'un peu de soupe, de fromage et de pommes de terre cuites sous la cendre. Malgré son attrait pour le vin il s'en

abstenait presque complètement et encore trempait-il le peu qu*ilen buvait d*une telle quantité d*eau que ce n'étail plus du vin. Il avait pour maxime qu* « il ne faut pas » s'épargner en ce monde, afin d'être épargné en Tau- » tre, » et que c plus on fait» plus on trouve, » ce qui revient à cette parole des livres saints : c Celui qui sème peu recueille peu (i). > Le jour où il recevait le Pain de vie, il ne prenait presque pas de nourriture, disant : « Oh! les jours de communion on n'a pas faim. » Sa piété pour la Mère n'était pas moins vive et moins tendre que sa piété pour le Fils. Partout où il rencontrait l'image de Celle par laquelle tous les vrais biens descendent sur le monde, dans la maison, dans les jardins, dans le bois, dans l'enclos, il se jetait la face contre terre en signe de vénération et de respect. Il ne saluait jamais que par ces douces paroles : Ave Maria^ paroles par lesquelles plusieurs Frères aimaient à lui répondre, et l'un de ceux-ci l'ayant un jour prévenu, Frère Bruno, heureux de l'entendre, ne put que s'écrier dans son bonheur : « Oh oui» » Ave Maria. Toujours! Toujours! Toujours! » Son recueillement était tellement profond que sa vie paraissait tenir de la contemplation des Elus qui vivent plongés dans une extase sans fin; citons plutôt un fait entre mille. Un jeune prêtre qu'il avait connu dans le monde, était venu lui faire visite. Dans son impatience de le voir, il va le trouver à la vigne où notre Donné était occupé, l'aborde et le salue gracieusement en l'appelant par son nom. Frère Bruno, tout adonné à méditer les années éternelles, l'accueille par un sourire bienveillant, puis baisse la tète comme pour se consulter et consulter Dieu. La relevanl ensuite, il porte la main droite sur son cœur, pose les doigts de l'autre main sur ses lèvres ; bientôt il regarde le ciel qu'il montre au jeune prêtre et des yeux et de la main, puis reprend son travail. Le visiteur, aussi frappé

(i) Qui ptrcè semintt, parce et melet. Il Cor. IX, 6.

qu'édifié d'une réception si inattendue, comprit que si notre Donné appartenait encore à la terre par son corps, il appartenait déjà au ciel par son àme.

La mort de Frère Bruno fut digne de sa vie. 11 avait aimé Dieu de l'amour pur, c'est-à-Klire, indépendamment de l'espérance et de la crainte. On l'avait entendu, en effets dire un jour ces paroles qui rappellent le beau mot de sainte Thérèse, tant les âmes saintes sont unanimes : « Gonunent, Seigneur, vous nous commandez de vous » aimer, à nous si petits et si misérables! vous devriez

> bien plutôt nous le défendre, mais si vous nous le

> défendiez je vous aimerais en cachette. » Aussi vit*il, avec un regard serein, la mort s'approcher. Il n'aspirait qu'à être réuni au plus tôt à son Dieu. Comme l'infirmier lui demandait s'il ne désirait pas quelque chose, il répondit : c Je désire la mort, j'ai le goût de la mort. » Un de ses supérieurs lui ayant dit : « Sans doute que vous êtes » heureux, mon bon Frère, à la pensée que vous allez » bientôt voir Dieu, tandis que nous restons, nous, sur » cette terre d'exil, » il leva aussitôt vers le Ciel ses mains débiles et sourit avec bonheur en signe d'affirmation, car il ne pouvait plus parler. Un autre jour il répondit au garde-malade qui lui apportait un peu de soupe et l'engageait à la prendre : « II n'y a plus d'appétit, il

> n'y a plus d'appétit que pour prier et non pour man- » ger. » On le vit se mortifier jusque dans sa maladie. II avait porté sa main à la gorge, en s'écriant dans l'excès de sa souffrance : < Comme cela me brûle ! C'est comme un feu. » L'infirmier lui dit aussitôt : c Mon cher Frère, prenez une figue, cela adoucira votre mal, » mais lui de répondre presque mécontent : « Non, non, je ne veux pas de figue. » — « Ah ! je comprends, reprit aussitôt l'infir- » mier, ce que vous voidez, c'est une pomme de terre, » n'est-ce pas ? > et le malade de répondre sur-le-champ : « Oui, c'est cela qu'il me faut.» Sa résignation était à l'égal de sa mortification. Comme il se plaignait à la mort de ce

que, c mauvais courrier, » elle marchait trop lentement et tardait à arriver, on lui rappela que Dieu avait ses vues en prolongeant >ses souffrances, attendu qu'elles étaient pour lui un moyen d'expier ses fautes et d'abréger ainsi les jours de Purgatoire, il répondit : c Eh bien, Seigneur! ai » mes quatre-vingts ans ne suffisent pas, s\joutez-en encore > autant, tenons-les pour rien ; si vous voulez, reeom- » mençons tout. Encore soixante, encore quatre-vingts, » encore cent ans. Tant que vous voudrez, ô mon Dieu.» Il mourut en odeur de sainteté, laissant comme héritage aux Frères Chartreux de Bosserville et à tous les Frères de xoutes les Chartreuses, ses vertus à imiter : son humilité, son obéissance, son àpreté au travail, son esprit de pauvreté, sa vie contemplative au milieu des travaux de la vie active, sa persévérance malgré les épreuves par lesquelles il passa, mais qu'il sut, vaillant soldat du Christ, surmonter avec courage; il laissa par-dessus tout, comme legs principal, son amour pour Dieu, son respect pour ses supérieurs et son dévouement aux intérêts de sa Maison qu'il confondait avec le dévouement à l'Eglise elle-même dans un seul et même dévouement (1).

Aujourd'hui, la Chartreuse de Bosserville, naguère sortie de ses ruines, a repris sa physionomie primitive et ne porte plus à rextérieur que peu de traces de dégradation, ce qui n'a pas empêché l'auteur d'un Guide du voyageur en France de dire en parlant d'elle : « On en voit à peine quelques restes. > Au point de vue matériel, elle se suffit, contenie de son aisance, heureuse de n'avoir point de superflu et d'être à l'abri du besoin, de vivre du travail de ses mains, de faire fructifier sa vigne et de pouvoir vendre du vin pour acheter du pain (â). Au point de vue

(1) Notice hiitinHque êur Jean-Baptiête L'HuillieTf dit eo Frère Bruno, Chartreux de la Maison de Tlmmaculée Conception de Bosserville. Autographie, 1860.

(2) Labores manuum tuarum quia manducabis beatus es el benè libi eril. Ptafm, CXXVII, 2.

qnrituely elle est digne de son passé, du passé de FOrdre Gartusîen. Elle brille dans TEglise comme une Maison des mieux disciplinées, comme le modèle de toutes les vertus, conmie une pépinière d*àmes d*éliie. Le visiteur à qui il est donné de la voir de plus près ne peut que s*écrier : • 0

> terre sainte, qui as produit, qui produis chaque jour un

> si grand nombre de Saints (4) ! »

Telle fut la restauration de la Chartreuse de Bosserville, plus heureuse que tant d*autres Maisons, qui sont mortes pour ne pas ressusciter et gisent maintenant dans le cimetière de Thistoire, qui est trop souvent le cimetière de Toubli ; telle fut la suite des événements par lesi|uels, après avoir passé de la vie à la mort, elle revint de la mort à la vie, alors qu'elle paraissait vouée à d*irrémédiables ruines. Elle avait fini trop dignement, trop noblement, pour périr à jamais. Si le sang des martyrs est pour TEglise une semence de chrétiens, le sang des martyrs Chartreux de Bosserville devait être pour Bos* serville une semence de Chartreux. Si TEglise de France ressuscita, parce que son clergé avait été admirable de foi et de courage, au milieu d*une société ravagée par Tathéisme et le matérialisme, la Chartreuse, elle aussi, devait ressusciter parce que ses religieux s'étaient montrés admirables en manifestant, en présence de la mort, rénergie de leurs convictions chrétiennes et sacerdotales; une réaction devait se faire en sa faveur; ses destinées devaient être les mêmes que celles de TEglise, qui n*est combattue que pour être victorieuse, qui ne meurt que pour vivre et pour laquelle, selon le mot de saint Ambroise :

La tombe est le berceaa d*uoe secoode vie (2).

(i) 0 sancta terra que tôt et tanlos genaisti sanctos ! (â) Tumalas corporis, incunabaluni resurgeniis. De fidc resurrectionis. Oi»p. Coloni»» t. IV, col. 150, D.

330 LA CONTRB-RÉVOLDTION.

Elle avf^t été abattue par un orage qu'elle n'avait pas mérité et qui, par suite, ne pouvait être Teffet de la malédiction divine ; elle devait se relever. Elle avait fourni sa course avec tout Féclat du soleil, répandant autour d'elle la lumière et la chaleur ; comme le soleil, après avoir été momentanément voilée et obscurcie par les nuages, elle devait reparaître dans toute sa splendeur, et fournir une nouvelle carrière en marchant à pas de géant. ExuUavit ut gigas. Elle s'était conservée jusqu'à la fin dans toute sa sève ; comme un chêne vigoureux que l'on abat, mais dont reste la racine , elle devait reproduire de nouveaux rejetons. C'est ce qui arriva au grand étonnement des ennemis de l'Eglise, qui ne purent méconnaître, en faee de l'évidence, la puissance de vitalité qui, sortant sans cesse du tombeau de l'illustre Fondateur des Chartreux, circule dans toutes les branches de l'arbre Cartusien. Ds se riaient peut-être des moines et ceux qui sécularisèrent la Maison de Bosserville, et ceux qui la vendirent et ceux qui, dignes fils des séides de la Convention, voyaient avec une joie secrète qu'on allait la démolir et joncher le sol de ses débris ; ils croyaient que c'en était fait pour jamais et du monasticisme et des monuments qui rendaient témoignage à sa splendeur d'autrefois. S'ils revenaient aujourd'hui sur la terre, ainsi que les moines chassés et spoliés par eux ; si les uns et les autres se donnaient rendez-vous un beau matin sur la superbe terrasse de Bosserville, en face du magnifique portail de son église, s'ils étaient fidèles à ce rendez-vous, s'ils liaient conversation et faisaient un Dialogue des moris sur les soixante - dix dernières années de Ihistoire des monastères en général, de l'histoire de notre Chartreuse en particulier, à qui les événements donneraient -ils raison? Est-ce à l'incroyant qui se riait de la foi, ou au moine, au Chartreux qui mourait pour la foi? Le Chartreux ne tressaillerait-il pas à la vue de sa Maison rendue à Dieu, à l'Eglise, à la contemplation, à la prière, à

sa destinalioa et à sa gloire premières ? Le philosophe au contraire, l'œil morne et Toreille basse, ne seraitil pas déconcerté à la vue des ruines relevées, des dégradations réparées, des démolitions reconstruites, à la vue de Tesprit créateur de TEglise, qui ne parait se reposer quelquefois que pour agir avec plus de force et d'énergie, pour tirer du néant tout un monde de merveilles?

Bref, Babylone est tombée pour ne plus se relever, elle est tombée avec ses temples, avec ses palais dont les gigantesques proportions ont été sans égales; elle est tombée avec ses promenades sans fin, avec ses jardins, ses bois sacrés ; elle est tombée avec ses murailles qui avaient 200 coudées de hauteur et 30 d'épaisseur, qui étaient flanquées de â50 tours couvertes d'airain et les dépassant de 60 coudées ; elle est tombée avec sa vaste enceinte qui, d'après les paroles d'Aristote (i), paraissait renfermer non pas une ville mais un peuple tout entier ; elle est tombée avec ses remparts de briques cuites et cimentées avec du bitume ; elle est tombée avec ses portes d'airain ; elle est tombée pour ne plus se relever. Oui, Babylone, que les anciens regardaient comme une merveille du monde, n'est plus ; elle a disparu pour jamais. Après avoir marché à grands pas au-devant de la destinée que lui avaient marquée les prophètes, elle n'a pas pu se relever ni rendre à ses ruines l'esprît et la vie, et cela depuis des siècles, car déjà Slrabon pouvait lui appliquer ces mots du poète : c La grande cité n'est plus » qu'un grand désert (2). »

Ninive n'existe plus, malgré son étendue qui était plus vaste que celle de Babylone, malgré sa population si excessivement nombreuse, que l'on y comptait 420,000 enfants qui ne savaient pas distinguer leur main droite de leur main gauche, malgré ses murailles tellement larges

(l)Po/i^, III,?, 12.

(2) Slrab., XVI, i, 5.

352 LA CONTRE- RéVOLUTlOM»

que trois chariolB pouvaient y passer de front, malgré la boltdité et la force de résistance de ses tours qui la faisaient passer pour une ville imprenable, malgré ses innombrables trésors provenant des dépouilles de la moitié du monde.

Memphis n*existe plus ; il n*est pas même resté debouc un de ses obélisques si fameux, si fiers d'eux-mêmes et qui, par leur élévation, semblaient toucher le ciel.

Voilà le sort des villes les plus fameuses de Tantiquité. Leurs colonnes sont renversées , leurs rues et leurs places publiques, ou s'agitait une foule si bruyante, si élégante, si animée, sont aujourd'hui désertes, leurs monuments n'ont pas laissé le moindre vestige de la place qu'ils occupaient. Pourquoi ont-elles disparu ? Pourquoi le voyageur est-il obligé de disputer leurs dernières briques au sable du désert ? Parce qu'elles ont été les cités de l'orgueil et de la volupté, parce qu'elles se sont enivrées de sang et de boue et que Dieu les a maudites.

La Chartreuse de Bosserville, au contraire, ciié de rhumilité et de la chasteté, a su s'arracher à sa destruction et retrouver la vie dans la mort, dans le cercueil ou on croyait l'avoir clouée pour jamais.

N'est-ce point là une preuve, de la vanité et du néant de ce que l'homme fait pour l'homme, et appuie sur rhomme? N'est-ce point une preuve en même temps de la stabilité de ce que l'homme fait pour Dieu et appuie sur Dieu, le seul être stable ?

N'est-ce pas une preuve qu'il y a dans l'Eglise une loi en vertu de laquelle elle répare incessamment ses ruines et qu'il ne faut point juger uniquement par la raison humaine de la religion chrétienne qui est divine ?

Dès lors, n'est-ce point ici le lieu de fortifier sa foi en la pérennité de l'Eglise et de s'écrier avec un écrivain contemporain : « La nacelle de Pierre sera parfois agitée » par la tempête et poussée contre les rochers, mais » bientôt elle reparaîtra inopinément du sein des flots

» frémissants, et voguera mystérieuse vers la plage apai- » sée, quoiqu*on ne voie pas toujours, à travers les flots » tumultueux qui la couvrent, le port où elle doit bientôt » s'abriter ? > Flucluo^ non mergor.

N'est-ce pas ici le lieu de redire ces paroles d*Atto, ou Atton, ou Hatton, évéque de Yerceil : c Maison bienheu-

> reuse qu'aucune tempête ne renverse, qu'aucune inon- » dation ne dévaste, qu'aucun coup de vent n'ébranle, » contre laquelle les portes de l'enfer ne peuvent préva-

> loir, qui ne cède ni aux secrètes séductions, ni aux » persécutions publiques, ni aux attaques des mauvais

• esprits, ni à la corruption des mœurs, ni aux entraine-

> ments des passions (i) ? >

N'est-ce point ici le lieu de renouveler sa foi en l'immortalité des Ordres religieux au sein de l'Eglise et de s'écrier avec le P. Lacordaire, parlant de leur réapparition inattendue et toute providentielle, vu la guerre qu'on leur tfvait faite : c Celui qui méditera les caractères des Ordres 9 religieux comprendra pourquoi ils renaissent de leurs 9 cendres avec tant de facilité, malgré tant d'obstacles ex- 9 térieurs. Dans l'automne de 1828, j'étais sur le lac de 9 Genève ; un Genevois poussa du coude son voisin et

• dit tout haut en me regardant : Cette race renaît de ses 9 cendres. Il ne savait pas que la résurrection est le signe 9- le plus éclatant de la divinité et que Jésus-Christ donna » cette marque à ses disciples comme la marque souve- 9 raine et finale de la vérité de sa révélation. Rien n'a 9 vécu qui n'ait été vrai, naturel, utile à quelque degré, 9 mais rien ne renaît qui ne soit nécessaire et qui n'ait 9 en soi-même les conditions de l'immortalité. La mort 9 est un assaut trop rude pour en revenir quand on n'est » pas immortel. Et nous voilà revenus, nous moines, 9 religieuses, Frères et Sœurs de tout nom. Nous cou- 9 vrons ce sol d'où nous fûmes chassés il y a quarante

(1) De preiêuriê eecleêioiiicis, Opp.VcreeUis, 1768.

33 i LA COMTRE-RÉVOLUTIOK.

ans par un siècle admirablement puissant en ruines» qui, après avoir enfanté, pour les faire, les plus beaux génies du monde, enfanta pour les défendre tant d'illustres capitaines. G*a été vainement, rien n'a pu prévaloir contre la force de la nécessité. Nous voii& revenus comme la moisson couvre un champ que la charrue a bouleversé et où le vent du ciel a jeté la semence. Nous ne le disons pas avec orgueil, Torgueil n'est pas le sentiment du voyageur qui est de retour dans sa patrie, et qui frappe à la porte pour demander du secours. Nous voilà revenus parce que nous n'avons pu faire autrement, parce que nous sommes les premiers vaincus par la vie qui est en nous. Nous sommes innocents de notre immortalité comme le gland qui croit au pied d'un vieux chêne mort est innocent de la sève qui le pousse vers le ciel. Ce n'est ni l'or, ni l'argent qui nous ont ressuscites, mais une germination spirituelle déposée dans le monde par la main du créateur et qui est aussi indestructible que la germination naturelle. Ce n'est ni la faveur du gouvernement, ni celle de l'opinion qui ont protégé notre existence, mais une force secrète qui soutient tout ce qui est vrai (1). »

N'est-ce pas enfin ici le lieu pour les adversaires du monasticisme, de se résoudre à ne plus le combattre ? S'il doit durer toujours, ne vaut-il pas mieux prendre parti pour lui que de lutter inutilement contre lui? Quand on doit combattre en vain, à quoi bon lancer dans les airs des traits inutiles ? Telum imbelle sine ictu f Quand on doit être vaincu, à quoi bon être si empressé à courir après la bataille et à entamer le combat ? Si le catholicisme doit durer toujours, n'y aurait-il pas plus de sagesse, de sens pratique à marcher avec lui de compagnie, qu'à vouloir

(1) Mémoire pour le rélablieêement en France de V Ordre det FrèreS'Prècheurs, ch. I, p. 20.

contrarier sa marche ? S'il doit toujours être un embarras pour les passioi)^, n*y aurait-il pas savoir-faire à ne point s*en embarrasser et à le laisser poursuivre tranquillement sa marche solennelle à travers les siècles sans vouloir s'attaquer à plus fort que soi ?

Oui, on a beau faire rage contre les Ordres religieux, ils ont toujours existé dans TEglise, ils y existeront toujours et se développeront de plus en plus à tel point que déjà depuis cinquante ans il y aurait déjà matière à écrire une nouvelle Gaule chrétienne.

Oui, on a beau faire rage contre FEglise. Eeclesia pre$sa^ eccleria viclrix. La persécution est à FEglise ce que la tempête est à TOcéan. C'est la tempête qui fait monter le sel jusqu'aux ondes supérieures et les empêche de se corrompre et d'être corruptrices, de même c'est la persécution qui fait monter la sève du christianisme jusque dans les branches les plus éloignées de la racine et leur donne la vigueur qu'elles ne connaissaient plus.

Il ne nous reste , pour terminer ce chapitre , qu'à donner la nomenclature des Prieurs depuis la restauration 4e la Chartreuse en 1835, jusqu'à l'année 1867, en laquelle nous écrivons ces pages.

Dom Philibert (Jactat), 1837-1843.

Dom Paul-Marie (Gérard), 1843-1831.

Dom Louis-Marie (Rouvier), 1851-1839.

Dom Charles-Marie (Saisson), devenu Prieur de la Grande-Chartreuse et ministre général de TOrdre, 1859-

Dom Jérôme Keiflin, Profès de la Grande-Chartreuse, ainsi que tous ses prédécesseurs. Prieur aclueldepuis 1863.

Nous ne faisons que citer les noms. Dans un asile destiné à la prière et à la vie contemplative, les faits et gestes des Prieurs ne sont pas appelés à avoir beaucoup de retentissement dans le monde, ce qui, du reste, ne prouve aucunement qu'ils ne soient éminemment utiles. Tout bruit ne fait pas de fruit, et tout fruit ne fait pas de bruit.

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