‹ L'Orégon [microforme]Chapitre 4 sur 9 · IN L'ORÉGON · texte numérisé non relu

IN L'ORÉGON

à Honolulu, capitale des iles Sandwich, et en Californie, aux ports de Monte-Rey et de San-Francisco, Elle emploie pour son commerce de Ta côte nord-ouest cinq corvettes marchandes de 360 lonneaux , commandées par des officiers expérimentés , et ayant à bord de dix-huit à vingt hommes d'équipage. Ces navires, construits avec le plus grand soin et sur un modèle uniforme, afin que les agrès el autres objets de rechange puissent leur servir indistinosment, sont armés de six caronades de seize et pourvus de munitions, de fusils, de laaces et de haches d'abordage. Indépendamment du pavillon anglais qui flotte à l'arrière , ils portent au mât de beaupré le pavillon de Funion des Trois-Royaumes. La Compagnie possède encore deux goëlettes et un pyroscaphe de Beaver, destiné spécialement à trafiquer dans le détroit de Juande-Fucaet dans les nombreux archipels de la côte.

À une époque fixe de l'anuce, les chefs des districts se réunissent pour traiter des affaires de la Compagnie et proposer les améliorations à introduire, et les nouveaux postes à créer. Si l'on remarque que, dans quelques cantons, le nombre des castors diminue, on cesse de faire trapper, afin que l'espèce ait la faculté de se reproduire. Certaines tribus punissent même de mort les Indiens qui font la chasse à ces animaux pendant le printemps et l'été, Le gouverneur des territoires, sir George Simpson, traverse tous les trois ans le continent de l'Amérique, examine les différents forts, et va rendre comple au comité, à Londres, de la situation des affaires. En 1842, après les avoir inspectés, ainsi que les établissements de Sandwich et de Californie, il pénétra dans l'Amérique russe el retourna en Europe par le Kamtschatka et la Sibérie. La Compagnie impériale russo- américaine de Saint-Pétersbourg montra non moins d'imprudence que de courtoisie en laissant visiter ses comploirs par ce chef intelligent d'une compagnie rivale.

Min que les rapports des établissements entre eux soient fixés d'une manière périodique, on expédie de Montréal, chaque année, au mois de mai, un exprès, accompagné d'une brigade de porteurs, de bateliers, d'engagés et de nouveaux agents qui se rendent dans

les postes, l'itinéraire que suit cette caravane permet de relier par

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une ligne de lues et de rivières l \lantique à la Mer Pacilique, de franchir les dix-huit cents lieues qui séparent ces deux océans, et d'aller enfin par eau de Londres où de Paris à la mer du Sud, en traversant le continent américain sans interrompre la navigation autrement que par an trajet de quelques jours à cheval. Le voyage dure quatre mois et demi, non compris les halles que le besoin de repos nécessite, et celles auxquelles les affaires obligent dans les différentes stations. La brigade qui quitte Montréal au commencement de mai n'arrive au fort Van-Couver que dans le courant d'octobre,

in Europe, où les excursions les plus lointaines sont devenues faciles, grâce au comlortable dont on les entoure et au peu de danger qu'elles offrent, on ne saurait se faire une juste idée des fatigues et des périls qu'entraine cette manière de voyager, FE faut se condamner à passer des journées et des nuits entières accroupi dans des barges, essuyer le vent, la neige, des torrents de pluie; sauter des rapides sans nombre; traverser de petiles rivières jusqu'à vingt-cinq fois dans un jour ; côtoyer d'énormes masses graniliques qui se détachent souvent du pic des montagnes et balayent tout ce qu'elles rencontrent sur leur passage ; faire à pied de longs trajets à travers les rochers, les bois et les marécages, trainant ou portant sur les épavies des bateaux devenus inutiles à cause des cascades qui interrompent la navigation ; camper, durant la mauvaise saison, dans des lieux humides et froids ; pendant l'été, au bord des rivières, où se cachent des serpents tenimeux, trop heureux encore quand on n'a point à défendre sa vie contre l'attaque d'Indiens hostiles.

La Compagnie posséde dans ses territoires deux cents forts et stations. La plupart ne constituent, à vrai dire, qu'un quadrilatère formé par une palissade de pieux très-serrés, hauts de cinq à six mètres et suffisants pour repousser les attaques indisciplinées des Indiens. Les maisons des facteurs, celles des engagés el les magasins occupent le milieu du carré. Dans les régions cependant où les naturels plus entreprenants el plus belliqueux se

livrent à des hostilités fréquentes, la palissade est défendue par

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2) L'OREGONX,

des bastions placés aux angles et armés de quatre à huit pièces de canon. Une galerie supérieure qui règne autour de l'enceinte permet de porter au loin les feux de mousqueterie et de découvrir l'ennemi à de grandes distances. Les stations, situées au milieu des peuplades paisibles, ne sont que des endroits de repos, de ravitaillement et des comptoirs d'échange.

Le point central des établissements anglais est le fort construit en 1824 par le docteur Mac-Loughlin, et qu'il nomma fort Van- Couver. Il s'élève, à quarante lieues de la mer, sur la rive droite et nord du Rio-Colombia. La situation est extrêmement pittoresque : devant ce fort se déroulent au loin d'immenses plaines couvertes de verdure; sur le premier plan les eaux limpides du fleuve, ombragées d'arbres énormes ; et au sud-esf le mout Hood, dont la neige éternelle éontraste avec la couleur sombre des forêts de pins qui l'entourent.

Ce fort, éloigné de trois cents mètres du rivage, n'a ni fossé, ni armements d'aucune espèce, on aperçoit seulement au milieu de la conr deux vieux canons de fer enclouës. Sa population tolale se compose de sept cents individus, dont vingt-cinq Anglais el cent engagés Français-Canadiens avec leurs familles. Ces blancs, qui, pour la plupart, sont mariés à des femmes indiennes, parlent généralement français. Quant aux Indiens Tehinouks, dont les tribus avoisinent Van-Conver, ils se servent d'un jargon formé de mots indiens mêlés de mots français el de quelques expressions anglaises. Comme tous les autres Indiens de ce territoire, les Tehinouks distinguent fort bien, à première vue, les différentes populations blanches : ils désignent les Espagnols de la Californie par le nom de Spagnols. 65 les Xnglais par celui de Kinjor (corruption des mots King-ücorge }, comme étant sujets du roi George ; ils appellent les Américains Boston, parce qu'ils viennent presque tous de cette ville, et les Français-Canadiens Fransé où Pasayouk, c'est-à-dire visages blancs, les Français étant incontestablement les premiers blancs qui aient traversé les Montagnes-Rocheuses., C'est avec ces derniers que les Indiens en-

tretiennent les rapports les plus familiers.

Le mouvement commercial est assez considérable au fort Van- Couver, car c'est le point où arrivent les produits des autres forts du territoire, et c'est aussi de là que partent les caravanes et les brigades de porteurs qui vont distribuer les marchandises dans les stations de l'intérieur. Il en résulte que le fort Van-Couver, qui au dehors ressemble à une grande ferme entourée de bâtiments d'ex ploitition agricole, n'est en réalité au detans qu'un comptoir de la Cité de Londres. Une quinzaine de clercs et de commis sont employés à la vente et aux écritures, Is se réunissent dans leurs bureaux, au son de la cloche, dès sept heures du matin, Les habitations sont des espèces de casernes où rien ne rappelle le com fortable anglais. Le mobilier consiste en une petite table, une chaise ou un banc et un lit de camp criblé d'insectes et recouvert avec deux couvertures de laine. I faut avouer cependant que cet ameublement modeste parait précieux à qui a passé deux années, dormant en plein air, et des semaines entières à explorer des fleuves en canots découverts, au milieu de pluies incessantes et glaciales.

Le dimanche, la salle à manger se convertit en oratoire, et l'un des employés lit les prières de la liturgie protestante. Quant aux Français, ils se réunissent à la chapelle pour y faire des lectures pieuses et chanter des cantiques en l'absence des prêtres. Le fort Van-Couver est la résidence du docteur Mac-Loughlin, agent spécial de la Compagnie, qui a acquis, par suite de son mariage avec la fille de Concomely, principal chef des tribus du Rio-Colombia, et grâce à sa haute taille et à sa force prodigieuse, une très-grande influence sur les populations indiennes. M. Mac-Loughlin, qui joint d'ailleurs une haute intelligence à un esprit entreprenant, vient de tracer dans la vallée du Ouallamet le plan d'une ville à laquelle il a donné le nom d'Orégon, et d'un commun accord, les Américains, les Anglais et les Francais lui ont offert provisoirement le gouvernement de tout le territoire.

La diminution des animaux à fourrure à fixé l'attention de la

Compagnie d'Hudson sur l'agriculture. Elle récolte pour son

compile, aux forts Van-Couver, Nesqually et Kaoulis, environ

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vingt mille hectolitres de céréales. Les bois faconnés et équarris qu'elle envoie aux iles Sandwich et même en Californie ne laissent pas que d'offrir une valeur assez grande, eu égard à la pénurie et au manque d'usines des lieux où on les exporte. Elle expédie également chaque année dans ces iles et à Londres des cargaisons de barils de sauraons. Telle est l'abondance de ce poisson daus le Rio-Colombia, et par suite la modicité de son prix, que les salaisons peuvent soutenir la concurrence avec les quantités de saumons provenant d'Écosse, et qui sont consommées dans la Grande-Bretagne. Les os et l'huile de b‘leine, les plumes et le duvet de cygne, les dents d'éléphant marin et la colle de poisson forment des articles d'exportation de peu d'importance. Les pelleteries et les fourrures exportées annuellement par la Compagnie ne sauraient être évaluées à moins de deux millions : nous avons vu, en décembre 1841, le navire Colombia partir pour Londres avec une cargaison estimée cent mille livres sterling, c'est-à-dire deux millions cinq cent mille francs. Les articles importés d'Angleterre par la Compagnie, en général d'une qualité inférieure, consistent en étoffes grossières, objets d'habillement, toiles ordinaires, draps, indiennes, faïence, verrerie, ustensiles de ménage, coutellerie commune, verroterie, ornements en cuivre pour les Indiens, outils de charpente et de menuiserie, Ajoutons que, si la Compagnie a eu le tort de vendre aux Indiens des armes à feu et de la poudre, elle à sagement évité de répandre parmi eux l'usage des liqueurs spiritueuses.

Son privilège, expiré en 18#1, ayant été renouvelé par le parlement anglais, malgré les négociations pendantes avec !: cabinet de Washington, pour la démarcation des frontitres de ouest, la Compagnie continue à jouir de ce monopole. Cependant, ses agents résidant en Amérique, voyant la race des animaux à fourrure s'éteindre, et craignant que le gouvernement anglais n'abandonne la rive gauche de la Colombie , ont formé entre eux, il y a six ans, une société entièrement indépendante de la Compagnie d'Hudson, sous le titre de Compagnie d'Agriculture de la baie de Puget ( Pu-

gels Sound agricultural Company). Ms ont choisi d'avance une

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des parties les plus fertiles du territoire, située autour de la baie de Puget et de ses excellents mouillages, el y ont réuni et confié à des colons libres sept mille bêtes à cornes et douze mille moutons. Le capital de cette Société est de deux cent mille livres sterling (plus de cinq millions de francs), et ses actions, fort recherchées à la Bourse de Londres, ont donné tout récemment aux porteurs un dividende de 5 p. 100 d'intérêt.

Les chefs-facteurs, en constituant cette association, ont agi avec une extrême habileté, puisqu'ils se trouvent maitres, quels que puissent être les événements ultérieurs, des portions les plus riches de l'Orégon, de son meilleur port, et qu'ils disposent de terrains précieux qu'ils peuvent céder, où de bestiaux qu'ils peuvent vendre à de nouveaux colons. Dans l'espoir de retirer de trèsgrands avantages de l'élève des moutons , l'association en à acheté huit mille en Californie, ef à fait venir d'Écosse des béliers de race supérieure. Aucun pays, en effet, n'est plus propre à la propagation des bètes à laine, car l'admirable température de la baie de Puget permet de laisser hiverner les tronpeaux en toute saison dans des prairies couvertes d'une herbe épaisse. Les manufacturiers anglais, effrayés de la redoutable concurrence qui s'élève en l'rance, en Suisse, aux États-Unis même pour la filature et le tissage des étoffes de coton, se sont adonnés, depuis quelques années avec un soin spécial, à la fabrication des tissus de laine. La consommation de cette matière première s'est tellement accrue, que sa production dans l'ancien monde est devenue insuffisante : aussi les colons de la Nouvelle-Hollande et du cap de Bonne-Espérance, qui se livrent à cette branche de commerce, ont-ils profité de cette pénurie pour envoyer leurs produits en Europe et réaliser d'immenses bénéfices. Nous n'hésitons pas à croire qu'avant peu la Californie et la baie de Puget ne se trouvent pas dans des conditions moins favorables pour placer avec avantage les laines de leurs troupeaux sur les marchés européens.

La population de la baie de Puget se compose de sept à huit cents âmes, dont plus des trois quarts sont des colons libres : à

Kaoulis on compte six cents individus et plus de cent familles d'en-

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gagés dans les plaines au bord du Ouallamet. Les Francais sont établis dans cette vallée depuis 1831 ; s'ils ne sont point, comme ceux de Nesqually, à proximité d'un port, ils ont, en compensation, des terres plus fécondes, une température plus douce et la facilité précieuse de pouvoir aller en Californie chercher des bestiaux de toute espèce.

Ayant visité avec soin cette vallée, nous avons remarqué, non sans plaisir, l'empressemient que mettaient les Français du Canada à venir quelquelois de plusieurs lieues pour voir un Français de France, comme ils nous appellent. Au commencement de 1843, les colons français du Ouallamet possédaient 3,000 bœufs, 1,800 chevaux, 3,000 cochons et 500 moutons. Ils avaient récolté dans l'année plus de dix mille hectolitres de blé et trois mille de légumineuses et autres grains. La Compagnie d'Hudson achète leurs récoltes où plutôt Les échange contre des marchandises européennes, du fer et des instruments aratoires. Quelques colons ont construit des moulins et des scieries mécaniques sur les nombreux cours d'eau qui arrosent la vallée. D’autres se rendent, chaque année, à San-Francisco pour en ramener des chevaux et des bœufs ; la saison venue, ils trappent le petit nombre de castors qui ont survécu aux massacres périodiques qu'on leur fait subir, et préparent des fourrures et des pelleteries ; toutefois, l'occupation principale des colons consiste dans l’agriculture.

Bien que la plupart d'entre eux aient épousé des femmes indiennes , la langue française est restée la seule usitée dans la colonie. Lors de la visite que nous fimes au Ouallamet avec le gouverneur Simpson, nous ne pümes nous empêcher de remarquer la pénible impression qu'éprouvaient les Canadiens en se voyant gouvernés par une personne d'une race et d'une religion différente de la leur, et qui ne se servait pas même de leur langue. Plusiers fermiers, en effet, répondaient à sir George, qui leur demandait en anglais des nouvelles de leurs affaires et de leur santé: « Nous ne parlons pas anglais, nous autres ; nous sommes tous Français ici.»

Les Canadiens sont habitués à ne considérer comme véritablement

supérieur que ce qui vient de France ; ils laissent percer cette prévention favorable dans les moindres choses : c'est ainsi qu'ils appellent la plus belle espèce de canards domestiques des canards de France, les souliers de cuir anglais des souliers francais, l'Europe la France, et tous les blancs des Francais. Les indiens iroquois eux-mêmes poussent si loin ce préjugé, qu'un vieux guide mtis auquel on demandait d'où sortait un très-bon fusil qu'il portait sur l'épaule répondit qu'it venait de la vieille France de Londres! Le nom de Napoléon ne leur est pas inconnu: j'obtins de l’un d'eux, en échange d'une chemise, une corne d’élan servant de mesure à poudre et surmontée de la figure de l'empereur grossièrement sculplée avec un couteau. Un autre Indien, au cou duquel était suspendue une pièce de monnaie à l'effigie de Napoléon, nous disait, dans son naif enthousiasme, que, S'il était possible de se rendre à pied auprès du grand chef des Francais, il se mettrait en route à l'instant même.

Sur chacun des points occupés par la population blanche, il existe une mission qui sert en quelque sorte de centre anx Français- Canadiens. Jusqu'en 1838, les agents protestants de la Compagnie d'Hudson empèchérent les missionnaires de traverser les Monta-

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gnes-Rocheuses; mais à cette époque, et d'après les instances de l'évêque de Juliopolis, la Compagnie consentit à accorder le passage sur ses canois avec la brigade de lexprès annuel, depuis Montréal jusqu'au Rio-Colombia, à M. Blanchet, prêtre canadien français, ainsi qu'à M. l'abbé Demers. Dès qu'ils furent arrivés à Van-Couver, ces deux ecclésiastiques s'occupèrent activement de fonder des missions parmi les naturels, et ils en ont établi cinq déjà sur différents points du territoire. Ne négligeant aucun moyen de propager et de consolider leur œuvre pieuse, ils se mirent en rapport avec les franciscains espagnols de la Californie, les jésuites français des hautes eaux du Missouri et notre mission des iles Sandwich. L'influence qu'ils exercent sur les Indiens est considérable , el il n'est pas rare de voir des naturels franchir des espaces de cent cinquante et deux cents lieues pour connaitre les

robes notres, ainsi qu'ils nomment nos missionnaires. Nous avons

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pu juger par nous-mèmes des résultats de ce prosél{tisme, qu'aueune difficulté n'arrête, qu'aucun danger n'intimide.

Durant notre exploration de la Colombie, nous étions couchés, par une nuit glaciale de décembre, au bord du fleuve, sur un terrain détrempé, el mal abrités sous un canot renversé, mourant de faim el n'ayant pour toute nourriture que quelques lambeaux de saumon à moitié pourris. Près de nous, les trois Indiens qui nous servaient de rameurs étaient accroupis autour d'un grand feu de sapin, qu'ils savent allumer même au milieu des pluies battantes.

Tout à coup nous les vimes, à notre grande surprise, tirer de leur poitrine un petit crucifix en cuivre et, après avoir fait le signe de la croix, entonner ce cantique qu'on nous apprend dans notre

enfance :

Heureux le cœur fidèle Où règne la ferveur, eue.

Cet air chanté si loin de la France par de pauvres sauvages nous fit oublier un instant nos fatigques, nos privations, et l'horrible misère à ‘iquelle nous étions réduits. La joie de ces Indiens fut inexprimable quand ils virent que nous nous mélions à leurs chants. Pour nous prouver que leur science ne se bornait point à la connaissance de ce cantique, ils nous en récitèrent plusieurs autres que la robe noire (M. l'abbé Blanchet) leur avait enseignés ; puis, nous regardant avec une certaine fierté, ils ajoutaient que les King-Gcorge et les Boston ne savaient pas cela.

Quant aux Canadiens libres placés à proximité des missions, on doit dire à leur louange qu'en l'absence de toute espèce d'autorité civile, ils acceptent volontairement la domination paternelle des prêtres français. Ceux-ci instruisent les enfants, règlent les différends el font le partage des terres. Nous avons été témoins, pendant notre séjour à Saint-Paul du Ouallamet, d'un touchant exemple de cette justice patriareale, Un Français-Canadien fut accusé d'avoir volé un éheval à un Américain : il avoua sa faute, Le conseil des pères de famille, présidé par abbé Blanchet, le condamne à restituer le cheval à son propriétaire, et de plus à rester

trois mois, pendant les offices, à la porte de Péglise, sans que

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l'accès lui en fût permis. Cet homme s'étant soumis docilement à celte épreuve, dès le second dimanche l'abbé Blanchet, après une courte allocution, alla le chercher, Famena dans l'église, l'embrassa les larmes aux Veux et le fit asseoir parmi les autres colons.

Le succès de sa mission a été si grand, que M. Blanchet, aujourd'hui évêque et vicaire apostolique de l'Orégon, est actuellement à Rome pour régulariser près du Souverain-Pontife les affaires de son évéché, el que sous peu il enménera d'Europe, pour le territoire du Rio-Colombia, douze courageux missionnaires, la plupart sortant des maisons religieuses de France.

ILest au moins douteux que le châtiment infligé en pareille circonstance par un juge civil eût produit une impression aussi efficace. En tout cas, cette correction toute paternelle avait le grand avantage de ne laisser subsister aucune flétrissure sur l'individu qu'elle avait atteint.

Cependant , si nous avons éprouvé une joie bien vive en retrouvant sur ces rivages éloignés, dans une contrée sur laquelle la France s'est laissé enlever tous ses droits, un presbytère et des villages qui rappelaient ceux de nos provinces, nous n'avons pas ressenti moins de surprise ni de tristesse lorsque le dimanche, dans l'église où six cents Canadiens étaient rassemblés, nous entendimes un prêtre français dire en français à une population toute française : « Prions Dieu pour notre saint-père le Pape et pour notre bien-aimée reine Victoria!» IPest enjoint aux prêtres de faire une lois par mois et publiquement cette étrange prière, sous peine de destitution.

Tout est objet de crainte pour la domination anglaise, et elle ne voit pas sans déplaisir l'arrivée de nouvelles familles françaises au Ouallamet. La Compagnie d'Hudson pressent que la population libre qui s'y est établie doit lui échapper un jour, et cette prévision, il faut le reconnaitre, est parfaitement motivée par la démarche faite ouvertement en mars 1838 par les principaux colons américains et francais-canadiens, lesquels, en réclamant la proteclion du gouvernement des États-Unis, l'ont invité à prendre pos-

session du territoire de lOrégon

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