VIE ÉRÉMITIQUE OU SOLITAIRE
De tout temps, les Religieux ont pu être rangés en deux grandes catégories, les solitaires, les moines, qui vivaient isolés, puis les cénobites qui vivaient en communauté ; les solitaires qui fuyaient la société sous Tinspiration de ramour, car Tamour, qui trouve des obstacles dans la société, entraine rhommevers la solitude ; les cénobites qui, comprenant que la tendance à Tisolement peut facilement être faussée et dégénérer en caprice, en fantaisie, en arbitraire, ont voulu, eux, vivre en société, non pas dans la grande société du monde qui est corrompue et corruptrice, selon le mot de Tacite (i), mais dans une commu* nauté religieuse, dans un couvent, c*est-à-dire dans une société choisie, intime, composée uniquement d'hommes qui pensent et sentent identiquement, aspirent au même but, veulent mener ensemble une vie parfaite en s*encourageant, en se fortifiant mutuellement par le conseil, Vexemple, Funiformité de la vie, sous
(1) Corramp«re et eomiinpi sccalam voeator.
la direction et Tempire d*une Règle doQt ils relèvent comme d'un principe supérieur qui les domine sans cesse, les dirige, les réprime dans les écarts de leur liberté et fait que leur existence tout entière est dévouée à Dieu. L'histoire des premiers siècles de l'Eglise nous montre cette double tendance. Nous y voyons, d'un côté, beaucoup de chrétiens prendre la route du désert et vivre dans des cellules isolées ; nous y voyons, d'un autre, un grand nombre d'àmes d'élite (jusqu'à 7,000, sous la conduite du seul saint Pacôme) se réunir dans une seule et même demeure et donner ainsi au monasticisme sa seconde et dernière forme. Bientôt la vie cénobitique l'emporte sur la vie érémitique, et si celle-ci continue à subsister dans les reclus, les stylites, les anachorètes, les solitaires, celle-là prend de plus en plus de développement et obtient les préférences de ceux qui veulent se vouer à la vie religieuse.
Or le Chartreux est à la fois solitaire et cénobite. U esl solitaire, puisqu'une grande partie de sa vie s'écoule dans sa cellule où il ne reçoit personne sans permission, d'où il ne sort que pour se rendre à l'église ou chez le P. Prieur, dans laquelle par là même il se trouve dans le désert tout en vivant au milieu d'une communauté. U est cénobite, puisqu'il est membre d'un couvent auquel il est attaché par les liens les plus puissants et les plus nombreux. C'est ainsi que le Chartreux participe aux avantages des deux formes qu'a revêtues la vie religieuse, de la monasticité envisagée à son double point de vue : aux avantages de la vie solitaire qui est plus parfaite et sup» pose plus de perfection, et aux avantages de la vie cénobitique qui prévient ou redresse les écarts de la vie solitaire, comme l'a dit saint Thomas (1). Considérons
(i) SicDt ergo id quod jim perfeclani e»t pneeminet ei qaod ad perfectîonem exercetur, itt YÎtt soliUrioram si dcbitè assamatur pneemioet viUe s»cialiy si autem absqne pnecedeDli exercittotalis vita assumatar est pericnlMissima. Sum., q. CLXXXVIII, arl. VIII, c. a.
VIB ÉRÉMITIQUE 00 SOilTAIRI. S77
d'abord dans ce chapitre ie Chartrenx en tant qu*il est so^ iitaire, c'est-à-dire qa*il mène la vie érémitique dans ses «xerciees privés ; nous le considérerons ensuite en tant qu'il est cénobite, c'est-à-dire qu1l mène la vie conven* nielle par les exercices communs. Et pour mieux corn* prendre ce qu'il est en tant que solitaire, considérons sa journée ; nous n'hésitons pas à dire d'avance qu'elle est bien remplie et devant Dieu et devant les hommes.
I. Le Chartreux prend son repos entre six et sept heu* res du soir, dans des draps de laine, car il ne connaît pas l'usage du linge, sans se dépouiller de ses vêtements, afin qu'il soit plus prompt pour l'offlce, sans ôter son cilice qu'il porte constamment sur lui et qui lui tient lieu d'édredon et d'élasticité. Ses mains jointes sur sa poitrine tnontrent que son repos n'est que la continuation de sa prière selon le mot connu, Sancds ipse BomnuB araiio est. Son sommeil sur sa mince paillasse est calme, tranquille, le plus doux qui ait jamais été dormi, bien plus doux quecelui du méchant. Celui-ci a beau s'envelopper de rideaux pour se protéger contre la clarté du jour, il est impuissant à se protéger contre les cuisants soucis, Contre la pointe du remords, contre la vue de l'épée de Damodès, constamment suspendue au-dessus de sa tète par un léger cheveu et pouvant, à chaque instant, le frapper d'un coup dont il lui sera impossible de se re* lever.
IL Après un sommeil de quatre heures et demie, le Chartreux, réveillé par l'excitateur, se lève prompt^ léger, don appesanti sous le poids de la nourriture et de la digestion, ne sachant pas plus marchander avec l'oreiller qu'il ne sait calculer avec Dieu et ne méritant point ces railleries que l'Eternel, dans l'Ecriture, adresse à l'indolent qui retarde de plus en plus l'heure de son lever: c Jusques à à quand dormiras-tu, paresseux? Quand cesseras-tu » ton sommeil ? Tu dormiras un peu, puis tu sommeil- » leras un peu, puis tu disposeras tes mains pour dormir
» encore (i). » En se levant, le Chartreux se munit du signe protecteur de la croix, baise son crucifix, allume sa petite lampe, puis il récite les Matines et les Laudes de la sainte Vierge, jusqu'à ce que la cloche, qui a sonné le premier coup du grand Office en indiquant le lever, sonne le second trois quarts d^heure après. Le Chartreux alors, s*éclairant d*une lanterne à la lumière pâle et vacillante, se rend à Téglise pourTOffice de nuit, qui se compose des Matines et des Laudes du jour. Ici, que de pensées viennent assiéger Tàme à la vue de ce Religieux occupant sa stalle au chœur, à Theure solennelle des ténèbres ! II prie pendant la nuit, c*est-à-dire pendant que Tennemi veille, rôdant partout pour trouver une proie à dévorer ; il prie pendant la nuit, c'est-à-dire alors que tant d'autres sont plongés dans le sommeil ou s'étourdissent au sein des plaisirs ; il prie pendant la nuit, dont les méchants profitent pour perpétrer les crimes les plus exécrables, comme le vol et l'assassinat, pour se livrer à l'ivrognerie, à la débauche, à des orgies innomées ; il prie pendant la nuit, opposant ainsi de saintes et d'ardentes supplications aux désordres nocturnes, afin de rétablir l'équilibre et la paix entre la justice qui veut punir et la miséricorde qui réclame à grands cris le pardon. On sait, sous ce rapport, ce que l'histoire rapporte de Philippe-Auguste. Sa flotte, lancée vers la Terre-Sainte, va devenir dans les mers de Sicile la proie de la tempête ; on commence à perdre tout espoir. Les matelots, las de lutter, voient leur courage fléchir, leurs forces faire défaut. Que leur dit le roi pour les ranimer ? « Il est minuit^ s'écrie-t-il, c'est Theure où la » communauté de Glairvaux se lève pour chanter Matines. » Ces saints moines ne nous oublient jamais, ils vont apai- » série Christ, ilsvont prier pour nous et leurs prières vont • nous arracher au péril. » A peine a-t-il prononcé ces paroles qu'aussitôt les vents apaisent leur rage, la mer la
(i)IVoo. VT,9-I0.
vit ÉRÉHITIQUB OU SOLITAIRE. 379
furie de ses flots, et que la lune et les astres, après avoir dissipé la sombre nuit, brillent au haut des cieux du plus splendide éclat (i). L*histoire rapporte une réflexion ana«logue de Charles-Quint voyant sa flotte près de périr sur les côtes d'Afrique.
Tout visiteur ou tout retraitant qui assiste à TOfflce de nuit chez les Chartreux éprouve un saisissement secret, se croit transporté parmi les chœurs des anges, et ne peut comprimer en lui ce cri d*admiration : C'est beau ! or on sait que le beau est la splendeur du vrai. Il faut donc quMl y ait là quelque réalité répondant aux besoins intimes de Fâme humaine. Un voyageur à la Grande- Chartreuse, édifié de la manière grave et religieuse dont cet Office est célébré par les Chartreux, a dit: «Les étrangers qui aiment à se procurer le religieux plaisir d'assister à TOfflce de nuit, éprouvent souvent des impressions bien profondes, surtout quand c'est un jour de grande fête, où les offices sont chantés avec plus de solennité. Nous nous trouvions seuls avec un ami dans la tribune, la première fois que nous y assistâmes. Nous vîmes arriver au chœur tous les Pères, tous les profès en habit blanc, les novices avec leur chape noire et portant chacun leur petite lanterne. Ils se rangèrent dans leurs stalles à la lueur de quelques flambeaux. Bientôt ils commencèrent à chanter sur un mode lent et grave, avec des voix fortes et sonores. Une grande partie de leurOffice se récite de mémoire. De temps en temps, tous leurs flambeaux s'éteignent
(1) Jam matotinas Claravallensis ad horas
Concio sumxit ; jam saoeta oracola sancli Nostri haad immemores, io ChrisU 1dc« résolvant. QoorDm paeificat nobis oratio Chrisiam, QQoram nos tanto prece libérât ecce periclo. Vn booe finierat et jam fragor omnis et nstus Ventommqiie eadit rabies, palsisqoe tenebris Splendifloa radiant et lona et sidéra luce.
Goillem. Bretonis, Philippidoi^ IV, i4.
» OU se cachent et alors il n*y a guère que la lampe du « sanctuaire qui répande au milieu des ténèbres ses tu* » cillantes clartés. On ne voit plus dans le chœur que des » formes vagues ou indécises ; on dirait des fantômes » collés contre les parois de la muraille. L*Offlce des
> Morts terminé, les chants sont interrompus par un si-
> lence complet. Ce silence, joint à Tobscurité de la nuit» » vous émeut jusqu*au fond de Tàme et fait éprouver aux » plus indifférents un frémissement religieux. Notre ami, » en cet instant, céda à son émotion involontaire, et,
> nous serrant la main, il nous dit tout bas : « Voilà qui
> est plus saisissant que les plus éloquentes prédica- » tiens (I).»
Les Chartreux n*ont Jamais cherché à diminuer TOffloe divin ni à Texpédier promptement, pas même TOfflce de nuit qui dure de deux heures et demie à trois heures, selon le degré de la solennité ; jamais ils n'ont remplncé le chant par la psalmodie pour être de phis habiles servi-* leurs de Dieu ; loin de là, ils chantent posément, grave-^ ment, avec une lenteur qui leur permet de goûter et de savourer le sens de chaque mot ; ils observent exactement les médiantes, se reprochant la moindre précipitation, la moindre faute. Ils chantent de Fesprit et de l'entendement, comme dit saint Paul, louant quand le psaume loue, gé-^ missant quand il gémit, demandant quand il demande, disposition sans laquelle le chant, loin d'être une prière, n'est plus qu'un exercice des poumons, un son semblable à celui des orgues ou autre instrument de musique. On voit par là qu'ils sont animés de l'esprit de saint Bruno qui, dans son Commentaire^ a si bien approfondi le Psautier. Sitôt que l'un de ceux qui composent le chœur s*aperçoit en lui de la plus légère inattention, de la moindre bévue, d'une intonation vicieuse, d'une fausse note, on le
(l)Ia Grande-Chirtreuêe, par Albert Du Boys, p. iSS-124. Gr^ noble 18i5.