CHAPITRE X
Nous avons fait Thistoire de la Chartreuse de Bos* serville, il nous reste à en faire la description. Et comme une Chartreuse se compose de deux éléments, les bâtiments et les religieux qui les habitent, la ruche et les abeilles, le matériel et le spirituel, commençons par étudier la Chartreuse matérielle ; nous étudierons ensuite la Chartreuse spirituelle.
La plupart des esprits, lorsqu'on leur parle d'une Chartreuse, s'imaginent sur-le-champ une solitude toutà-fait retirée, des rochers abruptes, des lieux sauvages et déserts où sont jetés çà et là des cellules isolées» des bâtiments irréguliers. Or, telle n'est point la Chartreuse de Bosserville. Loin d'être perchée sur une colline ou enfoncée au plus profond d'une gorge étroite, elle est majestueusement assise sur la rivière de la Meurthe, s^élevant en amphithéâtre au milieu d'une riante vallée, dans un pays fertile, sous un climat salubre, ayant vue sur de vastes et agréables prairies, amcma prala, et avec tout cela dans une situation solitaire, loin de toute agitation mon*
DESCRIPTION DBS BATIMENTS. 557
daine. L'une des pins belles après celles de Rome, de Pavie et de Naples, elle porte le cachet grandiose que les ducs de Lorraine savaient imprimer à leurs œuvres et se découvre de loin» aux regards du visiteur, par sa majesté imposante, par Tensemble de ses constructions que domine une église. Elle a 426 pieds de façade et 1 58 pieds de profondeur. Son plan se révèle au premier coup d'œil comme une œuvre d'intelligence et de génie. Mais il nous faut en parler en détail, afin que le visiteur puisse s'orienter, emporter un souvenir plus précis et par là même moins fugitif de ce qu'il a contemplé. C'est pourquoi , après cette vue d'ensemble , entrons dans quelques développements, pour décrire par ses traits les plus saillants, ses plus grandes lignes, notre monastère, notre couvent, car une Chartreuse est à la fois Fun et l'autre. I. On arrive à Bosserville par deux chemins opposés : l'un par la ligne de Paris, l'autre par la ligne de Strasbourg. Le voyageur venant de Paris y arrive en traversant la Meurthe, soit sur le pont magnifique de Tomblaine, soit près de Laneuveville- devant -Nancy, sur un bac conduisant directement à la célèbre Maison. Le voyageur venant de Strasbourg y arrive par la ville de Saint-Nicolas qui, autrefois, aux jours de la splendeur de son pèlerinage comptait jusqu'à iO,000 habitants, mais qui aujourd'hui, le pèlerinage n'étant plus aussi florissant, n'en compte même plus 4,000. La Meurthe, dont les eaux limpides et poissonneuses ont été célébrées autrefois par Ausone, dans son poème de In Moselle, baigne les pieds de la Chartreuse. La vue de ses eaux qui s'écoulent rapides, pour ne plus revenir, jette naturellement l'ème du visiteur dans les sentiments de douce rêverie , de mélancolie qu'inspire la vue d'un couvent. Elle est aussi admirablement propre à rappeler sans cesse aux Religieux, la grande pensée, la pensée dominante et favorite de tous les solitaires, je
yeux dire la pensée de la rapidité de la vie qui s'écoule
338 LA CHARTRBUSB MATÉRIELLE.
sans eesse, la brièveté du temps qui nous entraîne ^tvec tout ce que nous sommes, tout ce que nous avons, tout ee que nous faisons , vers Féternité , comme une rivière, dans sa fuite précipitée, entraine ses eaux vers rOcéan sans qu*il lui soit donné de s'arrêter un instant pour retarder quelque peu le moment fatal où elles seront englouties, pour jamais, dans la vaste mer; une main invisible, une force irrésistible la poussant sans cesse en avant et lui disant dans son langage inéluctable : Marche, marche encore, marche toi^jours, jusqu'à ce que tu sois arrivée au terme de ta course et que tu disparaisses entièrement, perdant non-seulement tes eaux, mais encore ton nom. « Suivez dans son cours rapide, » dit le cardinal Giraud, ce fleuve qui porte à la mer le » tribut de ses eaux ; il fuit à travers les riches campa- » gnes et les prairies semées de fleurs, sans se laisser » détourner par la beauté de ses rives et Tagrément des » sites qui le couronnent ; il baigne en courant le pied » des monuments, les murs des palais, les remparts des » cités, traverse à la hâte les capitales des provinces et » les métropoles des empires, sans s'arrêter à aucune
• pour leur magniflcence ; il coule sous les arches super- » bes des ponts royaux , indifférent aux formes élégaoles » ou hardies de leur architecture et toujours pressé de
• poursuivre sa course. Si vous lui demandez où il va, il
• vous répondra dans son langage, par le bruit de ses » flots qui se précipitent vers TOcéan : Je vais à la mer. > Tel, dans son passage sur la terre, le vrai chrétien 9 court & Dieu (t). » On connaît aussi les lignes sublimes de Bossuet commentant ces paroles de l'Ecriture : Nous nous écoulons comme des eaux qui ne reviennent plus (2). « Nous ressemblons tous, dit-il, à des eaux courantes; de
(i) Inêtruction pasiorale êur la Mèveié du temps. OSuitm eoB- |>l«tês, Lille, 1805, p. 186.
(â) Qttuvaqim dilâbinrar.-//j|0y. XIV, U.
DESCRIPTION DBS BATIMBNTS. 3^9
« quelque superbe distinction que se flattent les hoinmes,
• ils ont tous une même origine et cette origine est
• petite. Leurs années se poussent successivement comme
• des flots ; ils ne cessent de s'écouler, tant qu'enfin après
• avoir fait un peu plus de bruit et traversé un peu plus » de pays les uns que les autres, ils vont tou§ ensemble » se confondre dans un abime où l'on ne reconnaît plus
• ni princes, ni rois, ni toutes ces autres qualités super* » bes qui distinguent les hommes, de même que ces fleu- » ves tant vantés demeurent sans nom et sans gloire » mêlés dans l'Océan avec les rivières les plus incon- » nues (1). »
IL Après la traversée de la Meurtbe, on aperçoit la chaussée au bord de la rivière. Cette chaussée était autrefois plantée des deux côtés, comme on peut s'en convaincre par le plan de Nicole, de charmilles qui, en même te.mps qu'elles embellissaient ces lieux d'arbres séculaires, protégeaient aussi le chemin et les murs du couvent contre les envahissements de la rivière qui se montre parfois très-capricieuse dans sa marche. On monte ensuite l'avenue à la droite de laquelle se trouvent les maisons des vignerons ainsi que le jardin potager, dont la ))onne tenue peut être spécialement citée comme un spécimen d'intelligente horticulture. Pas un pouce de terrain qui ne soit employé, pas une mauvaise herbe qui ofl^sque vos regards. A gauche se trouve un clos dans lequel on conservait autrefois le poisson, bien plus pour les hôtes que pour les Religieux à qui on n'en donne qu'aux jours de fête et de maladie et pour lesquels il est luxe et délicatesse. A l'entrée de l'avenue on remarque aussi, à droite, un petit bâtiment. C'était, autrefois, la chapelle paroissiale à l'usage des gens du dehors, des fermiers, des habitants des granges et des métairies, des ouvriers employés par le couvent. Nous
^t) Orotton funèbre de Henriette d'Angleterre m
840 LA CBARTREl'SE MATÉRIELLE.
avons vu, en effet, que Bosserville ayant perdu son titre de cure, les Cbartreux, qui en étaient devenus à la fois les seigneurs et les curés, y possédaient en même temps Tautorité spirituelle et Tautorité temporelle. Cette chapelle ayant été détachée de i*ensemble, et vendue à part^ lors de la vente qui fut faite au nom de la nation, ne fut pas" rachetée, en 1835, avec l'édiflce. Aujourd'hui, elle n'appartient pas encore aux Chartreux, le propriétaire n*ayant point voulu Taliéner, soit parce qu'elle lui est utile comme décharge — autre destination profane d'une église — soit parce que les Chartreux n'ont pas cru devoir accepter ses conditions.
III. Arrivé au terme de l'avenue, près de la porte d'entrée, le pèlerin aperçoit deux pavillons, l'un à gauche et l'autre à droite. Le pavillon à gauche est le parloir où l'on reçoit les femmes, qui ne peuvent pénétrer dans le couvent, fruit défendu pour elles, les Chartreux étant des religieux cloitrés. La Règle ne fléchit pas sur ce point, excepté toutefois pour les souveraines du pays et les princesses du sang que les Statuts n'excluent pas positivement. Les femmes qui se présenteraient, fussentelles âgées ou- illustres, ainsi que le porte expressément la Règle, une Comtesse, une Marquise, une Duchesse elle-même, qui voient k leur présence tant de portes s'ouvrir à deux battants, ne voient point s'ouvrir pour elles les portes de la Chartreuse, insistassent-elles de la manière la plus pressante (i).
Le but et l'effet de ces précautions sévères est principalement de prévenir les propos de la malignité publique qui, recourant aux armes de la calomnie, alors qu'elle ne peut recourir aux armes de la médisance, a toujours
(1) Mulieres enim terminos nostros intrare neqoaqaam sinimos, gnantom in Bobis est... Mulieribus cnjuscumqne status, i^radus, ordinis et conditionis et qatcomqae dignitate vel prceminentiâ prcditis, etiam Comitissis, Marchîonissis et Dacissis. Nova colleciio statutorum Ordiniê Cartu$ienêi9, II p.» c. XX, D. 2 et 3. Cf. ni p., c. XIX, n. 47 et 48.
cherché à incriminer au point de vue des mœurs, le clergé, tant séculier que régulier. Aussi la calomnie n'étant pas même possible, les Chartreux ont-ils toujours eu, au point de vue de la moralité, comme au point de vue de Taustérilé et de Findifférence pour la politique -humaine, une réputation non attaquée. Ces précautions ont aussi pour but d*abriier la vertu des Religieux. La Règle, alléguant ce motif, dit expressément que Thomme •ne peut cacher du feu dans son sein sans brûler ses vêlements, ni marcher sur des charbons ardents sans se brûler les pieds, ni toucher de la poix sans se salir les mains (1).
IV. Le pavillon à droite est Fhabitation du Frère qui remplit Tofflce de portier, office important entre tous, puisqu*il met sans cesse en rapport avec des visiteurs de tout nom, de toute langue, de tout rang, de toute condition, de toute religion et de toute philosophie. Tous, en effet, riche ou pauvre, savant ou ignorant, ecclésiastique ou séculier, qui que vous soyez, vous êtes reçu avec la plus grande cordialité par un homme que Ton salue du nom de Frère et dont Taccueil bienveillant prouve, bientôt qu'il en a toute Taffection. Un romancier moderne, faisant le récit d*un voyage à la Grande- Chartreuse, dit que c le pauvre moine qui lui ser- » vit de guide et qui s*appelait le Frère Jean-Marie, lui » parut bien la créature la plus douce et la plus obli- » géante qu'il ait jamais vue de sa vie (2). » Un touriste a dit du même Frère qui le reçut à la Maison- Mère : c II n'est pas indispensable d'avoir fait le » voyage de la Grande-Chartreuse pour connaître le » Frère Jean-Marie ; il suffit d'avoir causé une seule fois » avec quelqu'un qui l'ait visitée. Son portrait se grave
(^) Nec posse hominem tut ignem in sina sao sic ibscoodere ot Testi* meota illîos non ardeant, aut ambulare super pranas plantis Ulosis, aat pii iangere nec iniquinari. Ibid. U p.,c. XX, n. 2.
(2) Alexandre Dumas.
343 LA CHARTREU8B MATÉRIELLE.
9 dans la mémoire, comme les lignes, la croix et les » clochers du monastère, et il trouve sa place dans les
• conversations comme la description du monument ;
• c*est qu*il y a un cbarme singulier dans ce petit vieil-
• Ikrd à tête chauve, à Tœil doux, au teint fleuri ; qui, 16 » corps penché vers la terre , fait les honneurs de la » maison avec une aisance et une bonhomie pleine de » grâces et de convenances. Sous sa blanche robe de » Chartreux, alerte, infatigable, il prévoit tout, dispose » tout, suffit à tout. Vingt prières, j'allais presque dire » vingt ordres, viennent Fassaillir en même temps. Son » intelligence a deviné ce qu'on lui indique à peine ; sa » prestesse a exécuté en un clin d*œil ce qui semblait » demander une heure : et jamais une ombre de mau-
• vaise humeur I jamais un signe d'impatience I Le sou- » rire est toujours sur ses traits comme la paix dans son » &me. Quand on me dira que le Frère Jean-Marie ne > sourit plus, je répondrai qu'il est moi't (1). »
C*est aussi k Tombre et au pied de ce pavillon cher aux pauvres, que se distribuent les nombreuses aumônes faites par les Chartreux à une foule affamée, qui, ne trouvant de ressources nulle part, va là comme à un refuge assuré. Ces aumônes sont faites quelquefois en argent, niais le plus souvent en nature, soupe, légumes, pain, filles sont répandues avec tant de libéralité qu'à certains jours , la maison est littéralement assiégée , tant les pauvres savent qu'ils seront bien reçus; on dirait un bureau de bienfaisance faisant ses distributions régulières. Bien que n*étant pas opulents, grâce à la spoliation révolutionnaire qui n*a pas plus respecté les biens des pauvres qu'elle n'a respecté les biens de TEglisé, les Chartreux, dans leur pauvreté, se trouvent encore assez riches pour donner à l'indigent, qui
(1) Aodiffrec, êm Grande-Charireuèe et U Mont-Blanc, ch. II. Pfrii» WaUle, 18i5.
DMORlPTiON DBS BATIMBMTS* 343
frappe à la porte de leur monastère» le pain de chaque jour. Ils savent par leurs privations et leur travail se créer du superflu en faveur de la charité, le luxe des vêtements, le luxe des tables, le luxe des ameuble* ments, le luxe des voyages, Tégolsme, en un mot, ne dévorant pas chez eux comme chez tant d'autres la part des déshérités. En cela les Chartreux ne font que se conformer aux Statuts de FOrdre qui imposent Taumône comme un devoir sacré à toutes les Maisons : « Nous 9 exhortons et nous conjurons tous les Prieurs de notre » Ordre, par les entrailles de Jésus-Christ, notre Dieu et » notre Sauveur, qui s est offert lui-même tout entier » pour nous sur le bois de la Croix, nous les supplions « de s'adonner de tout leur cœur à faire de larges au- B mènes selon les ressources de leurs Maisons (i). > Les aumônes aux femmes doivent être données, autant que faire se peut, loin de la Maison (2).
Ajoutez que ce n*est point avec peine, à contre-cœur et comme malgré eux, parce qu'il le faut, que les Chartreux partagent leur pauvreté avec le pauvre et font de si larges aumônes, mais avec joie et bonheur, parce que formés à l'école de l'Evangile et non à celle de la philanthropie, ils voient dans le pauvre non pas un homme qui est de trop sur la terre, qui n*aurait point dû se présenter au banquet de la vie, mais un membre de Jésus-Christ souffrant, qu'on ne peut point ne pas secourir, car on se rendrait coupable de plus qu'un homicide. Un Frère portier étaîl tellement pénétré sur ce point de Tesprit évangélique qu*il ne servait les pauvres que la tête découverte, qu'il
(1) Hortamur et obsecramos omnes Priores Ordinis noslri in visceribos cjoscttin Dei et Salvatoris nostri Jesn Christi, qui seipsum totam in Mpio Qtwén pro lobis impendUt^ ot omnes pro fkealtata donoram aumm Iota corde ioeombant eleemosynis large faciendis. Stat,,lî p., c. XX, n. J. De paoperibns sableTandis.
(S) Mulieribu tamen non niai longé a domibos nostris, si fieri poteêt,e}ee- ■losyn» deotor. Jbid,
344 LA CHARTRBUSS MATÉRIBLLS.
tenait & gloire et à honneur de les faire manger avec la cuillère à son usage pour la baiser ensuite respectueusement et rhonorer presque à Tégal d*une relique (i).
y. Entre les deux pavillons, se trouve la porte d'entrée dont la partie supérieure était autrefois surmontée d'une croix de Lorraine, parfaitement reconnaissable sur le plan de Nicole, ce qui donnait au monument un caraetère lorrain, ainsi que des armes de nos ducs, ce qui rappelait que Tun d*eux, Charles IV, avait été son fondateur. Cette croix et ces armes, emportées au souffle de la tempête ré* volutionnaire, n'ont pas été remplacées et le vide qu'elles laissent semble se recommander à la générosité de quelques visiteur, que ce visiteur soit chrétien, ou qu'il soit seulement artiste. L'art qui veut le fini, veut aussi l'achevé. Il avait été question de remplacer les armes de Lorraine par une statue de l'archange saint Michel, protecteur du peuple de Dieu contre les phalanges sataniques. La pensée est éminemment chrétienne. Mais ne faut-il pas, dans la restauration des monuments, savoir respecter la pensée primitive qui a présidé à leur cons* truction et rien se permettre que selon le cachet originel ?
VL Le visiteur a sonné, il a vu la porte s*ouvrir, il a dépassé le seuil et se trouve dans Tenceinte. Qu'il rentre en lui-même et qu'il réfléchisse. Il est sur une autre terre, il a franchi la limite entre le monde et Dieu, il a laissé le siècle derrière lui pour entrer dans le désert ; il est dans la solitude, dans le silence, dans un lieu saeré, le seul peut-être où se trouve la paix ici-bas. Un couvent en général, une Chartreuse en particulier, est aux yeux de la foi, ce qu'était la Judée dans le monde, Jérusalem dans la Judée, le temple dans Jérusalem.
(1) Chronique de la Maiton depuiê 1835. Ms. de la BibUolhèqne à» U Cbart. de Bosservllle.
DESCRIPTION DBS BATIMENTS. 34S
Que le visiteur se recueille donc en se disant à luimême :
Arrête voyageur qui entres dans l'enceinte, La terre qui te porte est une terre sainte.
Cette réflexion est plus utile qu'on ne pourrait le penser. Parmi les voyageurs, dont la plupart sont attirés par la piété, il s'en rencontre en effet quelques-uns, trèsrares il est vrai, qui n'ayant pas soin de déposer à la porte le bagage léger d'une philosophie à la mode et par là même éminemment superficielle, profanent le cloître où ils pénétrent par les railleries les plus inconvenantes» les propos les plus saugrenus, par des dires qui sont aussi hors de raison qu'ils sont hors de saison. On les voit venir en curieux, plutôt qu'eu pèlerins, ne point prendre d*eau bénite en entrant à l'église où ils se permettent d'élever la voix, ne donner aucun signe de respect au Dieu eucharistique, faire les questions les plus indiscrètes touchant la Maison, pour plaindre ensuite les Chartreux et s'apitoyer sur leur sort prétendu malheureux, disant que leur vie, qui devrait être un long jouir, n'est qu'un long souffrir. En tout il est beau de respecter les convenances et quand on ne sait pas bien penser, à tout le moins ne devrait-on pas s'affranchir des règles du savoir-vivre. C'est l'inconvenance de certains visiteurs qui a fait supprimer à la Grande-Chartreuse Y A Ibum sur lequel les hùtes écrivaient les impressions que leur avait causées la vue des enfants du Désert. C'est aussi le motif pour lequel il n'y a pas d'Album à Bosser ville. Toutefois, il arrive que quelques visiteurs qui y séjournent veulent manifester leurs impressions et, pour cela, laissent un billet sur la table de leur appartement. Un Journaliste illustre , ayant passé quelques jours dans notre Chartreuse, laissa ces trois mots d'une concision éloquente : Les Chartreux tnont béni^ m'ont hébergé ^ m'ont édifié.
546 LA CHARTREOSB MATÉRIELLE.
VU. La grande cour d'entrée, qui a trente-huit toises de largeur sur vingt-^leux de profondeur» a été utilisée* par la plantation d*une vigne selon le mode nouveau. Après ravoir traversée on se trouve vis-à-vis d*un superbe double perron, ayant un appui en fer d'un travail remarquable et conduisant à la terrasse qui a trente toises de largeur sur douze de profondeur. En montant les premiers degrés du perron, le visiteur se trouve en face d'une statue de Marie au pied de laquelle les Chartreui, qui ne cultivent pas les fleurs pour les fleurs elles-mêmes» mais pour les faire concourir au culte de Dieu, de sa divine Mère et des Saints dans lesquels il se révèle si ad^ mirablement, au pied de laquelle, dis-je, les Ghartreoi» pendant la belle saison, pendant le Mois de Marie, met»teut leurs arbustes les plus rares, leurs fleurs les plus belles, dont les vives et délicates couleurs réjouissent la vue^ dont les parfums agréables embaument ce s^ar de dé* lices, et rappellent ainsi le Paradis terrestre, notre mèpe* patrie à tous ; le Paradis terrestre, dont les couvents sont ai^ourd'hui peut-être les seules colonies» Deux fontaines charment ce lieu en versant le tribut de leurs ean salutaires et bienfaisantes, qui retombent avec un doux murmure dans deux bassins en pierre.
yni. Arrivé sar la terrasse, on se trouve en face da bà<tâwent principal. Ce bâtiment, qui a quarante-une toises de longueur sur quatre de profondeur, est terminé par deux ailes bâties sur la même terrasse, ayant six toise» de longueur et qtiatre de largeur. Tune. Au mîlîeit d» bâtiment principal se trouve l'église qui est solidemenl» bâtie, d'une belle architecture, et dont le magnifique vaisseau, voûté dans toute son étendue^ ainsi que le souterraio ou caveau, a sept toises de largeur sur vingt^sepi de longueur, y compris le docber qui la termine iprès du grand cloitre (I). Mais il nous faut entrer ici dans quelques
(I) Proeèê-^erbal d'têiimation de la Chartreme «t dipenéanet$i
I^ESCKIPTIOfi DES dAtlHBKîS. 347
dètàîts. L'église est toujours, en effet, non-seulement dans Un' couvent, mais dans une cité, dans une bourgade, le nloilumént principal, celui qui pique davantage la curiosité' et fixe le plus Tattention du voyageur, ce voyageur né fût-il ni pèlerin, ni artiste, mais un simple curieux avide de voir pour distraire ou réjouir sa vue ; tant il est vrai que partout et toujours, sous une forme ou sous une autre, la question religieuse se révèle à Thomme comme la première des questions, ce qui doit être du reste. Si Dîeii est le premier des êtres, la religion, qui a Dieu pour objet, est nécessairement la première des choses.
IX. La façade de l'église, toute en pierres de taille, est ornée de colonnades dans lesquelles Fionique et le corinthien se marient. Au-dessus du portail est un écusson dont l'inscription a disparu par les ravages du temps ou les ravages des hommes. Aux côtés de ce même portail sont placées quatre statues, représentant saint Bruno, fondateur des Chartreux, saint Jean-Baptiste, une des plus grandes gloires du désert, saint Pierre, le fondement et la pierre angulaire de TEglise, saint Paul, dont la vie active et apostolique a été une conten^plation continuelle et qui, dans un livre qu'il tient à la main, rappelle aux Chartreux que « leur conversation doit être dans le ciel, » selon les paroles qu'il adressait jadis aux habitants de Philippe (III-20). Ces quatre statues sont dominées par une statue de l'Immaculée-Conception, mystère sous la protection duquel la Chartreuse fut placée par son pieux fondateur. Cette statue au-dessous de laquelle on lit : Imma- GULATiE CoNCEPTioNi, ct qui a été respectée par les Conventionnels eux-mêmes, domine du faite de l'édifice, nonseulement le couvent, mais toute la vallée. Elle fait ainsi de la Mère de Dieu, la protectrice, la gardienne céleste non-seulement de la Chartreuse, mais encore du
Iressé en Tan VI de la République française une et indivisible, le 17* jour 4« sois Plavidae. Ma. do la Bibliothèque do la Chartreuse do Bosservitte.
pays dont les habitants concoururent avec tant de bonne volonté et tant d*empressement à la construction et à la restauration d'un monument qui lui est dédié. Lancée dans les nues, placée entre le ciel et la terre, elle nous montre Marie médiatrice entre les hommes dont elle recueille les vœux pour les faire monter jusqu'à Dieu et Dieu dont elle recueille les bénédictions pour les répandre sur les hommes. En la contemplant les bras en prière et dominant, des hauteurs qu'elle habite, le bassin tout entier, on ne peut que s'écrier en parlant des trois paroisses les plus rapprochées, dont la première est vis-à-vis la statue, la deuxième à gauche et la troisième à droite, on ne peut que s'écrier :
Tu règnes à la fois sur le val et la plaine.
Protégeant NeaveTille (i), Arlrsor-Meurthe et Tomblaine.
Cette statue de l'Immaculée Conception ainsi que les quatre autres dont nous avons parlé, sont sorties du ciseau de César Bagard et de son fils Toussaint Bagard, célèbres sculpteurs lorrains. Le âO Juillet i 692, César Bagard fit marché pour les cinq statue^ moyennant la somme de 1,750 francs (750 livres), outre sa nourriture et celle de son fils pendant quatre mois, et l'on fit venir les blocs de pierre qu'il devait faire parler si éloquemment, auxquels il devait donner la vie, des carrières de Savonnières, pour une somme de 766 livres 15 sous. Au-dessus de cette statue, au faite même de l'édifice, se trouve la Croix qui, des hauteurs où elle est placée, donne au loin les plus éloquentes leçons, les consolations les plus douces, selon ces vers du poète : ^
Toat parle à notre cœar, et toi signe sacré Des chrétiens et du monde à l'enTÏ révéré»
(I) Ancienne manière d'écrire et d'imprimer, même an eommeaceattit die ce siècle.
Croix modeste, quel esi ton iDeffable empire !
Tes maeltes leçons aux mortels semblent dire :
M Un Dieu périt poor vous, n'oubliez point ses lois, n
Ton upect imprévu rendit plus d'une fois
La paix an repentir, des pleurs à la souffrance.
Au crime le remords, au malheur l'espérance.
Et selon ces autres vers :
Vous qui pleurez, venez à ce Dieu car il pleure . Vous qui souffrez, venez à lui car il guérit. Vous qui tremblez, venez k lui car il sourit. Vous qui passez, venez à lui car il demeure.
La nef de Téglise est distribuée en trois parties; le vestibule réservé aux étrangers, le chœur des Frères, et enfin le chœur des Pères ou Chartreux prêtres. On voit dans le vestibule deux inscriptions : Tune à gauche, rappelant le souvenir de Charles lY, fondateur de la Chartreuse, Vautre à droite, rappelant le souvenir de Charles- Théodore - Gabriel marquis de Ludres et de Frolois , son restaurateur. Toutes deux recommandent ces insignes bienfaiteurs aux prières des religieux et des visiteurs. L*autel est placé sous un baldaquin dont les colonnes sont en marbre massif. Le chœur est orné d*une boiserie remarquable par ses riches sculptures, provenant de Tabbaye de Salivai et dont les Chartreux firent Taequisition à l'époque de leur retour à Bosserville. On admire aussi au chœur un fort beau tableau représentant Tlmmaculée Conception et peint par Gérard d'Epinal. Ce tableau, après avoir été transféré dans l'église d'Art-sur- Meurthe à Tépoque de la Révolution, fut rendu aux Chartreux par une délibération du conseil de fabrique datée du 4 avril 1855, tant l'Eglise est fidèle dépositaire, tant loin de spolier autrui elle sait lui rendre ce qui lui appartient. Dans une des sacristies se trouve un Christ en ivoire de très-grande dimension et d'une haute valeur artistique. A rentrée latérale de l'église, par le petit cloître.
est placé un tableau indiquant les Messes qui doivent être dîtes, avec cette recommandation tirée des Statuts : c Que » nul ne soit assez osé pour résister à Tordre du sacris- » tain (i). »
L*ég1ise n'a pas d*orgue, toute musique vocale et instrumentale étant interdite par la Règle, soit parce que la musique délecte et surexcite les sens et que chez les Chartreux tout doit être spirituel ; soit parce que Forgue est destiné à exciter la piété et que la piété des Chartreux peut se passer de ce secours ; soit parce qu'il est établi pour le soulagement du chœur et que les Chartreux tiennent à chanter par eux-mêmes l'office tout entier; soil p^rce qu'il est la voix des laïques répondant à celle des prêtres et que chez les Chartreux il n'y a pas, à propre* ment parler, de laïques, tous étant consacrés par les vœux ou appelés à l'être. Quant aux étrangers, ils sont suffisamment édifiés par la vue des Religieux, par le plainchant qui, exécuté avec gravité, communique à Tàme des impressions plus salutaires que la plus belle musique, ainsi que l'a attesté le philosophe Rousseau lui-même après avoir pleuré de dévotion en compagnie de Bernardin de Saint-Pierre, en entendant chanter les ermites de la chapelle du Mont-Valérien.
X. A gauche de l'église se trouvent les appartements i la disposition des étrangers et des hôtes qui veulent passer quelques jours à la Maison pour se retremper dans l'esprit chrétien, auquel vient toiyours se mêler plus ou moins la poussière du siècle. L'hospitalité a toujours été de. règle chez les Chartreux. L'ameublement de ces appartements est fort modeste et respire la simplicité chrétienne, cette vertu sans laquelle les autres perdent tout leur prix. Une ou deux chaises, une t^ble en sapin, un pricrDieu, un prucifix, quelques images saintes, un lit.qui ne favorise point la n^pUesse, voilà toyt. Si cet ameublement contraste avee
(4);MuIIa8.an4eAt ne9iAt«rejpniiAa|ioiii.9acnitc. I p., c. XXUI, a. 4fi,
DESCRIPTION DES BATIMENTS. Z^i
ciehii des grands hôtels, songeons que Ton ne vient pas à la Ghurtreuse pour jouir, mais pour s'édifier. C*est dans Taile située du même côté que se trouve je ne dirai pas Je salon, oe mot est trop mondain ici, mais la salle où les Chartreux recevaient autrefois les ducs de Lorraine et où ils reçoivent aujourd'hui les personnages de distinction, -ealr'autres Tévéque diocésain. De tout temps, les évéques de Nancy et de Toul ont aimé à donner des marques de •ha«te bienveillance et de sympathie aux Chartreux, bien )que ces Religieux soient exempts.
C'est de la fenêtre d'un de ces appartements que D. Rui- ^nart, faisant un voyage littéraire avec D. Mabillon, et rve^ -oant de Nancy, vit son célèbre compagnon sur le point de ipérir. Voici comment il rend compte de cet accident : c Après deux ou trois milles de marche, je traversai la '9 Meurthe pour visiter la Chartreuse, qui est située sur '• la rive opposée. Là, regardant par la fenêtre le cours
• ^la rivière, je vis Dom Mabillon en danger de périr « su milieu des flots, par la faute de son conducteur, qui •» 8*était avancé trop à gauche. Les cris de détresse de ses » compagnons n'étant pas propres à me rassurer, j'eus » on fr^on de crainte, il faut l'avouer, et courus aussitôt » vers le rivage. Mais déjà la voiture était sortie du gué, » et mon confrère en fut quitte pour avoir les habits un «• peu mouillés. Je fus bientôt remis dç ma frayeur, grâce
• à l'agrément du lieu et aux politesses du R. P. Prieur
• et de ses Religieux, qui firent tout au monde pour nous
• bien accueillir et nous engager à passer chez eux la *» nuit qui était proche. Les exigences de notre voyage
• nous appelaient ailleurs ; aussi, après avoir parcouru <» les beaux b&timents de la Chartreuse, qui sont tous de Hi eonstruetion récente (le voyage des deux Bénédictins » fut fait pendant les vacances de l'année 1696) et même » encore inachevés, ainsi que l'église dont la fagade, 9 construite selon les règles de l'art et ornée de suitues > d'une sculpture délicate, est de l'aspect le plus agréable,
» nous dîmes adieu aux Religieux et, repassant la Meur- » the avec plus de précautions que la première fois, nous » poursuivimes notre chemin vers Saint-Nicolas (chez les » Bénédictins de cette ville), où nous parvînmes à la » chute du jour (1). »
XI. A gauche encore, à côté des appartements réservés aux étrangers, se trouve la bibliothèque. Partout et toujours, dans les maisons religieuses, une vaste salle a été réservée aux livres. La chose était tellement reçue qu'on disait par manière de proverbe : Un couvent sans bibliothèque est une forteresse sans arsenal. Je ne sais plus dans quel couvent les Religieux avaient inscrit au-dessus de la porte de la bibliothèque ces paroles significatives : PRiCSiDiuM reipo- BLiCiE CHRISTIAN^, paroIcs qui révèlent une haute raison dans ceux qui les avaient placées là. N'est-ce pas dans les livres que se trouvent consignées les origines du christianisme, ses immortelles annales, les considérations décisives, les raisonnements victorieux dont ses défenseurs se sont servis pour faire justice des hétérodoxes et de leurs doctrines malsaines au fur à mesure qu'ils paraissaient sur la scène du monde, pour les faire rentrer dans la nuit et le néant d'où ils étaient sortis ? N'est-ce point là que se trouvent les livres ascétiques, aliment pour la piété ? Les Chartreux, se souvenant que saint Bruno avait fait de l'activité scientifique et littéraire une des conditions delà vie religieuse et contemplative, lui qui a écrit ses Comr tnentaires du fond de son monastère de Calabre, ont toujours eu le culte des livres. La bibliothèque de Bosserville, dont on pilla les richesses à la révolution pour en faire litière aux chiens, voit peu à peu ses rayons vides se remplir, et possède de quoi donner aliment et satisfaction aux différents goûts, philosophique, littéraire et histo-
(1) Voir la tndaction en français, p. 40 et 41, Naney, 1862, in-S», di Voytkge littéraire (texte latio) de Dom Thierry Huinart en Lorraine tt en Ahace^ lequel se lit à la fin des Œuvre» po$thume$ de ce Religieoi. Paris, 1724, trois volumes in-4<^.
DESCRIPTION DBS BATIMENTS. 555
rique.SII nous était permis de conseilleriei lesVénérables Pères Chartreux, nous leur dirions : Achetez les gr&nds monuments de la pensée chrétienne, les sources auxquelles on ne peut trop recourir, dans lesquelles on ne peut trop puiser, si Ton veut posséder pures, limpides et sans mélange, les eaux salutaires de la vérité théologique, philosophique, historique, ascétique et liturgique. Hors de là, on n'a que Tincomplet, Faltéré, le mutilé, le ironique, souvent Finexact et trop souvent Terreur et le menjsonge. Choisissez non pas entre mille, mais entre dix mille les ouvrages que vous voulez acquérir. Nous verrons dans la suite de ce travail que les Chartreux ont fait plus qu'aimer les livres, ils en ont écrit.
Xn. A côté de la bibliothèque se trouvaient la pharmacie et le jardin botanique, enclavés dans Tintérieur du bàti^ ment. Hippocrate était prêtre, et autrefois les religieux, se dévouant à Texercice de la médecine, étudiaient les propriétés des plantes et les recueillaient, non pas pour eux principalement, mais pour les populations environnantes. Il est remarquable, en effet, que les Chartreux, grâce h leurs jeûnes, à leurs abstinences, à leurs longues veilles, & leur coucher sur la paille, à leur vie austère et dure qui les durcit, sont bien plus rarement malades que les séculiers et parviennent presque tous aux limites extrêmes de la vieillesse. Dupré - Delaré , auteur d'un iroyage à la Grande-Chartreuse, rapporte que de 1816 à 18â2, les Chartreux n'ont eu qu'une seule fois besoin du médecin et fait à ce scyet les réflexions que voici i « Qu'on attribue si l'on veut ce merveilleux effet à la » salubrité de l'air, de l'eau, du site, peu m'importe, j'at- 9 teste ce que j'ai vu et je l'attribue, moi, avec plus de * raison, au genre de vie que les Chartreux ont adopté, » au détachement qu'ils s'imposent, à leur solitude inté- » rieure. Une observation irrécusable le prouve, c'est » raspect de ces religieux presque tous d'un âge avancé
» et qui sont loin d'en porter la marque, comparé à celui
?54 LA CHARTKBnSB MATÉRIELLE.
> des montagnards des environs qui, respirant le même » air, n*en reçoivent pas les mêmes avantages (t). » Un ^rivain moderne, montrant combien le régime cartusieo €st hygiénique, a dit aussi : « La quantité ne laisse jamais » en souffrance les besoins véritables et les nécessités de » la nature ; mais aussi jamais il n*y a cette surexcitation » de Tappétit qui produit un grand nombre d'infirmités et » abrège la vie des personnes aisées. Le régime des Char- » treux est la remarquable application des préceptes de
> frugalité, préceptes dont le résultat est de conserver, » de prolonger la double santé de Tesprit et du corps.
> McM lana in eorpore sono* Seulement, les prescrip*
> tions de la doctrine physiologique ne sont données aux • laïques qu*au nom de Fintérêt matériel de la vie pré- » sente ; pour allonger Texistence, 9n la décolore par des » calculs qui en attristent tous les moments. La Règle Hi cartttsienne est, au contraire, un devoir récompensé
> par les merveilleuses jouissances du sacrifice, du dé<- ^ vouement, de la charité pour les autres hommes et du
> bonheur céleste mérité pour nous-mêmes. L*austérité 9 cartusienne associe Tutilité pour les autres et pour soi
> aux phis sublimes aspirations vers la beauté cUvioe;
> chaque nécessité matérielle saUsfaite est u^nsformée
> en douce jouissance spirituelle lorsqu*elle se présente -» avec Tattrait du devoir et du dévouement accomplis. ^ N*est-!1 pas remarquable qu'en ne visant qu*à la perfee* 'ai tion morale, Bruno ait rencontré les véritables lais de
> Tutilité et du régime sobre pour Forganisation humaine? •^ Quelle analogie inattendue entre le livre de la frugalité » cartusienne et le livre intéressant de la Longéaiîé h^ 9 maine (3) ! »
. Mais n*empiétons point sur revenir. Nous aurons à re?
(1) Cité duM La Grunde^hartreuief par le Yicomté Eogioe dt B« .Ch- n> p. 35. Lille 1889.
(2) HiêMre de êainte Roêeline, par M. le comte de VflleDeoTe-PlayMé. •Ptris 1867, p. S66.
DBSGHIPTIOfI DBS BATIMBlfTS. 555
Tenir sur ce sujet lorsque, après le point de vue descriptif, nous aborderons le point de vue apologétique.
Xin. A droite de I*église, dans Taile, au premier étage» sont les cellules du Prieur et du Procureur qui, ainsi qu« les autres officiers de la Maison et le confesseur des re^ traitants, habitent en dehors du grand cloître et sont à ce point de vue isolés des autres Religieux, soit afin qu*ilsaient plus de liberté et de facilité dans leurs rapports avec les étrangers, soit afin quUls puissent diriger plus facilement les Frères dont les ateliers sont à proximité, soit afin que leurs relations avec le dehors ne troublent pas le religieux silence du cloître, silence qui est le charme de la vie soli- €Biire. G*est là que les étrangers qui viennent simplement pour visiter la Maison, ou qui se proposent d*y passer ^elques jours dans la méditation des années étemelles, sont accueillis à bras ouverts. Le P. Prieur, quand ses occupations nombreuses lui en laissent le loisir, se fait honneur et bonheur d* accompagner lui-même les arri* vmts et de leur montrer le monument dans ses détails. Lorsqu'il est retenu, il confie ce soin à un autre Père, M , h son défaut, à un des Frères laïques, qui est ordinal*» feroent le Frère Hospitalier et dont Tobligeance, la com-» plaisance et Faménité concilient au christianisme et au monasticisme l'homme du monde le plus étranger aux pratiques de la religion et à son influence salutaire, sou-^ vent même Thomme le plus prévenu qui n*a jamais vu les choses du Christ qu*à travers le prisme trompeur des préjugés. Il est rare que Ton quitte la Chartreuse, n'eût-on fait que la visiter en passant, sans être vivement topressionné et par raffabiiîté qu'on y trouve, et par ks exemples dont on y est témoin, et par Vatmosphère que Ton y respire.
XIV. A droite de Féglise, dans la même aile, au rez* de-chaussée, se trouve le réfectoire dans lequel mangent les étrangers et où ils reçoivent la plus large hospitalité, en maigre toutefois, car Vhôte de la Chartreuse est soumis
à la loi de rabstinence comme le Chartreux lui-même. Si quelques hôtes trouvaient qu*à la table des Chartreux où Ton a» il est vrai, le nécessaire et Futile, tout ce que la Bégle permet d'offrir, mais où on ne trouve point tous ces. mets savamment apprêtés, toutes les délicatesses que recherchent des sybarites blasés et devenus sensuels à force d'avoir flatté les sens, nous leur dirions : N*en doit-il pas être ainsi dans une Maison vouée à Taustéritéet & la pénitence ? dans un siècle où plus que jamais le christianisme a le devoir de protester haut contre le luxe de plus en plus montant des tables, luxe qui n'est que le matérialisme pratique et par une suite naturelle duquel les cuisiniers sont les personnages les plus importants d'une maison ; tant il est vrai que les vertus antiques ont disparu, que les mœurs vont baissant tous les jours et qu'il faudra bientôt, comme chez les Romains en décadence, des lois somptuaires ! Non, trois fois non, on ne doit point venir à une Chartreuse pour faire ce que l'on appelle nn bon diner, mais pour calmer la faim et entretenir ses forces. Les Statuts, faisant aux Chartreux un devoir de la simplicité en même temps que de l'hospitalité, ont donc^ raison de dire : « Lorsque des hôtes séculiers viennent ii
> la Maison ou sont invités par nous à prendre un repas^ 9 nous leur préparons ce qu'exigent leur dignité. Thon- » néteté, selon les ressources de nos Maisons, excepté » toutefois des mets gras que nous n'offrons à personne
> dans nos Monastères (i). » On remarque dans le réfec^ toire des étrangers un tableau très-bien fait du fondateur de la Maison, Charles IV, qui y parait avec les traits mâles et vigoureux de l'homme des camps. Ce portrait a été donné aux Chartreux par la famille des comtes der Rutant, de Saulxures-lès-Nancy. )
(I) Hospiiibus «aCem sacolaribu eum ad nos Teninnt, aot p<r nos invi-^ Untnr, ad prandium pneparamns pro illorum dignitate et honeslate at domaa fienllale, exeeptts earnibas qaas oUi nnqaajn ïntrk domam pnepararnss.- Stat,,U p., e« XXI, d. 17. De bospiiom Tiaiicis et expensif. >
DESCRIPTION DBS ftATIMENTS. S57
XY. Non loin de là est la cuisine ainsi que le réfectoire où les Religieux mangent ensemble les jours de dimanche «t de fêtes. Les Chartreux, ayant chacun sa portion servie à part et mesurée ou pesée à Tavance, y prennent leur repas en silence et, comme le dît le Bienheureux Hugues, évéque de Lincoln : « les yeux baissés vers Tassiette, les 9 mains reposant sur la table, les oreilles attentives à la » lecture et le cœur élevé vers Dieu (i). ■ Pendant la réfection, un Religieux assis dans une chaire fait une lecture, soit de TEcriture Sainte, soit d'un Père de FEglise, ^oit de quelque livre ascétique, et cela afin que le Chartreux nourrisse en lui Tesprit en même temps que le t^orps et se spîritualise jusque dans les actions les plus matérielles, celles qui rapprochent davantage Thomme de la bête. A certains jours, les Religieux reçoivent un B un, à la porte du Réfectoire , le pain qu'ils mangeront €n cellule et cela pour se rappeler qu'ils ne le possèdent qu'à tiire d'aumône de la main de Jésus-Christ. Le lecteur après avoir fait une inclination dit à chaque Religieux en lui remettant sa portion de pain : Requiescani in pate^ à quoi le Religieux, faisant également une inclination^ répond : Amen (2). Un protestant anglican qui a \isité les couvents d'Italie a dit sur ce sujet : « J'ai
> toujours éprouvé une vive satisfaction à prendre mon » repas dans un réfectoire. Telles sont les circonstan-
* ces en partie artistiques et en partie religieuses qui
> accompagnent ordinairement un tel repas, que ce qui, » parlout ailleurs, est essentiellement une action banale, » est élevé dans un couvent jusqu'à l'ordre moral. L*ar-
* tistique aspect d'un réfectoire de forme oblongue,
(1) Ociilos in disco, manos in mensi, aures ad lectionem, cor ad Dean habere debemoa. Quidam Traêtatuê Statutorum Ordinië Cartuê. pro MovUiig ejuêdem Ordiniê, Ms. de la Bibliolhèqae de Bosserrille, p. i07.
(2) Post eœnam et peraclas in Ecclesia gratias, tanqnam Christi mendicî «d Refectorii ostiam panes singoli recipimi» eos inclinantes tradenli et ipse nobis. Stat., II p., c. IX, n. 25. Correric 1681.
*SS8 tA CHAATRBfJ&fi MATÉRIBLLB.
» avec porles k deux battants à son extrémité, d'étroites 9 tables en cbéne placées tout autour de l'appartement^ 9 des tableaux religieux appendus çà et là le long des » murs, tout cela combiné avec les formules latines de
• la Bénédiction de ia table qui précède le repas et » des Grâces qui le suivent, la lecture spirituelle qui
• raccompagne» la frugalité des mets, et la singulière » et pittoresque apparence des Moines, tout tend à en- 9 tourer d*un cbarme particulier un repas dans un cou^
• vent (i). »
On accorde, mais rarement et seulement sur la demande de personnes honnêtes qui en témoignent un vif désir, la permission de manger avec les Religieux au rér fectoire de la Communauté.
XYT. Toi^ours à droite de Téglise se trouve la salle du chapitre, ornée de plusieurs tableaux que Ton considère avec intérêt. L'un d'eux représente saint Bruno et ses '6ix compagnons faisant leurs vœux entre les mains de saint Hugues, évêque de Grenoble, ce dont nous avons parlé plus haut. Un autre représente l'apparition de saint Bruno au comie Roger, dans la circonstance que nous avons vue. Un autre représente Jésus-Christ , offrant i l'adoration et à rimitation. des fidèles son Cœur qui a tant aimé le monde et qui est un abtme de douceur et d'humilité. Il a été peint et donné parla chanoinesse baronne de Lassalle, habitant la Prusse Rhénane, moyennant prières. C*est toujours l'application de la grande loi proclamée par saint Paul, le monde semant du fiiatériel pour récolter le spirituel et le prêtre semant le spirituel pour récolter du matériel (S). Dans cette salle se font plusieurs exercices en commun, entr'autres les exhortations du Prieur à ses Fils spirituels à certains
(1) AlgenoD Tiylor. Intérieur deê eouventê en liatie. Ch. XIII^ p. 497. Paris 1S63.
(S) Si Bos vobis spiriuialia semiDaviinosy magoum est si dos canalia vesirt metamos ? I Cor. IX, il.
DB8GRIPTI0N DBS BATIMENTS. 359
jours de dimanche et de fêtes fixés par le calendrier. C'est là aussi que les ReUgieux font Taveu des fautes ou des eoulpes extérieures quHls ont commises contre la Règle, pour en recevoir une pénitence dont raccom-v plissement est essentiellement réparateur, car partout on a cru que Taveu et Fexpîation délivrent de la mort* Cette institution d'un aveu public de ses fautes, est aussi salutaire qu'elle est nécessaire dans toute com*^ munauté. Qu'une infraction à la Règle soit commise, c'est un désordre : qu'elle soit punie, l'ordre est rétabli ; qu'elle ne le soit point, le désordre continue pour marcher bien*t tôt la tète haute, triompher des Constitutions et substi* tuer le règne de la volonté propre à la volonté des supérieurs ; Tanarchie règne en place de l'autorité, la discipline s'énerve, le relâchement s'introduit, la déca<^ dence marche à grands pas. Avec la décadence vient bientôt l'inutilité des Religieux devenus infidèles à leur vocation, et avec l'inutilité des Religieux, l'extinction des couvents que Dieu maudit, soit en faisant qu'ils ne se recrutent plus, soit en déchainant contre eux la tempête qui les balaye. Un couvent relàdié n'a plus de raison d'être. Dieu ne le regarde qu'avec dégoût, la terre ne le porte qu^à regret, comme un inutile far<* deau, il est nécessaire qu'il disparaisse. Quand , au contraire, l'infraction est punie, quand réparation est faite, quand satisfaction est donnée à la Règle, la discii» fdine vivifie constamment ceux qui s'y conforment, se<» Ion ce mot de saint Bernard : Gardez Tordre et l'ordre TOUS gardera (i). Ce qui fait la force et la solidité d'une armée, ee qui lui donne de remporter de lurillantes et décisives victoires sur les ennemis de la patrie, c'est le •maintien vigoureux de la discipline militaire ; ce ^qui fait la force des couvents, ce qui leur donne de triompher •des ennemis du lalut, ennemis nombreux eft puissams,
(1) Cnstodile ordioen nt ordo loscastodiat.
c*est le maintien vigoureux de la discipline monastique. On a dit avec raison que le chapitre est le tombeau de Torgueil, cette première source de tous les maux qui sont déchaînés sur le monde. Saint Ignace a fait aussi observer avec vérité que le démon perd au chapitre tout ce qu*il a pu gagner dans les autres parties de la Maison , au dortoir, au parloir, au réfectoire , à réglise, en récréation (I). Quant aux pénitences qui sont imposées, quoiqu'elles aient toutes le même but, la répression de la nature en tant que mauvaise, elles sont très-diverses et varient suivant les Instituts religieux. Le baron de Géramb rapporte qu'ayant brisé par mégarde un vase de terre il fut condamné à en ramasser les morceaux, à les attacher en forme de collier, puis à se les mettre au cou, ce qui le constituait, ajoute-t-il plaisamment, le chevalier du pot cassé. Remarquons toutefois que, par suite du respect qu'exige la hiérarchie, les Convers qui déclarent leurs coulpes en présence des Pères, se retirent lorsque vient le tour des Pères qui n'ont d'autres témoins qu'eux-mêmes.
XVIT. Entre ces bâtiments dont nous venons de parler se trouve le petit cloitre encadrant le cimetière sur lequel il donne. Ce cimetière est admirablement bien placé là, car il rappelle constamment aux Chartreux obligés de traverser souvent le petit cloitre pour se rendre à l'église^ la mort, le dépouillement complet auquel elle réduit ses victimes, l'égalité dans la tombe, selon ces paroles qu*UD Religieux avait écrites au bas d'une tète de mort devant laquelle il aimait à méditer : Fut-il rot, fulM paire; il rappelle tout cela avec une éloquence muette, bien plus persuasive que celle des orateurs les plus illustres, fût-ce celle de Bossuet dans ses Oraisons funèbres qui, cependant, sont le chef-d'œuvre non-seulement de cet homme fameux entre tous, mais encore de la littérature fran-
(1) Cilé dans Rodriguez, TrtitéVI, De l'obêervation des Bègieê, eh. IX.
DS8GR1PTI01I DES BATIHBHTS. 361
^aise. Que d*auires réflexions touchantes et salutaires Cait naître la vue de ce cimetière, de ce dortoir!
Où l*heaitaz eéoobite a passé sans remords Du silence da cloître a celui de la mort,
OÙ il dort le sommeil du trépas en attendant le réveil de la résurrection , au grand jour où le souffle de TArchange fera retentir le clairon divin. Aussi ne in*étonné-je point que saint Bruno ail voulu que < le 9 cimetière soit placé dans le cloitre (1), » afin d*y être comme une prédication continuellCy permanente, donnant et le jour et la nuit des avis salutaires, les enseignements de la plus haute sagesse, les leçons de la vraie philosophie que le divin Platon affirme se trouver toute entière dans la méditation de la mort. Que de réflexions encore quand la pensée se reporte & la cérémonie des funérailles qui précèdent Tinhumation! Selon le rite Gartusien, le défunt, qui primitivement était placé sur de la cendre bénite, est revêtu de tous ses habits religieux qui, ayant été les habits de rhumiliié, de la pauvreté, de la pénitence, sont pour lui un titre de recommandation à la clémence divine. On lui met à la main son rosaire dont il ne s*est jamais séparé et par la récitation duquel il a chaque jour tressé et offert i Marie une couronne de roses. On Texpose au milieu de l'église sur une simple planche. Après les prières d*usage on le conduit au cimetière sans cercueil, afin de lui faire pratiquer, même après la mort et jusque dans la tombe, la pauvreté dont il a été le fidèle disciple pendant la vie, tfuMI a choisie pour épouse et dont il ne se trouve point iséparé même alors quMl est séparé de tout le reste. Une simple croix, sans inscription aucune, indique le lieu
(1) Cameterium in quo defuncti nostri divisi sepeliuntur sit in clausUro. Ordinationeê quœ vulgo êub nomine 5. Brunonis, n. XIV, Tromby» t. U, Appendiz, p. LXXXIV.
S62 U CHAETUBUSE MATtelBUUB*
de sa sépulture. U a voulu vivre oublié du inonde^ il n'aura pas même une simple pierre pour mausolée ai son nom pour épitapbe ; on ne lira pas même pour lui : Un tel gil tct. Que lui importe la gloire d*une inscription fastueuse, à lui dont la vie a été une méditation eonti* nuelle sur le néant des grandeurs humaines ? à lui qui a aspiré à une gloire plus solide que celle du siècle ? à une immortalité plus durable que celle que Voa cherche à se faire sur la terre et qui n*est qu'une ombre vaine et passagère, le rêve d'une ombre selon une note échappée à la lyre de Pindare, le songe d'un songe, selon le mot de lord Byron ? Qu'importe un mausolée superbe à des hommes dont on a dit avec vérité :
Hormis réternité, toat est songe pour eux?
On peut appliquer au Chartreux rendu à la terre ce vers du poète :
Ses cendres sont ici^ son âme est dans les cieax ,
et, dès lors, que peut lui faire le reste qui n'est quç fumée qui se dissipe, son qui s'évanouit, éclair qui passe? Un écrivain moderne a dépeint ainsi la cérémonie de I9 sépulture chez les Chartreux, empruntant ses traits soit à ce qui a pu se faire autrefois, soit à ce qui se fait aujourr d'hui : « Aussitôt expiré sur son lit de planches, on rasais » le Chartreux, on le lavait, on le revêtait de son vêtcr 9 ment blanc, ses mains jointes sur sa poitrine soutenant 9 une petite croix de bois, puis on le portait au chœur^ » On chantait l'office, et, l'office fini, chacun des Frèr^ 3 passait devant lui et le salnait gravement. On rempor<^ » tait alors au lieu de la sépulture qui était ordinairement » le préau du grand cloître, on le descendait doucement » dans la fosse, on lui rabaissait son capuchon sur I^ » figure comme pour un dernier aammeil. Le saint
DB8GII1PT101I MK8 BATIMENTS^ S65
• religieux dormait ainsi jusqu'au réveil divin, pieusement > enseveli et embaumé avec les prières, les larmes et 9 ks fleurs de ses frères. Oh ! qu*il tait bon mourir
• ainsi (i)! »
Le nom du trépassé est inscrit avec exactitude sur la liste mortuaire ou, comme on dit, Fobituaire du couvent. Nul doute que ces tablettes funéraires qui recommandent sans cesse les défunts aux prières monastiques ne leur garantissent une mémoire plus certaine, une immortalité plus durable que celle qui est promise dans les articles nécrologiques, dans les comptes-rendus académiques. Touchante institution ! Le Chartreux mourant emporte la certitude de ne pas être oublié quand la mort aura brisé les liens si doux qui rattachaient à ses frères. Il sait qu*il vivra dans le souvenir et le culte de sa Maison. Cette pensée n*est-ellc point de nature à adoucir ses derniers moments ? à le consoler, à le fortifier contre ce que Thomme du monde appelle les horreurs de la mort? Nous le répétons, touchante institution que celle des couvents î L*amitié qu'on y trouve loin de ressembler aux amitiés de la terre, < qui s'en vont avec les années, » comme dit l'Aigle de Meaux, n'est pas même brisée par les mains du trépas, elle vit outre-tombe ; la mort qui peul y séparer les .corps ne peut y séparer les àmest même momentanément.
On a prétendu que les Chartreux creusaient chaque jour leur fosse en enlevant une pelletée de terre ; or, cette assertion n'est pas plus vraie pour les Chartreux que |KMir ies Trappistes. Ce qui a pu donner lieu à celte imaginaition, c'est que chez les Trappistes une tombe k demi^ creusée reste cootinuellement ouverte dans le oioietière pour le prenuer Religieux qui sortira de celle terre d*exil et qu'une des pratiques recommandées, libre néan-
(1) Cité par If. KaM»é GooxoUla Chartrewe dâ VmtcUire. Riberec
364 LA CHARTRB08B MATÉRIBLLE.
moins, c*est d*aller de temps en temps contempler cette fosse expectante et de se dire : Ce sera peut-être la mienne. Il est erroné aussi de prétendre que les Chartreux et les Trappistes s*abordent en se disant : Frère, il faut mourir. La vérité est quMls ne se disent rien, la loi du silence ne leur interdisant pas moins les paroles édi* liantes que les propos vains et inutiles. Ce qui a pu donner lieu à cette imagination, c*est peut-être la pratique en usage chez les Ermites de Saint-Paul^ appelés en France Frères delà morty et auxquels on avait donné ce nom soit à cause de la tête de mort qu*ils portaient sur leur scapalaire, soit à cause de leurs exercices qui devaient leur rendre familière la pensée des fins dernières. Quand ils se rencontraient , ils se saluaient en disant : Me^ mento mori ; Rappelez - vous qu*il faut mourir. Avant de prendre leur repas, ils baisaient une tête de mort qui était toujours là sur la table. Lorsqu*un de leurs novices faisait profession, il se mettait dans un cercueil où chacun des Frères venait Vasperger avec de Teau bé* ni le tandis que le chœur chantait le De profundis^ et tout cela pour rappeler plus énergiquement au nouveau profès qu*il était mort au monde (1).
XYIU. Non loin de là se trouve la chapelle de famille^ ainsi appelée parce que les Frères et les domestiques^ qui forment comme une famille, s*y réunissent pour assis* ter à la messe, entendre la parole de Dieu et accomplir leurs devoirs religieux. A côté de cette chapelle se trouve ce que Ton appelait autrefois les prisons, dans les* quelles on enfermait les Religieux coupables de quelque crime considérable, comme la violence, le vol, la calom* nie, rimputation à un Religieux d*un crime dont on ne peut pas prouver quMl est Fauteur, la falsifisation du sceau <lc la Maison, des lettres du Chapitre ou du Révérend
(1) Dictionnaire encyelopidiquef trad. Gosehler. Art. Ermite» de Saint Paul.
DESCRIPTION DBS BATIMBNTSk 365
Père, etc. Je vois J*entends ici les élonnements du monde« Mais quoi ! ne faut-il point savoir priver de sa liberté celui qui en abuse ? La répression par la captivité n*est-elle pas une loi de toute société et, par suite, ne doit-elle point être celle des sociétés monastiques ? De tout temps, dans les pays où le catholicisme était religion d*Etat et où le prêtre était exempt de la juridiction laïque, les évéques n'ont-ils pas eu des prisons pour le clergé séculier ? Oa voudrait quMl n*y eût pas même de désordre possible dans les couvents. Mais Tacite n'a-t-il pas dit que partout où il y a des hommes il y a des vices? Fleury nVt-il pas fait «ne remarque frappée au coin de la vérité quand, après avoir dit que de tout temps il y a eu de mauvais moines comme il y a eu de mauvais chrétiens, il ajoute : < Cest > le défaut de l'humanité et non de la profession (I). » On voudrait qu'il n'y eût aucun abus. N'abuse-t-on pas de tout et le P. Lacordaire, après avoir dit que l'abus ne prouve rien contre quoi ce soit, n'a-t-il pas ajouté avec infiniment de raison que « s'il fallait détruire ce dont on 9 abuse, c'est-à-dire ce qui est bon en soi et corrompu » par la liberté de l'homme, Dieu lui-même devrait être » arraché de son trône inaccessible, où trop souvent nous » faisons asseoir près de lui nos passions et nos er- » reurs (2) ? » N'est-il pas vrai aussi que le grand mal n^est point qu'il y ait des crimes, mais que le crime reste impuni, selon ce mot de saint Hugues : c Les monastères » ne sont point déshonorés par les fautes des moines, mais » parleur impunité (3). »Ces prisons doivent-elles paraître 81 déshonorantes pour le monasticisme, lorsque le Droit Romain nous dit que les prisons doivent être considérées comme une institution qui a pour but non pas de punie les hommes, mais de les contenir ? Carcer ad continent
(1) Diêcaurs êur l'hiit. eecléê. III dise, n. XXII.
- (2) JHêCQurê ««r Uê éiudeê philosophiques^' iO août 1859.
- (5) Cité ptf LoniD, L'Abbaye de Cluny, eb. XIX, p. 222.
366 LA CHARTRECSB MATÉRIELLE.
dos hemines non ad puniendos haberi débet. Doiventelles paraître si déshonorâmes lorsque le Droit ecclésiastique les envisage comme un moyen d*empécher le délinquant de retomber dans sa faute, d^ôter le scandale du milieu du peuple, de donner satisfaction au sentiment moral outragé et enfin de sauver le coupable par la pénitence ? Les gouvernements modernes ne cherchent-ils point, par ce que l'on a appelé le régime pénitentiaire, 6 imiter TEglise dans sa législation sur les prisons ? Pais, remarquons -le bien, pour qu'un Religieux fût condamné à être emprisonné, il n'était point nécessaire qu'il conunit ces fautes graves que le monde pardonne si facilement. Il suffisait souvent qu'il laissât prendre racine dans son cœur à des défauts dont le monde fait des vertus, par exemple à l'orgueil, qu'il appelle de la grandeur d'âme, ou encore à la désobéissance qu'il appelle, sous le nom d'insurrection, le plus saint des devoirs.
Il est inutile sans doute de faire remarquer que ces pri- Éons ont disparu en tant que prisons, aujourd'hui que le clergé n'est phis exempt de la juridiction séculière, au« jourd'hui que l'entrée en Religion n'entraîne plus la morC civile et que tout moine est personnellement justiciable du Gode criminel et pénal ; aujourd'hui que la justice humaine s'est arrogé le droit de rechercher les coupables partout ou ils se trouvent, ne voyant dans tous les sillets que des citoyens sans distinction de laïques, de prêtres et de moines. Il est encore inutile, sans doute, de rappeler qu'il y aurait injustice à reprocher à un Ordre tout entier les méfaits de quelqu'un de ses membres, surtout lorsque rOrdre proteste contre les désordres en réprimandant, eQ punissant, en emprisonnant celui qui en est ramev. D. Innocent le Hasson a dit avec beaucoup de vérité : « Dieu ayant honoré chaque homme du libre arbitre et » la liberté de l'un ne pouvant empêcher la liberté de » l'autre, on ne peut imputer à quelqu'un le fait d'autruît B sous peine de fouler au pied le droit naturel, de mé«
DBSCIUmOll DBS BATIMENTS. 567
» connaître toute notion du juste et de Tinjustc, etc. (1). » Et encore : « Qui peut enchaîner la liberté de Thomme • que Dieu lui-même laisse libre (2) ? »
XIX. Nous entrons dans le grand cloître qui, placé derrière Téglise, est une des parties les plus considérables de la maison. On ne peut le parcourir une première fois sans éprouver un saisissement profond quHl n'est guère possible d'analyser, quoiqu'il paraisse être principalement produit par le calme et la tranquillité qui y régnent et lui donnent, tout habité qu'il est, l'apparence d'un déserU D a la forme d'un quadrilatère dont les côtés et les angles sont égaux. Chaque çèté a une longueur de 160 mètres et compte 28 arcades, soit en somme 640 mètres et 112 arcades, d'où l'on peut juger de son étendue et comprendre combien il impose k l'àme par sa grandeur et sa majesté. C'est l'un des plus beaux qui s'offre k l'admiration du voyageur, soit par la régularité de ses proportions, soit par son vaste ensemble. Ce grand cloître donne sur un préau au milieu duquel se trouve un puits, symbole, pour le Religieux qui va y puiser l'eau dont il se désaltère, de la source d'eau vive jafllissaat jusqu'à la vie étemelle ; il sert aussi de corn-munication à toutes les cellules, dont huit s'ouvrent sur le cloître latéral k droite, huit autres sur le cloître latéral k gauche, et cinq enfin du côté par lequel on entre. Il B^existe point de cellules, ainsi qu'il a été dit, sur le côté Qtd fait fond, bien que les baies des portes aient été ou-* vertes et disposées pour en construire six.
(l)Caiii D6VS boaiioM aîngtilos lib«ro b«Doniverit arbîcrio, ncconius liberias possit aliénas libertati officere aut vim inferre^ nulla etiam ratione poteit âlii hnpatarf quod ab alîo ex propri» libertâtiâ actis perpelratnry idque facere tcUi e«Mt ift lunm laborire et émuû lua oatvfale ac amiieHi eqaiutem sob- ▼ertere. Annales Ordiniê Carittê., 1. 1> e.yi» n. i. '
(2) Qnis potest libertatem bomanain qaasi Tiacalu alligare corn Deas ipse fd iioKt facere et deereverît bomioen relioqaere ia maiitt coasilii saî, id est CfeèriarbtlriiT/Mi., a.ia.
Si maintenant nous pénétrons dans les cellulesy nous les trouvons simples, commodes, bien distribuées. Elles forment comme autant de petites maisons séparées complètement les unes des autres» quoique non isolées et dispersées. Chacune d*elles, marquée auKiessus de la porte par une lettre de Talpbabet, afin qu*elle puisse être plus facilement désignée, est composée de trois pièces, un vestibule, une chambre à coucher, qui est à la fois cabinet pour le travail intellectuel et oratoire pour les exercices spirituels, enfin un laboratoire ou atelier pour les travaux manuels. A chacune des cellules est attenant un jardin que le Religieux soigne lui-même pour fortifier ]e corps et délasser Fesprit en lui donnant quelque relàebe, ainsi que nous le verrons, et dans lequel il peui converser avec Dieu par Tintermédiaire de la nature qui nous parle si éloquemment de lui ; dans lequel encore il peut converser avec lui-même, selon ces vers du poète r
Dans cet étroit enclos il cultive des fleurs Image de son âme et de ses chastes mœurs.
Des murs élevés font qu*aucune cellule n*a vue sur les autres et que les Religieux, en tant qu*ils pratiquent la vie solitaire ou érémitique, ne peuvent communiquer entre même eux, par signes. A côté de là porte est pratiquée dans la muraille un guichet par lequel le Char* ireux reçoit sa pitance de moine et tellement disposé, quoiqu'il ne forme pas un tour proprement dit, que le Religieux qui apporte ne voit point le Religieux qui reçoit et réciproquement. Si nous examinons la cellule de plus près et que nous en considérions rameublement» il est facile d*en faire Finventaire et de voir qu'il contraste singulièrement avec ce que les Anglais appellenl le confortable domestique {domestic conforts). Tout y respire la pauvreté évangélique. Quelques chaises, qui ne sont pas toujours neuves, en bois ou en roseau, une
table en sapin qui ne se fait point remarquer par son élégance, quelques livres d^ascétisme , quelques images de dévotion modestement encadrées ou attachées à la muraille au moyen de clous, quelques outils, un bois de lit très-simple placé dans une modeste alcéve, une maigre paillasse, des couvertures grossières, un traversin de paille d*avoine, un prie-Dieu, un petit bénitier placé au-dessus de la couche, un crucifix, tel est le mobilier des cellules, même de celle du P. Prieur. Là, ni or, ni argent, ni candélabres, ni tapis, ni meubler remarquables par la matière et Part. A peine y a-t-il pour le soulagement des malades quelques fauteuils antiques, sur lesquels se sont assises en passant plusieurs générations et qui ne sont pas tout-à-fait selon la mode, ee qui, du reste, importe peu, car la mode est si changeante, si capricieuse, qu*elle ne peut être la règle immuable du vrai beau et du bon goût. Telle est la demeure où le fils austère de saint Bruno met autant de soin à irivre ignoré que d*autres se donnent de peine pour qu'on parle d*eux et arriver à ce que Ton appelle se faire un nom ; tel est le palais où il trouve le vrai bonheur en s'y occupant utilement, en lisant, en écrivant, en récitant les Psaumes, en priant, en méditant, en contemplant, en travaillant, toutes choses qui font pour lui, du séjour en cellule, le plus doux des séjours (1). La cellule est aussi rinfirmerie du Religieux, qui y reste alors même qu*il est malade. Si le mobilier d'une Chartreuse contraste étonnamment avec celui des maisons bourgeoises où Fart étale ses produits les plus parfaits, du moins il a le mérite d^élre une protestation contre le luxe, cette plaie hideuse, quoique brillante, de notre siècle et de rendre lliabitation du Chartreux semblable à Thumble maison
(f ) In qua (eelU) qnanto diotiùs tanto lobenUàs habiubit, dom Umcn in et sese ordinale el utilîter occupet, legendo» scribendo, psalleadoy orando^ mediUndo, contemplando, laborando. Stat., II p., c. XIV, n. 1.
de Nazareth où vécut THomme-Dieu, notre maitre à tous» et sur lequel, par là même, nous devons former et réformer notre vie, comme sur un divin exemplaire, comme sur le modèle de toute vie. Nul doute, en effet, que la vie du Christ ne soit Tidéal réalisé, un ciel sans nuages, un tableau sans ombres, un soleil sans tache.
Ajoutez que cette austérité de vie a sa raison d*ètre dans le but même de llnstitut, la Règle ayant admirablement combiné toutes choses. Un détail pour faire mieux ressortir cette vérité. La Règle veut que le Chartreux dorme dans ses habits, qu*il couche sur la paille ; elle lui défend de coucher sur un matelas ou sur la plume sous peine d*être privé de vin et de bière autant de jours qu*il l'aurait fait de fois (1). On conçoit quMl doive en être ainsi ; s*il en était autrement, quelle difficulté pour le Religieux de s*arracher à la mollesse et à la chaleur de sbn Ut, lorsqu'il lui faut pendant Thiver, par un froid glacial, se lever à minuit pour se rendre à Matines ! Le verrait-on aussi empressé, aussi exact? Le verrait-on disputer de zèle avec ses frères pour savoir à qui arrivera le premier au chœur, à qui occupera le premier sa stalle ? La vie du Chartreux étant austère dans son ensemble, il faut qu'elle le soit dans tous ses détails. Laissez une fuite s'ouvrir, une brèche se pratiquer, la fontaine est bientôt à sec, la place est bientôt envahie.
En parcourant la Chartreuse on trouve partout des signes religieux qui élèvent l'âme à Dieu, comme croix, crucifix, tableaux, statues, gravures, inscriptions pieuses. C'était l'usage autrefois à la Chartreuse de Bosserville, comme c'est encore aujourd'hui l'usage dans d'autres Chartreuses, que chaque Religieux écrivit sur la porte de sa cellule une sentence qui exprimait sa pensée de
(1) In hiibitu et forma ordinis dormiiint. Quod si quU tliler ialer duo linleamioa vel in lecto de ploma jacere prssumpserit, tôt diebus a vino et cerviaia abstineat quolies id feceril. Stai., 11 p., c. XXI, n. 20.
prédilection, son sentiment dominant, le but qu*il se proposait d*une manière particulière et dont la poursuite était comme la grande passion de sa vie. Nous citerons quelques-unes de ces sentences accompagnées de leur traduction pour les gens du monde :
Nunc iege, nunc ora, nunc cum fervore labora Sic erit hora breviê, et iabar ipêe letnê.
Tantdt lisez, tantôt priez, tantôt travaillez, Par là, l'heure s*éeottlera rapide et le travail sera léger.
Meiiuê eêi lacère qucan loqui.
Il vaut mieux se taire que parler.
Ama neêciri et pro nihilo reputan. Aimez à être inconnu et regardé comme un rien.
Impotuitque iui$ œtema êUentia etauêtrie, Bruno prescrit aux siens un silence étemel.
SoUiudo et êilentium quibuê nihit eit nobie veteanctiuê vel antiquiti»^
Le silence et la solitude, qui sont pour nous ce qu'il y a de plus saint et de
plus ancien,
Petix neceêêitoê quœ ad meliora compeltit. Heureuse nécessité que celle qui nous condamne à mieux faire.
itmbor viœ in brevi tramibit, œtemitas ad quietem deputata êemper
manebit.
Le travail n'est pas long, la récompense durera à jamais.
Magna promisimuê, majora promina iunt nobiê, Si nous avons beaucoup promis. Dieu nous a promis davantage.
Sotitudo mihi paradiiUêm La solitude m'est un paradis.
^72 U CHARTREUSB WATÉRIBLLB.
Fuge, iate, ttice, ioium peccatum pertimeice, Isolex-vous, cachez-Tons, Uisez-vous, ne cni^ez que le péché.
Bcce elongavi fugienê et mami in êotHudine. Je me sois éloigné en foyant et je suis resté dans la solitade.
Cogitavi die» antiquoê et annoê ateftioê in nunte habui.
J'ai pensé aux lenpft fù ne sont pins et j*ai eu dans l'esprit les années
éternelles.
Tria prœterita :
Malum cotnmiêêum, Bonum omiêtum.
Tempuê amiswm.
Il y a trois choses passées :
Le Mal commis.
Le Bien omis.
Le Temps perda.
Tria prϐentia :
Vitœ hujue brevitatem.
Salvandi difficultatem, Salvandorum paueitatem.
Il y a trois choses présentes :
La brièveté de la vie.
La difficulté du saint* Le petit nombre des élus.
Tria fUtura:
Mortem qua m'Ai/ horribiliuê»
Judicium quo nihit terribiliu9.
Pœnam infemi qua nihit intoterabiliuêm
Il y a trois choses futures :
La mort, ce qu'il y a de phis horrible. Le jugement, ce qu'il y a de plus terrible. La peine de l'enfer, ce qu'il y a de plus intolérable.
Ces seaiences, qui ont disparu, ayant été remplacées par une image représentant Marie-Immaculée, sous la protection de laquelle la Maison a été placée d*une manière plus spéciale, ces sentences, nous le demandons, ne
DESCRIPTION DES BATIMENTS. tSTS
Valent - elles pas les apophtegmes les plus van^ île la philosophie dans ses plus beaux jours T Ne voit-on poilA par Ift que dans une Chartreuse tout parle de Dieu, et que les murailles elles-mêmes, malgré leur froide pierre» y sont éloquentes, tant il est vrai de dire avee le poète :
PéMétrez avec moi oes jnun rdigieni.
N*; respirez-vous pu Tair paisible dea deux ?
On montre ordinairement aux visiteurs une cellule vide et comme les cellules sont construites sur un même modèle, qui en a vu une les a vues toutes.
XX. De chaque côté du bâtiment sont les dépendances, tnaréchalerie, menuiserie, poulaillerie, écuries, remises, etc., etc., etc. C'est là que les Frères se livrent aux difTérents arts et métiers nécessaires pour Tentretien de la Maison et Texploitalion du domaine, qui comprend des terres, des vignes, des jardins et un petit bois qui couronne le couvent. Les Chartreux, bien qu'ils ne mangent point de viande, ont des poules, des bétes à cornes et même des porcs. En cela ils se conforment à Texemple des premiers Chartreux, que nous avons vus élever du bétail, pour le vendre et se créer des ressources. Il sera toujours plus digne et plus méritoire de vivre de son travail et de son industrie que de vivre pu-» rement et simplement de revenus assurés et régulièrement servis.
Telle est la Chartreuse de Bosserville. Tous les bâtiments, cours, terrasse, avenue et jardins des cellules, forment une superficie de 8,898 toises de France et les différentes parties du clos réunies une superficie de 101,087 toises. Il est facile, par là, de se rendre compte de Téten* due du domaine en mesures nouvelles si Ton se rappelle, d'un côté, que la toise ancienne contenait six pieds, le pied douze pouces et le pouce de douze lignes et, de
l'autre, que le mètre équivaut à peu près à trois pieib onze lignes et demie.
' La Chartreuse de Bosserville réalise Tidée de la soli* tude monastique, soit par son isolement, soit par la rivière qui la baigne, soit par le bois qui la domine, soit par le domaine qui l'entoure, soit par la beauté du site, soit par Tair pur qu'on y respire, soit enfin par la disposition générale du bâtiment. Mais jusqu'alors nous n'en avons vu que l'extérieur, l'écorce, c'est-à-dire la Chartreuse matérielle construite avec des pierres, du sable, de la chaux, du bois; il nous reste à pénétrer plus intimement dans notre sujet et à étudier la Chartreuse spirituelle, c'est-à-dire les Religieux eux-mêmes et à observer attentivement leur travail mystérieux. Sans cela nous n'aurions qu'une idée incomplète de Bosserville, l'œil du corps serait satisfait et il n'y aurait rien pour rœil de l'àme. C'est peu d'avoir considéré la ruche, il fout encore et surtout considérer les abeilles et les voir i l'œuvre.