‹ L'Ordre des Chartreux et la Chartreuse de BosservilleChapitre 36 sur 57 · CHAPITRE XHI · texte numérisé non relu

CHAPITRE XHI

Après le point de vue Mstorique, après le point de vue deseripiify vient naturelieraeni le point de vue apologétique. L'enfer, qui de tout temps s*est attaqué à rEglite, s*est aussi attaqué à tout ce qui est né au souffle de r£glise et s*est développé sous son inspiration. II a surtout exercé sa fureur, exhalé sa rage eontre les Instituts m»* nastiques qui en sont une des milices les plus vaillantes, un des remparts les plus solides. C'est pourquoi il nous faut ici entrer en lice. Et pour être aussi complet que nous le permet la nature de cet écrit, rappelons d*abord les services que rendent les Chartreux, nous rappellerons ensuite les exemples qu'ils donnent.

De tout temps, Thistoire l'atteste contre les assertions d'une philosophie aussi méchante que frivole, de tout temps le monasticisme a rendu à l'Eglise et à la société d'incalculables services et des plus signalés. Quatorze siècles nous montrent les couvents ayant été l'académie des plus hautes études, l'école des mœurs, l'asile de la pénitence, le sanctuaire de la prière et du recueillement, la pépinière du clergé, le gymnase où la

SEUViCES qu'ils rejkdent. 43K

jeunesse recevait à la fois instruction et éducation. II9 nous les montrent comme des flambeaux dans la nuit de rignorance et de la barbarie, comme des foyers de civilisation pour les nations, comme des abris contre les horreurs de la guerre et les agitations du monde, comme des hospices pour les pèlerins, pour les voyageurs pauvres et fatigués, comme des refuges pour les serfs, les veuves, les orphelins, les nécessiteux de tout genre, comme des pharmacies pour les malades, comme des écoles normales d*agriculture, d*arts, de métiers. Que dirai-je ? quatorze siècles nous les montrent comme des sources de bénédictions spirituelles et temporelles, comme des réservoirs où l'humanité venait puiser sans cesse et les biens de la vie présente et les biens de la vie future. La science, la sainteté, Tart, Tagriculture, la mécanique leur doivent immensément s'ils ne leur doivent tout. Or dans la phalange des Ordres religieux, les Chartreux occupent, au point de vue des services rendus, un des premiers rangs. Examinons plutôt ce qu'ils ont fait à travers les siècles, voyons ce qu'ils font chaque jour, opposant Thistoire à la déclamation, la vérité à Terreur, la lumière aux ténèbres. Les accusations ont beau dater de Voltaire ou même de Luther, c'est-à-dire être vieilles de 450 ans ou de 300 ans, elles n'en sont point plus croyables ; le mensonge a beau remonter haut et loin, il ne deviendra jamais pour cela la vérité. H est d'un esprit futile de répéter cette phrase stéréotypée dans un certain monde parlant de n'importe quoi : Il y a si longtemps qu'on le dit que eela doit être vrai.

L C'est un service à rendre à l'humanité que de défricher les déserts, de rendre fertiles des terres jusqu'alors incultes et improductives. La nature, en effet, a été donnée ë l'homme comme une carrière qu'il doit exploiter, comme une mine dont H doit exiniire tou| ee qiii peut contribuer i satisfaire ses b^spios, à lui proç^r^r du plaisir, à ndoucir sa vie en la rendant plus comnUNle

et même à embellir et charmer son existence. Or, qu ont fait les Chartreux dans les différentes contrées où ils se sont établis ? A Texemple de saint Bruno, ils ont défriehé le sol, ils en ont arraché les ronces, les épines, ils y ont semé des grains et planté des arbres choisis selon la nature des terrains, ils ont ainsi transformé les déserts qu*ils habitaient en terres productives. Peu contents de travailler pour eux, ils voulurent encore donner Texemple du travail aux populations environnantes, leur fabriquant et leur mettant en main les instruments du labour, les animant du geste et de la voix, tenant eux-mêmes la charrue pour encourager les cultivateurs. Autrefois on vit avec surprise, sur les Alpes du Dauphiné, les fruits que ne tarda pas à porter, grâce aux labeurs des Fils de saint Bruno, une terre auparavant stérile et sauvage entt« toutes, mais bientôt devenue une contrée fertile et riante. Aujourd*hui, visitez la Chartreuse de Bosservil!e, qui n*était, lorsque les Chartreux s*y établirent, qu*un désert» nous Tavons vu ; parcourez son jardin, sa vigne, son clos tout entier, et dites-nous si ce petit coin de terre n*est pas aussi bien tenu, au point de vue de Tutiie, que tout autre domaine ? Nul doute que si les Frères Chartreux voulaient, avides de renommée, concourir pour les prix décernés par les Comices agricoles, ils ne sortissent de répreuve avec honneur ; nul doute que ceux d*entre eux qui sont chargés de la vigne, du potager, ne vissent leur nom figurer parmi les lauréats.

Ajoutez que les Chartreux, lorsqu'ils ont vécu de leur travail,donnent leur excédant, qui devient ainsi le partage du pauvre, la ressource des œuvres, ressource qui n*est pas petite. Le superflu qu'ils doivent à leur activité n'augmente pas leur bien-être à eux, puisqu'ils ont renoncé à tout, il va à l'utilité publique et générale de l'humanité. Tout cela n*est-il pas inappréciable, immense, et en réalité et au point de vue de l'exemple t On peut le dire, rhistotre en main ; sans les terres que Ie« Moines oni

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défrichées, sans les aumônes qu'ils ont faites, sans Fimpulsion qu'ils ont donnée ë Tagriculture au milieu de populations nomades, guerrières, qui ne savaient point se fixer au sol, et en dédaignaient la culture, sans leur dévouement au travail qu'ils rendaient honorable aux yeux de tous, l'Europe peut-être ne serait aujourd'hui qu'une vaste solitude, un grand désert comparable aux steppes de l'Asie, au Sahara de l'Afrique.

Ajoutez encore que les Ordres religieux en général et les Chartreux en particulier, affermaient leurs terres par emphytéose^ mode qui avait d'immenses avantages. Par là ils s'attachaient peu à peu, comme un bon etfldéleami,Ie fermier qui, sans cela, est un être qui vient et va, n*a point de stabilité et ne tarde pas à se ruiner par des essais coûteux. Par là aussi, ils rendaient service à la culture. Si le fermier cultive d'autant mieux les biens fonds affermés et fait d'autant plus de dépenses pour leur amélioration que son bail est plus long et qu'il peut par suite compter qu'il recueillera les fruits de son travail, de ses déboursés, de ses avances, que sera-ce d'un fermier dont le bail n'a pas de fin et qui, après sa mort, laissera son fermage à ses enfants ? Est-il vrai que le bail temporaire, même le plus long, garantisse au même degré la prospérité de l'agriculture? Quand même, alors, le fermier aurait intérêt à améliorer au commencement et au milieu de son bail les immeubles qu'il prend à ferme, a-t-il le même intérêt quand il voit, plusieurs années d'avance, arriver le moment où son bail expirera ? N'évite-t-il pas alors toute dépense dont il n'a pas de profit à espérer ? Ne ruine-t-il pas la terre, s'efforçant d'en tirer parti sans relâche ni mesure? L'emphytéose, dès lors, ne se révèle-til pas comme ayant des raisons d'être intrinsèques ? et n'est-il pas d'un esprit léger de dire qu'il ne répond qu'à un état peu avancé de la civilisation?

Ajoutez, enfin, qu'on a généralement remarqué que pour les terres claustrales, Il y avait une grande mo-

dératioii dans les prix du fermage, beaucoup de douceur dans ]*exercice des droits féodaux, la résidence des mal* très. Que résultait-il de là ? C*est que les familles se groupaient avec empressement autour des couvents ; c*est que les fermiers, n'étant point sucés par les propriétaires, ne pressuraient pas les propriétés; c'est que les maîtres étant toujours là, consacraient une partie de leurs revenus à Tamélioration de leurs domaines, et paraient ainsi aux suites funestes de cette grande plaie que Ton nomme l'absentéisme. Quelle différence entre les temps d'autrefois et les temps d*aujourd'hui où les propriétaires ne cherchent qu'à surfaire l'hectare !

II. Nui doute que ce n'ait été, avant l'invention de l'imprimerie surtout, un service de premier ordre à rendre au passé, au présent et à l'avenir, que de transcrire les manuscrits précieux qui contenaient les œuvres du génie humain et du génie chrétien. Sans cette transcription, en effet, les siècles futurs n'auraient pu recueillir l'héritage des siècles passés, et, dépourvus de modèles, ne s'éclairant pas à l'école de ceux qui seront à jamais nos maîtres, soit dans l'art de bien penser, soit dans l'art de bien dire, obligés de tout recommencer, il leur eût fallu, pour arriver à la perfection, passer par toutes les lenteurs de l'enfance. Or, les Chartreux se livrèrent sans repos ni trêve, avec une ardeur digne de tout éloge, à la recherche et à la transcription des manuscrits, ne copiant point seulement des Missels et des Bréviaires , comme on s'est plu à se l'imaginer, mais principalement les œuvres immortelles des Pères de l'Eglise, et cela avec toute la perfection à laquelle la calligraphie était alors portée. C'était pour eux un point précis de la Règle, un devoir rigoureux imposé par les Statuts de se Uvrer à ce genre de travail dont nul ne pouvait être exempté. Voyons plutôt les preuves de cette affirmation.

On lit dans Sorhis, parlant des premiers Chartreux du Dauphiné : < Ifa s^occtipaient surtout è écrire des livres.

> saiM se donner un deul moment de relèche afin de ne » point prêter flanc à ceux qui cherchaient à calomnier » leur saint Institut en alléguant qu'ils ne rendaient » aucun service à TEglise de Dieu, qu'ils ne s'occupaient » que de leurs propres affaires... Us le faisaient aussi afin • de prêcher la parole de Dieu, à tout le moins, par la main, » puisqu'ils ne le faisaient point par la bouche (1). •

Le Recueil des Statuts fait par le vénérable Guigues dit positivement : « Que chacun ait pour écrire, des plu- » mes, de la craie, deux pierres-ponces, deux cornets, » un scalpel, deux rasoirs pour polir les parchemins, » un poinçon, une alène, un crayon, une règle, des ta- » Mes, etc., etc. Que si un Frère connaît un art autre que » celui de la transcription, on lui donne les instruments » dont il a besoin, mais cela arrive très-rarement parmi

> nous, car nous apprenons l'art de transcrire, autant » que cela est possible, à presque tous ceux que nous » recevons (2). » Et encore : « On fournira tout ce qui est » nécessaire pour transcrire des livres, car tous les ou- » vrages que nous copions sont autant de sermons que

> nous faisons, soit pour affermir les uns dans la foi, soit

> pour porter les autres à la réformation de leurs mœurs, » soit pour exciter au désir des biens éternels, et nous » devons espérer que Dieu nous récompensera de ce zèle » pour le prochain (3). » — Et encore : « Le sacristain

(f ) Vacabaot praesertim conscribendis libris incombentes, ut ne qaam da* rtBtooeasionem eis qui qocraot occastonem MBetuin eorum InsUuitiim catamnÎMidi, qnod DulUm Ecclesie Dei navarent operam, sed suis dnnUxat rebos stodereoL... at sallem manibas Verbum Dei pnedicarent, qaando ore non possent. Vita êaneii Brunoniê, n. 19 et 20.

(i) Ad scribendam vero scriptoriam, peiiûts, erelam, pumices duos, cor» ma dao, scalpellum anain,ad radenda par^amena novaciUas sive rasoria duo, ponctorium unum, subulam unam, plambum, regnlam, postera ad regulandom, Ubidas, graphiam. Qood si frater aliénas artis faerit (qood apod nos valdè rarà cootigit, omnes enim pane qoos soscipimos, si fieri potest, scribere docenns), babebit artis sus instrumenta convenientia. Stat. Ordinis Cartu- «t'enm a Guigone. II p., c. XVI, De UtensfKbus cellv.

(5) /W<f., e. XXVIIÎ.

UU

LES CHAaTRBUX JUSTIFIÉS.

distribuera chaque dimanche» après None, de Tencre, du parchemin, des plumes, des livres, soil pour lire, soit pour copier (t). »

La Biographie universelle^ rendant justice aux Chartreux au point de vue qui nous occupe, a dit : « Une de leurs principales occupations était de ramasser et de copier d'anciens manuscrits. Le bienheureux Guîgues en fit un article capital de ses Statuts. Chaque particulier n'était pas libre de corriger arbitrairement les endroits dérectueux, il fallait que la correction iubU Cexamen du chapitre de la Maison. Voilà comment leur travail en ce genre a contribué à conserver la pureté du texte de la Bible et des Pères, et comment les bibliothèques des Chartreux ont fourni un grand nombre de manuscrits aux nouveaux éditeurs de ces sortes d'ouvrages (2). »

On lit, d'un autre côté, dans V Histoire liltéraire de la France : « L'Ordre des Chartreux travailla avec succès k

• multiplier les bons livres. C'était là une des principales » occupations des premiers disciples de saint Bruno, qui en

• fut l'Instituteur. Us en copièrent d'ailleurs ou en ramas- » seront un si grand nombre qu'ils en avaient formé une » riche bibliothèque dès le temps de Guibert de Nogent» » qui en fait l'éloge. L'amour des livres persévéra toujours » dans cet Ordre^ témoin le grand nombre d'auteurs qu*U » a produits et la quantité de manuscrits qui se voient » encore à la Grande-Chartreuse et dans les autres Mai- » sons qui en dépendent. Aussi le Vénérable Guignes, qui » en connaissait tous les avantages, en a-t-il fait un point » capital des Statuts qu'il prescrivit aux Chartreux vers » il 10. Il veut que ses Frères regardent les livres > comme la nourriture spirituelle de leurs èmes, qu*ib » soient attentifs à les conserver précieusement et soi-

(t) Statuta OrdinU CariUM. a GuigoHe^c.XU, n. 9. (2) Taharaud. Biog, uniti.. Art. Bnino.

gneux de les transcrire pour les multiplier. Et, afin de soutenir Tautorité du Règlement par la persuasion, il en apporte les mêmes motifs que Gassiodore donnait autrefois à ses Moines en pareille rencontre. (/n«L, l.II, c. 7.) Ne pouvant, dit ce pieux et zélé Chartreux, annoncer de vive voix la parole de Dieu, nous le faisons de la main, car autant de livres Ton écrit, autant de prédicateurs de la vérité Ton est censé former pour Tinstraction du public. Il ne doit point, au reste, paraître étonnant que cet Ordre se soit porté avec ardeur à cultiver les Lettres. Saint Bruno, son fondateur, était luimême un des plus savants hommes de son tempsj et presque tous les premiers compagnons de sa retraite avaient fait de bonnes études, surtout le Docteur Landuin, quMl établit Prieur des Chartreux (i). » Il est dit ailleurs, dans le même ouvrage : « Les Chartreux ne tenaient point d'écoles publiques, il ne parait pas même qu'ils eussent d'études réglées dans leurs Maisons, non plus qu'ils n'en ont point encore aujourd'hui . Us ne laissèrent pas cependant de cultiver les Lettres avec succès. Le goût que saint Bruno, leur Instituteur, et ses premiers compagnons de solitude qui, tous, étaient des plus savants hommes de leur siècle, en donnèrent à leurs disciples, se perpétua heureusement dans tout l'Ordre des Chartreux.... L'on ne recevait presque personne dans l'Ordre qui ne sût au moins écrire. Sitôt que le Novice était admis dans sa cellule, on lui donnait tous les petits ustensiles nécessaires à un copiste. Outre les livres qu'il transcrivait et qui servaient à Tinstruire, on lui en donnait deux autres qu'il était obligé de lire avec soin. Et, afin de lui en faire comprendre le prix, on l'avertissait qu'ils contenaient une nourriture incorruptible pour l'àme, en lui

(1) Hi$i. litt^aire de la France, t. VU. OoziÀme siède. Eut des Lettres en Frtaee pendant ee siècle, n. XIV, p. 11 et 42.

442 LES CHARTRSUX JUSTIFIÉS.

» enjoignant de prendre toutes les précautions possibles » pour empêcher qu'ils ne se gâtassent le moins dn » monde. On recherchait soigneusement les livres dont » on manquait pour en tirer des copies. Les Chartreux,

> qui avaient le talent de composer des livres nouveaux, » ne se dispensaient point pour cela de copier een des » anciens, mais ils s*en acquittaient en hommes savants. » On en a un exemple célèbre en la personne du Véné- 9 rable Guignes, qui, occupé à transcrire les ouvrages de » saint Jérôme, en fit une révision dont les meilleurs cri- » tiques des temps postérieurs ont su profiter. Les plus » habiles copistes corrigeaient aussi les fautes quMIs dé*

* couvraient dans les exemplaires qui leur servaient de

* modèle. Mais il ne leur était pas permis de ie faire de » leur propre mouvement et suivant leurs idées à Végard » des livres de TEcriture sainte, de ceux du chœur et des 9 ouvrages des auteurs ecclésiastiques. II fallait que le » Prieur de la Maison et les plus éclairés d^eotre les » Frères jugeassent que la faute était réelle. Alors on la

> corrigeait sur les plus fidèles exemplaires qui fussent

* dans les Maisons de TOrdre ; attention aussi utile qu*ad^ » mirable, qui a contribué à nous transmettre dans sa » pureté le texte de la Bible et des Pères de FEglIse. Les » copistes reliaient eux-mêmes les volumes qu'ils avaient » écrits. On en juge ainsi par cette qualité (quantité) de » peaux de vaches, sans doute préparées, que Guillaume, » comte de Nevers et d^Auxerre, l'un des plus poissants » seigneurs de son temps, envoyait avec du parobenia » pour écrire, à ses bons amis de la Grande^bartreiise, » où il se rendit lui-même Chartreux et mourut en odeur » de piété (1). »

On voit par là que les Chartreux apportèrent à la transcription des manuscrits beaucoup plus de soin et d^tel-

(1) Hiêi, litt.y etc., t. tX. Douzième siècle. Etat des Lettres en Franee . n. CL et CLI.

SERVICES QUILS RENDBNt. 445

llgence qu^on n'en apportait communément. De leurs silencieuses et laborieuses cellules sont sorties de remarquables copies des anciens Pères, des anciens classiques, d'Importants documents pour Thistoire du passé, d'inimitables manuscrits : service immense ! nous le répétons, alors que Timprimerie n'avait pas rendu impérissables les produits de l'esprit humain et n'avait pas mis à la portée de tous des monuments accessibles seulement à quelques rares privilégiés. On voit aussi par là, les Chartreux ayant conservé non-seulement les monuments de raniiquité chrétienne, mais encore les monuments de Tantiquité profane, que les chrétiens ne sont pas aussi fanatiques que l'a prétendu une certaine école, qu'ils ne regardent pas Homère et Virgile uniquement cotfimc de beaux vases remplis de serpents.

Nous avons eu entre les mains quelques manuscrits sortis des aleliers cartusiens et faisant partie de la bibliothèque de Bosserville. Le parchemin en a été si bien préparé qu'il est plus fin que le meilleur papier à lettre et qu'il a encore toute sa blancheur primitive. L'encre et les couleurs de ces chefs-d'œuvre sont si bien conservées qu'on les dirait écrits d'hier et qu'ils dureront encore assez longtemps pour exciter Tadmiration de la postérité la plus reculée^

m. Nul doute que la science ne soit dans l'Eglise d'une importance capitale, soit parce que la vérité dont l'Eglise est gardienne se trouve contenue, comme en un dépôt sacré, dans la tradition , où il faut sans cesse aller la puiser comme à sa source, soit parce que cette vérité est sans cesse attaquée par une engeance d'insulteurs qui recoureat tantôt à la raillerie légère, tantôt à la sophistique tortueuse, tantôt au grossier blasphème, tantôt à des systèmes de néant, et qu'à ce titre elle a sans cesse besoin d'être vengée. On peut même tirer une preuve ée rkoportance qu'a la science dans l'Eglise, de la peur causée par elle à certains esprits qui croient pouvoir y

échapper en disant qu^ils prétendent bien arriver au ciel sans se casser la tête, qu^ils laissent à d*autres le soin de penser pour eux, qu*il faut bien se garder de se détraquer le cerveau et de se condamner à passer sa vie les yeux cloués sur des livres, ou en faisant d'autres phrases, à effet sur les ignorants. Or, les Chartreux ont-ils cultivé la science ? Oui ; bien que, cependant, d*aprés leur vocation et le but spécial de leur Institut, la science des Saints soit celle qu'ils doivent cultiver principalement. Nous avons vu Texemple donné par saint Bruno, « qui, ne pouvant annoncer la parole de Dieu par la boa- » che, le fil par écrit, sachant que récriture ne se perdait » point par laps et injure de temps, mais demeurait tant » que le monde (I). » Or cet exemple du saint Patriarche devait être suivi par ses disciples dans la suite des siècles. Voyons plutôt.

Dom Henri (Loenius), qui fut Prieur de diverses Chartreuses et surnommé par quelques-uns le Père des Père$^ aimait particulièrement les Frères qui s'occupaient à écrire des livres pieux, disant qu'ils ne faisaient pas moins de fruit par la plume et les doigts que n*en faisaient les prédicateurs par la langue et le discours (2).

Le Bienheureux Hugues, évéque de Lincoln, qui étdt Chartreux, s'exerçait aux saintes études sans perdre un seul instant. Il avait souvent à la bouche ces maximes, « que la leçon est nécessaire aux Religieux, particulière- » ment aux solitaires, car, ajoutait-il, nous nous servons 9 de la sainte lecture pour délices et richesses en temps » de paix, en temps de guerre pour armes et boucliers,

(1) Pierre Petreus, Notet sur la Chronique de Pierre Dorlanduêp {lage 282, § XI. Elueidalions sur le premier livre. Toumay, 1644.

(2) Amabat vero pluriroam eos Fraires qai scribendis saeris ToIamiBibiis operam impendebant, assere&s non minorem fructwn hot agere eaiam» et digiiiSt quam qui lingua et sef^monibuê popuio Dei i^erba prœdi^ rant, Doriandos, Chronicon Car/ietianae, 1. VII, e» Si. C«l«BnB, 160B , p. i52.

siRvicss qu'ils rendent. i45

» en la faim pour nourriture, en langueur et maladie » pour remède au moine. G*cst elle qui nous sert de re- > fuge en adversité, de soutien en prospérité, nous don- » nant du plaisir en la maison et ne nous empeschant » aux champs puisqu'elle couche, voyage et chemine » avec nous (i). »

Ludolphe le Chartreux a écrit une Vie de Jésus-Christ tellement estimée que les Bollandistes ne crurent pas devoir placer en tête de leur grand œuvre une Vie du Sauveur du monde, disant qu'ils ne pouvaient mieux faire que Ludolphe.

Le B. Denis, surnommé le Chartreux, mérite aussi une mention spéciale. Il avait, comme il le disait lui-même, une tête de fer et un estomac d airain, sur lequel la faim, la soif, le froid n'avaient aucune prise ; il était doué d'une prodigieuse mémoire. Aussi acquil-il bientôt une érudition vaste, profonde, variée, une raison forte et saine, à laquelle, chose rare de nos jours, vint se joindre une scrupuleuse exactitude dans l'examen des questions qu'il étudiait. Le pape Eugène IV, tant il admirait son savoir, s'écria un jour en lisant un de ses ouvrages : « Que notre Mère » l'Eglise se réjouisse d'avoir produit un tel flisi » Il est un des plus célèbres commentateurs de son homonyme, Denis l'Aréopaglte, qu'il nommait son auteur favori, de Pierre Lombard, maître de sentences, de Thomas d'Aquin, de Guillaume d'Auxerre, de Boèce, de Jean Climaque, de Cassien. Son Commentaire (Enarra(iones) sur tous les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, ne forme rien moins que cinq volumes in-folio. Outre ces Commentaires il composa et rédigea lui-même, de sa propre main, car jamais il ne voulut de seerétaire, plus de cent écrits originaux sur les sujets les plus divers, de telle sorte qu'on en est à se demander comment la vie d'un homme a pu suffire pour écrire ma-

(i) Pmit« Pftnras, 1. 1.

i46 LES CHARTREUX JUSTIFIÉ:».

tériellemenl tant de livres. Ses ouvrages sont eo si grand nombre que le Jésuite Labbe avait promis d*en Taire une édition en douze volumes in-folio et qu*on ne peut le comparer qu*à saint Augustin pour le nombre des opuscules sortis de la plume d*un écrivain. Il a été surnommé le Docteur extatique avec raison, car il s*adonoait à la prière et à la contemplation avec tant de ferveur que Ton n*aurait jamais cru qu'il lui fût possible de lire et d*éerire» tout comme il était tellement appliqué à lire et à écrire, qu*on n'aurait jamais cru qu'il pût vaquer à la prière et à la contemplation. L'bistoirc nous le montre en relation avec les prélats les plus distingués de son temps (i).

Il va de soi que nous ne pouvons, dans un écrit de la nature de celui-ci, nombrer tous les savants produits par rOrdre des Chartreux, tous les ouvrages de mérite sortis de leur plume active et laborieuse : il nous faudrait pour cela des volumes. Trithème, dans son livre Des Ecrivains ecclésiastiques^ compte jusqu'à dix-huit Chartreux qui, pendant le XV"^ siècle, se livrèrent à la culture des lettres et publièrent différents écrits se rapportant à l'herméneutique, à la prédication, au droit canon, à l'ascétisme, ce qui suffit pour attester à tous que les Chartreux ont su joindre les lauriers de la science aux palmes de la vertu.

Citons toutefois, à l'appui de notre thèse, ces paroles de V Histoire littéraire de la France touchant les écrivains chartreux : « Non-seulement les Chartreux donnaient une

(i) Ego ferreum habeo caput et eneam stomachum. — Lœletor Mtler Bcclesia qus talem habuit filium. — Absque ingenti miracalo fieri non po- Uûte ut aras sir tôt isoripserit libros, quaDtuin inorediliil« YÎdatar rfÎBA ak obaUhis lariatiiia ||o$«a logere. — Vita VenerakUiê Dionf^ni Cgirâmimi a Theodorico Loerio. Ap. Troniby, t. IX, appendix I, n XXXII; Rolw» hacher. HisL univ. de VEgliêe catholique , 1. LXXXf II, t. XXH» p. 4S5 et suiv., t'* édit. et Diction, encyclopédique, art. Denis le Chartreox.

SERVICES Qt'iLS RENDENT. 4i7

graade application à copier de bons livres, à le faire corf eelemeni, mais ils avaient encore beaucoup d*ardeur pottr lire. . • L'Ordre des Chartreux réussit par là, sans qu'on y enseignât la science par principes, à former un grand nombre de savants solitaires et autres qui devinrentcélëbres par leurs mérites et les dignités auxquelles ils furent élevés. Entre les élèves d'un mérite distingué qui furent formés à la Grande^Cbartreuse, il faut d'a> bord compter presque tous les Prieurs depuis saint Bruno jusqu'à la On du siècle, jusqu'à Guijgues, que ses grandes vertus faisaient passer pour un ange et à qui Ton en avait donné la dénomination. Tous les évéques qui gouvernèrent l'Eglise de Grenoble depuis il 33, jusqu'au milieu du siècle suivant, furent tirés de la Grande-Chartreuse, excepté un seul. Elle en donna encore à diverses autres Eglises, nommément à celles de Vienne, de Dié, de Belley. Saint Hugues, évéque de Lincoln, qui était regardé comme l'oracle des écoles, êeholarum consultor^ et l'un des plus grands hommes que la France ait fournis à l'Angleterre en ce siècle, avait été formé à la science et à la vertu dans la même solitude... Les autres solitudes ou fut établi en ce siècle l'Institut des Chartreux, par les colonies qui sortirent de la Grande- Chartreuse, imitèrent parfaitement leur Mère dans son zèle pour la culture des Lettres comme dans ses pratiques de piété... Ajoutons encore à l'idée que nous donnons ici du succès avec lequel cet Ordre se porta à l'étude et aux iravaux ttttiraires, quelques traits du mérite extraordin«re d^ autre Chartreux que la piété seule, sans le secours des- livres, n'aurait jamais rendu si accompli. C'est Simon, Prieur de Mont-Dieu, près de Reims, homme vraiment recommandable par sa science et d'auttes «grandes ^qualités, que Pierre, cardinal de Soiat-Chrysogone, comptait entre les plus méritants personnages qu*il connût alors, et que le Pape Alexandre fli

• employait quelquefois dans ses négocîaUoDs (i). » Voilà ce qu^onl fait les Chartreux pour la science. Leurs monastères en devinrent le refuge, alors qu*elle était exilée de partout; et furent le sanctuaire où se conserva rétincelle sacrée qui plus tard devait ranimer le flambeau dont nous sommes éclairés aujourd'hui, étincelle qui, sans les moines, aurait fatalement péri. On sait, en effet, qu*à cette époque le peuple attaché à la glèbe n*avait nul souci des choses de Tesprit. On sait que la noblesse ne faisait cas que de la gloire des armes. On sait que savoir lire et écrire était un privilège réser\'é à Tobscurité du cloître et peu envié de tout ce qui n'était pas homme d'église. On sait enfin qu'un laïque lettré eât été regardé comme un phénomène et que le nom de clerc était synonyme de celui de savant. « De celte ame- 9 rie ancienne, dit Pasquier, advint que nous donnâmes » plusieurs façons au mot de clerc^ lequel, de sa naïve et > ordinaire signification, appartient aux ecclésiastiques et » comme ainsi il n'y eut qu'eux qui fissent profession » de bonnes lettres, ainsi par une métaphore nous appe- » làmes grand clerc l'homme savant, mauelerc celui » qu'on tenait pour béte et la science fut appelée eier- 9 gie (2). » Sans doute la latinité des moines dans leurs écrits, dans leurs chroniques n'est pas toujours à la hauteur de celle des écrivains du siècle d'Auguste ou des Pères de l'Eglise, mais si les moines ne parlaient pas latin comme saint Cyprien et saint Jérôme, ce n'est point parce qu'ils étaient moines, c'est parce qu'ils étaient de leur siècle, dirons-nous avec Fleury, qui ajoute : « Trou- » vez d'autres hommes plus habiles du même temps (3). » IV. Nul doute que ce ne soit un immense service à

(I) Hiêt. littéraire de la France, t. IX. Etat des LttlKs es Ftwc», Xn« siècle, n. CLII et CLIII.

(S) Reehereheê de la France, etc.

(3) ///* Diêcawi 9ur Vhiet, eeclétioêtigne, n. XXII.

SBRVICBS QC*IL8 ABNDBRT. 449

rendre à rhumahité que de faire la diariié, que d'élever Faumône par des distributions périodiques à Tétat d'institution permanente. C'est là un service important surtout dans un siècle où Tamour effréné du luxe et des plaisirs, la doctrine de la jouissance a si prodigieusement multiplié les pauvres, où le paupérisme né du sensualisme comme de son père, et de Timmortiflcation comme de sa mère, a creusé un gouffre béant dans lequel, peut-être, sera bientôt engloutie la civilisation, Texistence du paupérisme étant une preuve que la civilisation est dévoyée. Et sans doute que la philantropie moderne, bien qu'elle veuille se substituer à la charité chrétienne et dise que Taunlône est une humiliation, ne méconnaîtra point ce service par laideur d'esprit, sera la première à le proclamer par amour pour l'humanité. Or, qu'ont fait les Chartreux depuis l'origine t Que font-ils chaque jour ? Fidèles à marcher sur les traces de leur Père, de leur Instituteur, que l'histoire nous montre parcimonieux pour lui, mais large pour Tindigent (i), ils ont ouvert les portes de leurs monastères à tous les malheureux, ont répandu le bienfait à pleines mains sur tous les pays d'alentour. Oui, ces moines si décriés ont sans cesse mis leur félicité à faire des heureux par la prodigalité de leurs aumônes. Regardant leurs richesses comme appartenant au Christ, à l'Eglise, aux pauvres, ils ont employé les revenus, non pas à mener une vie commode et confortable, comme on s'est plu à l'imaginer et à le redire dans des libelles diffamatoires, mais aux diverses œuvres de la charité. Ne prélevant pour eux que ce qui est nécessaire pour la satisfaction des besoins les plus urgents et ne conservant que la pauvreté à laquelle ils se fiançaient, ils savaient faire du Mammon terrestre des trésors pour le ciel, témoin tant d'établisse-

(i) Si sibimet parcos tn\t, indignis qnoque largos. Tit, /Wn* S. Maritt et 5. AdelnU Maimeêbennê EecUêiœ in AiigUa.

MO kf ». UliMlTBAirX JUSTIFIAS.

mem» destinés à la piété, à k veHuy à riastrudioB, à lééneMioD, à 1» btottfàisanee, à la scienoe, à Tart et qui furent construits par eux. Et, iety je le demande, si les moi* neë avaient abuÀé au Ueu d*user simplement, s'ils avaient vécu pour manger et pour boire comme font les disciples d*Bpîeure, au lieu die réduire leur vie à ce qu*il y a de plus simple en vêtements, en nourriture, afin de pouvoir répandre des libéralités d*une main plus large, les contemporains auraient-ils été portés à les enrichir ? les auratenMls enrichis ? Si les peuples se sont montrés si prodigues à regard des Moines-, n*«si-ce point parce qu'ils les savaient d'intelligents distributeurs des aumônes à^ eux confiées f des économes désintéressés de l'indigent? des amis de rhumanité qui, loin de trouver les pauvres trop nombreux , s*en occupaient avec sympathie et bonheur? Aussi l'htetoire nous montre*t-eIle les Chartreux fiisant de Taumône matérielle Tun de leurs grands devoirs. Saittt Anthelme, qui fut le septième Prieur de la Grande-Charttf^use au XIII' siècle et devini ensuite évë^ que de Belley , fit dans un temj^s de disette, pendant sa supériorité, ouvrir les grenierb de sa maison aux malheu* itBux et vendit même, pour mieuX' soulager la faim, des ornements d'Eglise (i). H est dit de Jérôme Marchand, Général de l'Ordre des Chartreux, qu'ayant d'abord été chargé de l'emploi de Pfocureur en 1588, « il s'appliqua «'phis à soulager les pauvres qu'à augmenter lesbiensdont i^ilr avait l'administration (2). » Louis-Al|AM>nse de Biche- Ite», frère aine du ti'Op célèbre cardinal, se souvenant au mlUeu des splendeurs' du cardinalM de son ancien èia« de Chartreux, voulut être isbumé avec les pauvres èf lis^ital de Lyon, avec cette épitaphe, tant il aimait la pauvreté et les' pauvres :

(1) Annales Ordini$ Cartus., 1. 1, c. VII, n. 18. Cf. De Tracy» Fi> de HUni Bruno, p. 197. Des Saints de l'Ordre des Chartreux.

(2) Id. Des Généraux de HOrdre des Gliartretu, n. XLIII» p. 277.

8n»vie«8 Qu'il» mtinivifr. fin

Pànper natus sam, pTOpeiKiMB TOVi, rnpsp voffor»

iQter pauperw sepeliri îoIq,

Paaf^é par ntissance et par vœu, je meurs pauvre et je veux être inhume partoi toi p«ùMMf (1).

Quant à nolk% Chntreine 4e Bosdenrilto, Ueti ^"k péiÉe relevée dé se» raine», die ne se montre ]m» meins attiie ihv nécéssiteiit, Mue Pavons déjh dit,, que dans Be» temiys aheiens ; on la Tolt loos' tés jburs exehser Fhos|)italitéfa Tégard: dn voyageur etr dtt pèlerin ; on )ar TOit rompre à une foirie d^mdigentS' ineafiables de tfàvaÂH^, leur pcm quotidien. InterfogeâL les pàUvrèe du pays mont et qtfè les Charfreux (bm poiir em, hfterroges les aven^ gleif, le» estropiés, les délaissés dèf toôt néii et dé tout genre, eU ils vous diront en levant tes yeux sm Ciel : Bénie soit cette sainte Maison qui' esD ponr nous me n^e néurriciére, la Providence visible d sehsîUr; c-est an Vrai eonvedt de diarilé. Tous; sabse^eptâdn, reçoivent; on accueille du même cœvr lès divers pnovres qoi' se présentent , satis quer Yon s'kitbrnte dit pays d^oà ils viennent, da culte qtt^Hs préleBsentv des causes qui les ont réduics à 1» misère. Ils souffrenC, îU ont faim , cela seul suffit pour qu^fls soient rofcfiel de» soins tes pins empressés, delà sDllteitndè la plu» dé^ vouée. Les journaux ne prènenitl pas, il est vrai, de telb aetes ie bienfaisance, parce que ee sont des Religieux qni eiî Sont les amenrs, et qu'il parattl naturel qnlbsedépouiltem en faveur du pauvre, mai», pour être le Mrde Religieux, ces actes en ont-ils moins démérite? sont-ils moiAs dignes de louange T Si on trouvait dé tels aiïtes mentionnés par un Diogène de baerte ou quel autre biographe Ton voudra, dans la vte de^ quelque plillto6s^|ib6

(i) UL Dei Stéqnes de l'Ordrt des Cbiitroiiii, p. 314.

489 LB8 CHARTRBOX JUSTIFIÉS.

de Tantiquité, comme on aurait soin de recourir aux cent trompettes de la publicité , aux cent bouches de la renommée pour les prôner» leur donner de Féclat et du retentissement, pour en porter la connaissance jusqu'aux derniers confins de la terre habitée 1 Mais ce sont des Chartreux qui en sont les auteurs, la conspiration du^ silence ne devient-elle point un devoir?

Ajoutez que Thistoire nous montre les Chartreux, nonseulement donnant Taumône au mendiant qui tend la main, mais soutenant toutes sortes d'ceuvres. Il existe entr*autres plusieurs lettres attestant qu*iis vinrent large*^ ment en aide à la Compagnie naissante de Jésus. Pierre Fabre, Fun des premiers compagnons de saint Ignace, écrivit au vénérable P. Gérard , Prieur de la Chartreuse de Cologne, pour le remercier des bienfaits dont il Tavait comblé, de Tbospitalité qu'il lui avait donnée pendant longtemps — muUo lempore 9ustenianu. — Saint Ignace écrivit de sa propre main à ce même Prieur, pour le remercier d^s bienfaits continuels dont il comblait ses Religieux et du secours qu'il lui avait envoyé à lui-même» Comme cet illustre Fondateur d'une Compagnie à Ja-mais célèbre se trouvait à Rome sans aucune ressource, il allait quitter cette ville avec ses compagnons; le» places étaient déjà retenues sur le navire, le jour dudépart était arrêté lorsqu'on lui apporta de la part dv vénérable Prieur cent florins qui lui permirent de rester dans la ville éternelle (i). Il répondit par une lettre de remerciment dans laqudle il reconnaît que ses Rdîgieux sont comblés par la Chartreuse de Cologne de bienfaits se succédant sans cesse {%), Je ne m'étendrai pas davao-

(i) Jamqne ex arbe migratorns nisî nantins a Cartusia Coloniensi missos daUiIisset centenos florenos. Undè non param exhilaralas , cum seciis naTîai pro abitD Jam localam missam fecil. Orlandimis, S. J. HUi., etc., i. Vm, a. IW, ad aomn i\Mi «i 1. XIV, n. iO.

(2) Non solom liilene nostroram qui eontinois beneficiis sa affici à paiera Dilate Tfstra aeribont sed et experientia ipsayestne beneficientiaRoaaamasqaft «d DOS se exttndentîs nos doeet. Bp. S. Ignat.Rom», Xn Cilend.7Mi 1954.

LBS 8IIIV1CB8 Q0*IL8 BBNDENT. 4S0

Uge 9ur ce point, ayant cité plus haut les prescriptions ^es Statuts qui font aux Chartreux un devoir essentid de l*aumàne.

y. Nul doute qu*il ne soit extrêmement important pour rhonune et pour le chrétien de s*arracber pendant quelques moments à ses soucis, à ses préoccupations, à ses plaisirs pour venir dans la solitude se mettre vis-à-vis de Dieu et de lui-^méme, pour jeter un regard sérieux sur «on passé, prendre des forces pour s*élancer avec une DonveUe ardeur dans la carrière» mettre ordre à sa conseience, se rendre compte de luirméme à lui-même. Nul doute qu'il ne soit salutaire à tous de méditer dans le recueillement et le silence les vérités étemelles, de réfléchir sur les vanités du siècle, sur le néant des grandeurs terrestres, sur les leçons de la mort et de la tombe. Une montre, quelque parfaite qu*on la suppose, a besoin 4l*étre réparée de temps en temps pour exécuter avec régularité tous ses mouvements, pour montrer avec pré- -cision les heures et les minutes. U s^est souvent yu des personnes vivant dans les dissipationB de la vie mondaine, des savants, des hommes d*Etat, des rois éprouver Ï\ besoin de s'arracher au tumulte de leurs fonctions, e rapprocher de Dieu, dans la retraite, leur àme trop «ou\ent éloignée de lui, de se mettre en face du but de ia vie qui est le même pour tous, quelque carrière que Ton suive, quelque rang que Ton occupe ; et cela av«c raison. Si les Religieux vivant dans leurs cellules ne .peuvent pas toi^ours échapper à la poussière du siècle, de quelle ^isseur ne doivent pas en être couverts ceux •qui vivent dans le siècle même? U est donc & désirer que le goût de ces exercices spirituels que Pon appelle retraites, se répande de plqs en plus parmi les laïques ; ce serait là un infaillible signe du progrès dans la vie dvétienne, d'autant plus que l'usage . sérieux des retraites n'entraine aucun des inconvénients dont l'imagination, l'ignorance et la malveillance évoquent les fantômes.

4SK LES cHAMrnavx juannnÉs.

U sarnt surtMl 4 détÉrqr qu'il se répandit fNiraii c€s botamcs qui^ tmvés à ¥i%e où toutes les îlkaiioM sont passées, devraient savoir se recueillir à Tapproebe 4e rè^rnité, «t» teldn te précepte « mettre uo intervalle 'CBÉre les i^eçupatims et la mort (I). Or, f te font nos ^Ghartr^m 9 ïanant «lompte de oe JMsoin ées àraes, l|s se mettent à la >dispoaîtion des laïques qui veulent soi* nre tes eiercias» d*une retraite; ils teur omrant Iob portes de lenr Maiaoni leur donnent llio^piuiliié. Nul séi^rplus favorable à qui veut pendant quelques jomn Mfiner une vie éréMttique. La solitude du lieu, tes beauK et imposants paysages qui PenviroBoent, le ailenoe iapo^ sant que Ton f^ûte et qui n*«st interrompu que par Je •ohant mélodieux des oiseaux ou la voix gnive et sotenneUe des Moines, te son ide la dœbe qui invite à lu prière, lout <ais de Ja p aipible Maison dont nous écrivons iinsloire ttnsé)eaHr.f«vocakte au recueillement. Aussi que é^ pécheurs août ff enps y recouvrer la santé de fAme, Ja paix du ccsur, f aHé^ement de tout leur étte t Que de justes y ont entendte la wix de Dieu qui aime à parl^ (dans le désert et «nt été Axés dans leurs doutes et leusn incertitudes touchant le .chemin qu*ils avaient à prendre dans ia vte;! Que de parlails sont venus s'y enflpmmér comme à un loyer d'amour, pour mouler de plus en plue haut sur réehflte jde la perfection 1 Ce serait, en effet, mneur de ennro que les exercices spiritpels d*une netraite ne eontnceessaires on uiiies qu nnx pécheurs ; ils te sont même aux èmes éniinentes ifai doiveal marcher de veftp en vectfti d dépouiller de plus en plus te vted hoqime, dom on n'est aflïianefai coaaplétement qu'à la mort Au 4emps de te (Boraison fies wignep, te iermcnt se tsit semir dans te fvin le pliia vifeux ^t le piqs génér^uK. Les enimaux ^temestiques ont de Iréqyentea rémfniaeenoas de tenr ibbaelé saunage, 'qooJqu'Hs en soient privés éepéi&

0)i)pnrlaiéMe iamtlliiaiii moMtn MUr'Ct^lSeiitiii.

SBRVffCBS QO'fllS RBNDKIIT. 45S

dee générations ; ainsi le chrétien^ rhonHoe nouveau, se ressent toujours du vieil homme, H y a toujours pour lui à lutter, à combattre jusqu*à ce qu1l ait parcouru la Uce tout entière et soit parvenu fa rimiBortâUté.

TI. Nul doute qu*ll ne soit utile à certaines émes que ne satisfait point la vie vulgaire de pouvoir trou* ver un port, un rcAige, un abri contre le siècle avee ses orages si nombreux, ses tempêtes si diverses, ses naufrages si terribles et si meurtriers ; nul doute par Ui même que ce ne soit un immense service à leur ren* dre que de leur offrir un oasis au milieu des sables brûlants, où elles ne trouvent ni ombrage, ni fraîcheiir, où elles végètent faute d*un milieu convenable dans lequel elles puissent s*épanouir. Qu'H y ^i ^tes àmcs, en effet, appelées à se retirer du monde, à amener une vîe plus haute que la vie ordinaire et qui, pour ceia, éprou* vent le besoin d*écfaapper à la société, c'est là «oe vérité psychologique et d^expérience universelle. Il y a bon nop>i>re il%ommes qui, fatigués de cette grande comédie ^pw Ton appefle la vie officielle, aspirent à vivre uniquement de la vie réelle ; il y a tel chrétien, tel prêtre qui désfoe traverser le temps uniquement en chrétien, en prêtre, «t qui, pour cela, cherche la liberté du désert qui sous-» trait rhomme à la vie artificielle et factice. « Qui donc, se » demande M. de Montalembert, à ncrins d*étre oom* » plétement dépravé par le vice ou appesanti par Ykg^ » et la cupidité, n*a pas éprouvé, au moins une Jfois » avant de mourir, Tattrait de la soUtudeîQui n*a ressenti » le désir ardent d'un repos dursMe el régulier, où la sa- » gesse et la vertu puissent fournir un aliment continuel

> à la vie de l'esprit et du cesur, à la science 'Ou fa

> ramouri Où est l'âme chrétienne, quelque en<3hakiée » qu'elle soit par les liens du péché, quelque souillée » qu'elle ait pu être par le contact des bassesses terres-

> tiest qm B*ait saupirë parfois Mprè^ le charme et le » repos de la vie religieuse, -et respiré de loin le parfum

486 LB8 CHAUTaBOX J0ST1F1É8.

• qu*exhale un de ces suaves et secrets asiles habité par 9 la vertu et le dévouement, et consacré à la méditation » de réternité? Qui n*a rêvé un avenir où il pourrait, » pour un jour au moins, dire de lui-même avec le pro- » phéte : Sedebit soUiariui et îaeebit f Qui n'a compris

• qu*il fallait réserver au moins quelques coins du 9 monde, en dehors des révolutions, des agitations, des » convoitises de la vie ordinaire, pour y réunir les con- » certs de Tadoration et de la reconnaissance des hom- 9 mes f à toutes ces voix de la nature , à tous ces 9 chœurs de la création qui bénissent et vénèrent le » Créateur (i) ? »

A la preuve du sentiment intime, vient se joindre la preuve historique. On connaît ce mot du P. Lacordaire parlant des couvents : « Que de fois dans les rudes années » qui viennent de s*écouler pour nous, nous avons habité

• en désir ces forteresses paisibles qui ont calmé tant de 9 passions et protégé tant de vies (2) ! > On sait aussi ce que disait le célèbre Môhler. Ayant porté son attention sur Tapparition, le développement et la situation des Ordres Religieux dans TEglise, il sentit le monasticisme exercer sur lui un attrait de plus en plus puissant à mesure que ses recherches s'approfondissaient, que sa pensée mûrissait davantage. Dans les derniers temps de sa vie, il n'avait plus de goût que pour Tétude des sources les plus anciennes de Thistoire des Moines. H s*en entretenait avec effusion dans le cercle de ses amis et répétait souvent : m Si j'étais encore jeune ou moins malade, 9 avec quelle joie je me retirerais dans la solitude d*un

• cloître (3). » Maine de Biran disait aussi : « Dans les 9 circonstances actuelles et vu ma manière de penser, la

• vie que j*ai adoptée est la seule qui puisse me conve- 9 nir» Isolé du monde, loin des hommes si méchants,

(1) Leê Moineê d^ Occident, Introd., ch. II.

(2) Mémoire pour le rétabHêêâmênt des Frère»-Prêek9ur$, eh. IL (S) DicHon* ene^hpédi^m$ art. BloJiltr.

SERVICES qu'ils RENDENT. 457

» ciiltivjaat quelques talents que j'aime, moins à portée » que partout ailleurs d'être témoin des désordres qui » l)ouleversent notre malheureuse patrie, je ne désire

> rien autre ebose que de pouvoir vivre dans ma soU- » tude (1). 9

Quant au baron de Géramb qui ne trouvait ni dans les plaisirs» ni dans les voyages le calme, le repos, la tranquillité vers lesquels son àme aspirait mystérieusement, . il dit, parlant d'une première traversée sur le lac Mfl^eur : « Je m'étais autrefois embarqué sur ce » même lac, j'avais dix-buit ans ; je faisais des rêves de » bonbeur ; un avenir de jouissance se déroulait devant » mon imagination effervescente, car j'étais alors entouré ». de tout ce qui peut rendre beureux sur la terre ; le

> monde s'ouvrait à mes regards comme un palais en- 9 cbanté ; je ne voyais aucun obstacle, j'aspirais à tout et » je croyais pouvoir atteindre tout ce que j'ambitionnais. » Me voici auyourd'bui inaperçu dans un coin du bateau. 9 me souvenant du jour où» sur ce même lac, je vis jadis » pour la première fois le ciel encbanteur de l'Italie, où 9 yen aspirais les brises embaumées et enivrantes. Italie ! » C'est sur tes bords que j'ai cbercbé à vider la coupe de a toutes les joies et aujourd'hui que je suis moine et

> moine pénitent, je me demande si jlétais véritablement

• beureux. Non, un moment d'ivresse et de folie ne peut » donner le bonheur. C'est dans le donjon de Yincennes

* que j'ai connu la paix, c'est au couvent de la Trappe,

> dans le sac et la cendre, que j'ai connu la joie véri-

> table (3). >

Comme on demandait à saint Othon, évêque de Bamberg, pourquoi il créait tant de couvents, il répondit entr'autres : « Cette terre est un lieu d'exil, il faut multi- » plier les hôtelleries pour la foule de pèlerins et

(1) Vie de Maine de Biran, par M. Ernest NaYÎlle, p. 12.

(2) Pèlerinage à JémeaUmj lettre VI.

» d*é(rangers qui la traversent parmi les dangers et \es > fatigues incessantes (1). > ^

Oui, s'il est des liommes pour lesquels le monde €si trop étroit, et qui ont besoin d*en sortir, parce qu*ii ne peut apaiser leur faim et leur soif, parce qu'il les laisse vides de Dieu et vides d*eux-mémes ; s'il est des âmes dont la tendance est de se cacher, comme il en est dont la tendance est de se montrer, s*il est des âmes qui ont besoin de vivre recueillies, solitaires, affranchies de toutes les sollicitudes, de tous les soucis terrestres» corome îl«n est d'autres qui ont besoin de s'extérioriser, de se répandre, si cela est, ainsi qu'on ne peut le contester, qui ne comprend l'importance d'un Déâert, où les natures qui en ont la vocation puissent s'arracher aux dégodts, aux soucis, aux contradictions de la vie dans le siècle, donner à leurs facultés 1e noble aliment qu'ettesrédament, se lancer comme l'aigle dans l'espace et aller droit fk l'infini ? Qui ne comprend par là même Tutithé, Thnpertanoe, la nécessité d*une Chartreuse qui offre k ces natures le milieu qu'elles réclament, puisque Chartreuse est synonyme de Désert? Ne nous y trompons point, toute ine ne s'épanouit pas également partout, de même que toute plante ne s'acclimate pas en tous lieux. Philosophes! Tous vous appelez philantropes, vous dites que vous ne rêvez que le bonheur de vos semblables, l'amélioration de leur sorti S*il en est ainsi, respectez, aimez, bénissez une Chartreuse^ où quelques-uns de vos frères trouvent le repos qu'ils avaient demandé à tout et que rien ne leur avait donné, goûtent la joie, cette nourriture délicieuse de l'àme qui a renoncé au monde ; laissez vivre en paix se3 habitants qui sont là où ils doivent être et qui ne seraient à leur place nulle part ailleurs.

(i) MttDdos kl» loiiig exilium esi^ij^uundiù vivUna? in hpfi qioii.^ p^re- (^namitr a Domino, onde stabnjig egemus atqae diversoriis. 4^1» SS. JI Jol. Vita i syDchrooo, o. 27, p. 386.

SERVICES qu'ils RENDENT. 459

Une réflexion qui vient encore h Tappiii de ce que nous avons dit, c*est que toujours la solitude a compté de nombreux disciples qui sont accourus à elle soit par goût, soit par philosophie, soit par vertu. Avant le Christ on vit les Réchabites, les Esséniens, les Nazaréens. Depuis le Christ on vit des essaims des solitaires qui, après s*étre exilés du monde, s'ensevelissaient tout vivants dans les antres, dans le creux des rochers, ne conservant un corps que pour en faire Tinstruroent de la plus rude pénitence et apparaissant au monde étonné comme les ^nges du Désert. Et quels noms que ceux de ces hommes qui brillent dans Thistoire comme les astres au firmament! Holëe, Elie, Elisée, Jérémie, saint Jean-Baptiste^ saint Antoine, saint Paul, saint PacAme, saint Hilarion, saint Siméon Stylite, saint Jérôme, saint BenoH, saint Bernard et tant d'autres nobles flis de la solitude. A toutes les époques, le Désert a eu ses amateurs et ses partisans. Si le phénomène de la vie érémitique s'est reproduit dans tous les temps et dans tous les lieux, nç faut- il pas qu'il y ait dans la nature une loi constante, tiniverselle, qui pousse certains hommes à la solitude ? Ne faut-il point que la vie solitaire soit une partie de la vie de l'humanité, comme elle a été une partie de la vie du Christ, qui est le modèle universel de la vie humaine?

VTI. Nul doute encore que ce ne soit un service immense à rendre à certaines âmes que de leur offrir le^ moyens de travailler sans cesse h leur progrès moral, à leur sanctification. L'amélioration morale, en effet, est Je but que se propose la religion et que doit assigner toute fAiitosophle tant soit peu spiritualiste et digne du nom qu'elle porte. Or, comment Fàme s'améliore-t-elle T Par les pratiques de Tascëtisme, par des méditations fréquentes, par de nombreux retours sur elle-même., par des éhns, des désirs, parla mise en pratique de ce conseil que donnait souvent la philosophie ancienne : flabite^ avec voua-mémesy Tecum habita^ par son union avec Celui

460 LES CHARTREUX JUSTiriÉS.

qui est la perfection suprême. L*àine eu effet, qui est rimage de Dieu, ne peut se parfaire que par son union avec Dieu, et ses rapports avec Dieu sont nécessairement ceux qui la perfectionnent davantage. Si nos occupations tirent leur noblesse et leur grandeur de Tobjet même sur lequel nos facultés s'exercent, y a-t-il une occupation plus noble et plus ennoblissante, plus grande et plus i^grandissante que celle par laquelle nous nous exerçons sur Dieu, la noblesse et la grandeur même? Or, qu'estce qu'une Chartreuse ? C'est une Maison consacrée à la culture religieuse de l'àme, au maintien de ses relations avec la divinité. Dès lors, une Chartreuse ne se révèle-telle pas comme une institution éminemment favorable à la vertu ? Quiconque désire le règne de la vertu, ne doit-il point être sympathique à l'Ordre des Chartreux ? l'admirer? l'aimer ? lui donner aide et défense? Le siècle, qui a établi des prix de vertu, ne doit-il point savoir le bénir, lui qui donne aux âmes qu'il accueille de pouvoir constamment respirer du côté du ciel, se dilater du côté de l'Infini, comme le poisson qui prend son élan dans l'immense étendue des mers, coiiime l'oiseau qui prend son essor dans l'immense étendue des cieux? Si Bosserviile était resté ce qu'il fut à une époque néfaste, je veux dire une manufacture, aurait41 rendu d'aussi éminents services à l'humanité, qui est d'autant plus florissante qu'elle compte un plus grand nombre d'àmes vouées à l'ennoblissement d'elles-mêmes? La culture de l'àme, surtout dans sa partie supérieure et divine, n'est-elle point préférable à la culture de la matière? La vraie, la première philosophie, celle à laquelle doivent se rapporter et aboutir toutes les conceptions de l'esprit humain, et sans laquelle tous les systèmes ne valent pas un quart d*heure de peine, comme dirait Pascal, n'est-ce point celle qui travaille à édifier la perfection, sur la ruine de tous les vices ? Non, je n'hésite pas à le dire, il n'y a que ces grossiers épicuriens qui ne connaissent d*autre divinité que la

SERVICES QO'lLS RENDENT. 46 1

boue, d^autre culte que celui de la sensation, d'autre religion que celle de la volupté ; non» il n'y a que de tels hommes qui ne puissent pas apprécier les Chartreuses, qui sont comme les temples de la vertu. Et si ces hommes ^obstinaient à fermer les yeux à Téclat du soleil, s'ils avaient définitivement pris le parti de n'avoir d'autre horizon que celui du monde physique, d'autre patrie que la terre, d'autre doctrine que celle d'une sagesse toute pédestre, nous leur dirions : Si vous ne voulez pas pour vous Dieu et la vertu, ayez du moins l'esprit assez large pour les tolérer et les respecter dans les autres, laissez les âmes qui ne se contentent point de si peu, aspirer à plus, rêver l'idéal et s'efforcer de le réaliser, laissez-les se réfugier dans la solitude qui est la patrie des âmes fortes et qui a été toujours recherchée par les natures supérieures. Voyons plutôt.

Ives de Chartres disait : « J'approuve la vie de ce$ » hommes pour qui la cité n'est qu'une prison, qui » trouvent le paradis dans la solitude, qui y vivent du » travail de leurs mains, ou qui cherchent à s'y refaire » l'esprit par la douceur de la vie contemplative, qui boi- » vent des lèvres de leur cœur à la fontaine de vie et » oublient tout ce qui est en arrière d'eux pour ne re- » garder qu'en avant (1). »

Pierre de Blois écrivait au Chartreux Alexandre, qui voulait sortir de l'Ordre : « Pourquoi voulez-vous ôter la » bonne opinion que nous avons des Chartreux? Si vous » considérez la Maison que vous voulez quitter, pensez » d'où vous venez et où vous allez. Vous laissez Jérusa- > lem pour Babylone, la terre promise pour l'Egypte, » Pexll pour la patrie, le Ciel pour l'Enfer, le repos et la » paix pour les fatigues et les misères ; la Maison des » Chartreux située entre les montagnes, pierres et ro-

(1) Anaelioretaniin Tîtam bod improbo... qnibas est solitado paradisos et cîvitaa eareer. Bp. GXGII. Migne, Patrol,^ t. CLXII, col. 202.

469 LB8 CHARTEEUX JOSTIPlAS.

» chers , éiant plutôt la demeure des anges que des » hommes (1). >

A la fin de sa vie, le célèbre Ludolphe quitta TOrdre des Dominicain» pour entrer dans celui des Chartreux, c afin, disait*il, d*étre plus libre de contempler ei de cultiver les choses divines (2). »

Le célèbre philosophe Justin, aspirant & la solution des plus hautes questions de la mélapkysique et ayant auc^ cessivement interrogé un stoïcien^ puis un aristotélicien, puis un pythagoricien» puis un platonicien, prit le parti d'aller se promener solitairement le long de la mer pour y philosopher à son aise. Il marchait depuis peu lorsqu'il rencontra un vieillard d'un aspect vénérable qui, disaitil, attendait Tarrivée d*un navire et de quelques parenls. Ce vieillard interrogea Justin sur le motif qui ramenait en ce lieu. Or, que répondit celui-ci^ qui alors D'avail pas encore dépouillé la barbe et le manteau du phik>sophe. Il répondit par ces paroles qui s'appliquent admirablement à une Chartreuse , qu^ « il aimait ces B plages solitaires parce qu'elles étaient favorables à la » réflexion (3}. ■

VIII. Nul doute que ce ne soit rendre k rhuroanilé un service de premier ordre que de prier pour elle. La prière est une loi de notre nature, car l'histoire nous la montre à l'état de fait universel ; elle est l'àme du monAe ; c'est par elle que les requêtes des mortels sont]

(1) TiNB littêfi^ fafciant tè insanam. Si anêndàs domtiD Cartusiensen qum rélitf^èt^ âmtiêrm, oéusidera attdev«iriaiB, ait qvA tàMi JéméleÉi pfé Bëb>lM»; Térrtn promisâionis pro iBgypto, pro ejdKo' iMtrita, taîm»^ inferno, quielem et pacem pro labore ei misent derelioqais. Domiu aaq^idia Cârfasiensiè et lobilï hAbltatfonfs illiiis sUas est in monlAos» et sctfpoljs et in ftm é\m |Mtiitt'hd>itMio iS|jèl«ftin flani H^ttlMii. Sp. LXXX^, édl Mjfliei Polr^l.

(2) Diction . encyelop., art. Ladolphe.

(3) Sie affeetas corn Yellem aliquando plorima solitadioe aDÎmott «tplere atque bominumTestigiaTitare, profectus sum in agrum quomdam dqb à mari. Diaio$. cum Thryphané, n. Itl.

SMViCBS qu'ils rbmdbnt. 463

à la divinité et que les biens de la divinité descendent sur les mortels* La société qui a besoin pour subsister du pain nmtériel a besoin aussi du pain spirituel, de Ta lumière qui éclaire^ de la force qui soutient, de la vie qui anime ; or la lumière, la force, la vie ne se trouvent que dans le seîQ de Dieu comme dans leur inépuisable foyer. G*est donc par la prière que le monde subsiste ; 6tez-la, bientôt il chancelle et va de décadence en décadence, jusqu*à ce qu'enfin il succombe sous le poids de ses ténèbres et de ses crimes. Prier c'est donc se dévouer pour le genre humain. Quiconque n'entend pas cela n'entend rien ni à la nature de Dieu, ni à la nature de l'homme. Aussi l'Ecriture n'a-t-elle pas cru pouvoir faire un plus bel éloge de Jérémie, mieux montrer son dévouement pour Israël qu'en disant : « Il prie beaucoup pour son peuple » et pour toute la ville sainte (i). » Or, qu*est<-ce qu'un Chartreux ? C'est l'homme par excellence de la prière. Il prie le ^our, il prie la nuit, il prie à Féglise en commun avec ses frères» il prie en particulier, seul dans sa cellule. Sans cesse ses lèvres s'ouvrent aux sacrés cantiques ; sans cesse en même temps qu'il répand l'aumône du pain, il répand* Taumône de la prière qui est pour lui un office public, un devoir spécial érigé à l'état d'institution permanente,' Dés lors, une Chartreuse n'est -elle point une source de bénédictions pour Theureux pays où elle est située? Les biens spirituels» les biens divins, qui sont les premiers de tous» n'en découlent-ils pas à flots ? Ne peuton pas comparer une Chartreuse à ces fontaines publiques qui communiquent à toute une cité, à tout un pays leurs eaux rafraîchissantes ? Ne peut- on point comparer son action à celle de la rosée du ciel tombant doucement sur les plantes qu'a flétries et presque desséchées un soleil brûlant T S'il est vrai que celui qui travaille prie,

(A) Hit M|fr«iniÉi«n«Wr et ftopoK Ilràel, hie «si qui hoUmi ofti pr» popQlaei ttniversa sineta eivilate. II Mœhah-.f c. XI, n. 14.

n*est-il pas vrai aussi que celui qui prie travaille, accom* plit le labeur par excellence ? Dès lors, les Ordres monastiques les moins compris, ceux qui se livrent à la contemplation, ne méritent-ils pas d*étre placés bien haut dans Festime et la reconnaissance des chrétiens ? Des populatlonsne doivent-elles point s*estimer heureuses, se regarder comme privilégiées de posséder dans leur voisinage des Religieux qui, comme autant de paratonnerres, détournent la foydre de la justice divine prête à les frapper, EripuU cœlo fulmen^ ou qui, comme Moïse sur la montagne, tiennent leurs mains élevées vers le ciel pendant que les fidèles combattent dans la plaine ? Leur mission n*estelle point sublime entre toutes ? Pour ne point Tapprécier, ne faut-il pas être de ces philosophes à courte vue, qui Ile croient qu*aux lois de la nature, aux caprices du hasard, à Taveugle fatalité, à la roue de la fortune et qui se montrent d'autant plus myopes qu1ls pensent par là être des gens d*esprit. Repoussons cette étroite et dégradante philosophie, laissons Thumanité prier dans les Chartreux et par les Chartreux, laissons ces pieux solitaires accomplir le sublime office de la prière privée et publique, laissons-les faire descendre la vie divine sur les âmes dont la sanctification est un don de Dieu, sur les travaux des apôtres, dont la parole laissée à ellemême et à elle seule ne serait qu*un airain sonnant, une cymbale retentissante, attendu que ce n*est ni celui qui plante, ni celui qui arrose, mais Dieu seul qui peut donner Taccroissement. Ces Religieux sont nos avocats, la guerre que nous leur ferions ne nous serait-elle pas avant tout funeste? et n'en serions-nous pas les premières victimes? Les traits que nous lancerions contre eux ne se retourneraient-ils pas contre nous ? Les pierres de leurs maisons, si nous voulions les démolir, ne retomberaient-elles pas sur nos têtes, et n'arriverait-il point par Ik que nous nous nuirions bien plus à nou»-mémes que nous ne pourrions leur nuire? Nos affaires entre leurs

8BRVICE8 QU*ILS RBNDBflT. 4G5

tnains sont en bonnes mains , laissons-les y. Nous avons trop besoin d*eux pour qu*il soit sage à nous de vouloir les écarter. Si la vie conieniplative a une action moins visible sur le monde, elle n'a pas pour cela une action moins réelle. Le Chartreux par sa vie contemplative fait chaque jour ce que fit Jésus-Christ, lorsque! se retira dans le Désert, ce quMI fit sur le Calvaire, lorsqull pria pour les pécheurs, ce qu1l fait chaque jour à l'autel. Demander après cela à quoi servent les Chartreux, o*est-ce point demander à quoi sert Jésus-Christ luimême?

« Le premier des services^ que conféraient les Moi- » oes à la société chrétienne, dit M. de Montalembert, » c'était de prier, de prier beaucoup, de prier toujours 1 pour tous ceux qui prient mal ou qui ne prient point. » La chrétienté honorait et estimait surtout en eux cette » immense force d'intercession, ces supplications toujours » actives, toujours ferventes, ces torrents de prières ver- » ses sans cesse auprès de Dieu q i veut qu*on l*implore.

> Ils détournaient ainsi la colère de Dieu, ils allégeaieni » le poids des iniquités du monde, ils rétablissaient Té-

> quilibre rnire Tempire du ciel et Tempire de la terre. 1 Aux yeux de nos pères, ce qui maintenait le monde • dans son assiette, c'était cet équilibre entre la prière » et Taciion, entre les voix suppliantes de l'humanité » craintive ou reconnaissante et le bruit incessant de ses » passions et de ses travaux. Quand cet équilibre est » troublé, tout se trouble dans Tàme comme dans la » société (t). •

M Guizot, montrant que la prière est une loi du monde religieux et, par suite que, la \ie priante des Chartreux a sa raison d'être dans les besoins de notre nature» a dit aussi : « Seul entre tous les êtres ici-bas, Thomme » prie. Parmi ses instincts moraux, il n'en est point de

(i) £e« Moineê d'OecidenL Introd., ch. IV.

tes CHAHTRBUX JUSTIFIAS..

pkis naturel f de plus utiiv^nelf de plus imnnMle qui Ift prière. L*enfant 8*y porte avec une docilité em* pressée. Le vieillard 8*y replie comme dans un re* fttge contre la décadence et l'isolement. La prière monte d'elle-même sur les jeunes lèvres qui balbutient k peine ; le nom de Dieu est sur les lèvres mourantes qui n ont plus la force de le prononcer... Partout où vivent les hommes, dans cerlaines circonstances, à certaines heures, sous Tempire de cerlaines impressions ée rame, les yeux s^élèvent, les mains se joignent, les genoux fléchissent pour implorer, pour rendre grice% pour adorer et pour apaiser avec transport ou avec tremblement, publiquement ou dans le secret de soa oœur ; c*est à la prière que 1 homme s*adresse en dernier recours pour combler les vides de son ime ou porter les fardeaux de sa destinée. Personne ne méconnait la valeur morale et intérieure de la prière. Indépeodamroent de son efficacité quant à son objet, par cela seul qu*elle pi:ie, Tâme s*apaise, se relève et se fortifie. Elle éprouve en se tournant vers Dieu, ce sentiment de retour & la santé, au repos qui se répand dans le corps quand il passe d*un air orageux et lourd à une atmosphère sereine et pure. C'est Dieu qui régne et agit. Sous sommes ouvriers avec Dieu, dit saint Paul. Par la prière, Thomme participe au gouvernement du monde. »

Celui qui ne comprend pas la raison d*étre des Chartreux, qui sont spécialement voués à la prière, celui là est donc un homme qui ne comprend pas le christianisme dans ce qu'il a de plus intime, de plus profond, de plus lui-même, je veux dire le sacrifice, la pénitence et h supplication. On prend quelquefois la défense des Relipeux en disant qu'ils ne font de mal à personne ; nous là prenons^ nous, en disant que par là même qu'ils prient ils font du bien à tous.

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