‹ L'oreilleChapitre 25 sur 107 · I.’üBEILLE · texte numérisé non relu

I.’üBEILLE

par-dessus. » « Uanimal a conscience de sa maladresse. » L’étonnemenl d’Ewalcl est lellemenl sincère qu’il prend prétexte de cette observation pour attaquer violemment Goltz : « Je recommanderai cette expérience tout particulièrement à ces messieurs qui voudraient expliquer tous les troubles

par ceux qui atteignent la tête Ce serait vouloir persister

d’une façon enfantine dans une opinion préconçue que d’expliquer l’incapacité de nos animaux de soulever suffisamment une patte par une sensation de vertige (ceci s’adresse à Mach, Breuer et autres) ou par l’absence des sensations des mouvements de la tête » (Goltz). Au chapitre viii, il s’élève presque avec la même énergie contre les hypothèses de Goltz et de Mach-Breuer sur le rôle des mouvements de la tête dans certaines fonctions des canaux semi-circulaires. Nous trouvons dans ce chapitre une nouvelle preuve de la sincérité, avec laquelle Ewald est convaincu d’avoir réellement découvert des faits connus depuis longtemps. « Je n’avais pas l’intention de mettre en lumière la régularité presque sans exemple qui caractérise tous les mouvements nystagmiques et la dépendance étroite de ces phénomènes par rapport à certaines parties du labyrinthe : ce qui m’intéressait surtout, c était l’action du labyrinthe sur les mouvements oculaires, ces derniers offrant un exemple excellent à qui veut prouver l’influence générale et indépendante des mouvements de la tête que le labyrinthe exerce sur les muscles. On ne savait jusqu'ici rien de cette influence ». Je me contenterai de rappeller que ma première communication à l’Académie française des Sciences sur « la régularité sans exemple qui caractérise les mouvements nystagmiques » et sur « la dépendance étroite de ces phénomènes par rapport à certaines parties du labyrinthe », ainsi que sur « l’influence indépendante des mouvements de la tête que le labyrinthe exerce sur les muscles », a été faite dès le mois d’août 1876! Ce sont précisément ces observations qui ont servi de point de départ aux conclusions que j’ai utilisées plus tard (1877) dans ma communication détaillée, afin d’établir la nature de l’influence que les canaux semi-circulaires exercent sur les muscles !

LA THliOniK DU SENS DE i/eSPACE

En ce qui concerne d’une façon générale l’influence du labyrinllie sur les muscles du tronc, elle a déjà été décrite d’une façon complète par Bottcher (1873), Gurschmann (1874), Bertlîold (1874), Bornhardt(1875), Spamer (1886) et d’autres !

Après ces citations, qui caractérisent aussi bien la valeur de l’hypothèse que la manière dont elle est fondée, grâce aux emprunts faits chez des auteurs, dont il ne cite même pas les noms et aux découvertes bien anciennes dont la véritable signification lui échappe, il serait inutile d’insister.

Il est juste pourtant d’ajouter que depuis que j’ai dévoilé la valeur de son tonus labyrinthique, Ewald a fait une trouvaille bien meilleure encore. Ainsi qu’il ressort d’une conférence qu’il a faite à Strasbourg en mars 1890, il abandonna sa conception du labyrinthe comme organe de sens du tonus et se rangea à ma manière de voir, d’après laquelle l’appareil vestibulaire constitue un organe de sens pour V orientation dans l’espace destiné à nous renseigner sur les trois directions de l’espace, droite et gauche, haut et bas, arrière et avant. Il utilisa môme ma théorie du sens de l’espace pour déclarer dans la même conférence, faite à un congrès de colombophiles. que la merveilleuse faculté des pigeons voyageurs de retrouver le chemin de leur nid à des distances de plus de 1.000 kilomètres tiendrait à ce fait, qu’ils possèdent dans leur oreille interne un sixième sens particulièrement développé qui leur indique, s’ils doivent se diriger « à gauche ou à droite, en haut ou en bas, ou tourner en cercle. » On le voit, Ewald n’a pas tout à fait bien compris ma théorie, puisqu’il confond l’orientation dans les trois directions de l’espace, qui nous environne, avec l’orientation à distance. La même erreur a été d’ailleurs commise par beaucoup d’autres savants (voir chap. iv, § 8). Cette conférence prouve en tout cas qu’Ewald a voulu adhérer à ma conception des fonctions de l’appareil des canaux semi-circulaires.

§10- — Le rôle des sensations de direction dans la formation de notre représentation de l’espace.

Nous avons donné dans les paragraphes précédents un exposé complet d’une des fonctions de l’appareil vestibulaire.

l/ORIUM.K

de celle qui consiste à graduer et à distribuer les excitations dans les muscles volontaires. Nous dirons ici encore quelques mots sur la nature des sensations ayant leur origine dans les canaux semi-circulaires. Dans les chapitres précédents, nous avons démontré à satiété qu’il ne s’agissait, ni de sensation de rotation ou d’accélération ni de sensations statiques, ou de vertige ou d’équilibre. Les sensations de l'appareil des canaux senii-circidaires sont des sensations des trois directions de l'espace. Dès l’année 1873, « aucun doute ne subsistait pour moi que les canaux semi-circulaires se trouvent en rapport avec certaines représentations spatiales ». Je ne rappellerai que mon expérience d’alors, consistant à produire chez les pigeons le strabisme artificiel, par application de lunettes h verres prismatiques ; « on voit alors apparaître une série de troubles moteurs présentant des analogies non équivoques avec les plus légers des troubles qui se manifestent à la suite de la section des canaux semi-circulaires ». Mes expériences sur les illusions dans les perceptions visuelles, « du moins quand elles se produisent brusquement», avaient exactement la môme signification; elles m’ont fourni dès cette époque le point de dépai t précieux qui m’a guidé è l’élucidation des véritables fonctions du labyrinthe de l’oreille. Elles m’ont servi également de guide pour les recherches sur les rapports entre les canaux semi- circulaires et le centre d’innervation des mouvements oculaires, recherches qui ont abouti à cette loi importante ; « V excitation de chaque canal semi-circulaire provoque des mouvements oscillatoires des globes oculaires dont la direction est déterminée par le choix du canal excité ».

Les sensations provenant des excitations des nerfs des catiaux semi-circulaires sont les sensations de direction chez l' hommes et chez lesanimaux supérieurs., déjà connues depuis des temps immémoriaux. H en est de même du nombre de ces sensations. Trois directions fondamentales arrivent seulement êi notre perception l droite-gauche, haut-bas, avant- arrière. chaque canal semi-circidaire correspo?id une de ces sensations spécifiques de direction.

Le système de coordonnées idéal qui s’élabore dans notre

l.A 'iniioiuiî DU SIÎNS DE l’espace

cerveau à l’aide des trois directions perçues, joue dans la physiolog-ie des organes des sens un rôle considérable. Au cours du développement ultérieur de la théorie du sens de l’espace, surtout après les nombreuses expériences sur les illusions dans les perceptions de direction exposées au chapitre v, je me suis vu obligé d’abandonner les notions proposées par Helmhollz sur les sensations d’innervation, et de contraction des muscles oculaires. Pour la théorie empiiâste, l’admission de sensations de ce genre n’était qu’un expédient. Lorsqu’une hypothèse auxiliaire devient inutile dans la science, elle doit être éliminée le plus vite possible. Tel est le cas de r hypothèse empiriste d’Helmoltz depuis la decouverte d’un organe de sens spécial pour les sensations de direction, dont la valeur pour nos représentations spatiales est beaucoup plus féconde et scientifiquement beaucoup mieux établie. Lorsque nous parlons de sensations de direction, conscientes ou inconscientes, nous sommes à même de nous rendre exactement compte de ce que nous entendons par ce mot, puisque ces sensations parviennent à notre perception quand nous concentrons sur elles notre attention. Ajoutons que Helmholtz luimême a depuis expressément renoncé aux sensations d’innervations, dans la dernière édition de ses Thatsachen der Wakrnemuncj.

La perception de la direction, et surtout le choix de la direction donnée, précède le nioimement : elle ne peut donc pas être produite par des sensations d’innervation.

Autenrieth s’était déjà occupé des sensations de direction, en 1802. Ses considérations sur le rôle des canaux semicirculaires dans la détermination des directions des sons présentent un grand intérêt, surtout à cause des nombreux exemples sur lesquels il les appuie et qu'il emprunte à l’anatomie comparée : « La fonction des organes semi-circu-

laires consiste à fournir la sensation de la direction, que suit le son pour arriver jusqu’à nous » Les canaux semi-circu-

laires sont disposés de telle sorte « qu’ils correspondent aux trois dimensions du cube, c’est-à-dire à la largeur, à la longueur et à la profondeur et que chaque son qui vient d’une de ces directions frappe toujours un de ces canaux perpen-

L OnEILLR

diculairement à son axe, et l’autre en suivant la longueur de l’axe ». Autenrieth a fondé ses conclusions sur une série d’expériences très intéressantes que lui et Kerner avaient exécutées sur la direction du son.

Par contre, on chercherait en vain chez Autenrieth la moindre allusion au rôle des canaux semi-circulaires au point de la formation de nos représentations sur l’espace. Il est probable qu’il se trouvait entièrement sous l’influence de la doctrine Kantienne de l’origine aprioriqiie de nos intuitions spatiales et n’a même pas songé à la possibilité d’une autre origine. En tout cas, le fait seul que ce savant éminent a, dès le début du xix° siècle, deviné les rapports justes entre les sensations de direction du son, et les canaux semi-circulaires présente un haut intérêt,

Preyer a, le premier essayé, en 1887, de fondre la conception d’Autenrieth du rôle des canaux semi-circulaires avec ma théorie à moi. A la suite d'expériences assez défectueuses sur la propagation du son, expériences instituées par son élève Schaffer et qui devaient imiter celles de Kerner, Preyer concluait : « .l’émets donc une hypothèse tout à fait légitime, lorsque j’affirme : l’énergie spécifique des nerfs ampullaires consiste à donner un sentiment de l’espace en rapport avec le son, autrement dit, un sentiment de direction, »

On le voit, l’hypotlièse « tout à fait légitime » de Preyer n’est qu’un emprunt anonyme fait à ma théorie du rôle physiologique des canaux semi-circulaires, développée quinze ans auparavant. De son côté, le partisan zélé du sens statique, Breuer, a profité de celte appropriation arbitraire de ma théorie par Preyer, pour chercher un terrain de conciliation entre son sens malvenu et mon sens de l’espace, A mon observation que ce terrain était trop fragile pour une conciliation de ce genre et à l’espoir que j’ai exprimé de le voir faire' encore la concession d’abandonner complètement son sens statique, Breuer répliqua par un aveu douloureux de l’insuffisance de ses contributions expérimentales et de l'écroulement de ses hypothèses bâties en l’air. 11 est donc à présent superflu d’insister sur le sens statique défunt, qui ne trouve encore

LA THÉORIE DU SENS DE l’eSPACE 121

des partisans que parmi ceux qui n’ont jamais étudié sérieusement la question.

Nous citerons en revanche quelques objections plus anciennes opposées à ma théorie par des savants plus compétents et plus sérieux. C’est ainsi qu’Yves Delage et Aubert ont déclaré que ma théorie de la formation des représentations spatiales nest pas indispensable à l’explication des troubles moteurs, consécutifs aux irritations ou paralysies des canaux semi-circulaires.

Le besoin de mettre en lumière les causes des phénomènes de Flourens n’a pas été, en effet, la seule raison déterminante de l’édification de ma théorie du sens de l’espace. L’insuffisance de nos connaissances sur la formation de nos représentations spatiales a été reconnue comme un fait incontestable, aussi bien par les physiologistes que par les philosophes ayant l’habitude de la pensée scientifique, tels que Lotze. Cette nécessité est prouvée d’ailleurs parce fait, qu’en physiologie deux théories aussi inconciliables que celle de Helmholtz et celle de Hering, pouvaient persister en présence l’une de l’autre, en état d’opposition absolue. On a objecté avec raison aux deux théories que ni l’une ni l’autre ne saurait nous faire comprendre pourquoi un système de sensations qui n’implique aucune notion de l’espace, doit forcément être perçu sous la forme de l’espace à trois dimensions (Lotze) .

A l’aide du fait que les excitations des canaux semicirculaires produisent des sensations de direction et que ces sensations nous servent pour l’orientation dans l’espace environnant, j’ai réussi à mettre en évidence que les fonctions de ces organes comblent une lacune dans nos notions sur la formation de notre concept de l’espace ; ainsi une conciliation peut être opérée entre les théories empiristes et nativistes.

Après l’élaboration complète de ma théorie du sens de l’espace, j’ai résumé en 1900, dans les trois propositions suivantes, les résultats de mes recherches expérimentales.

1° L' orientation proprement dite dans les trois plans de l espace, c’est-à-dire le choix des directions de l’espace dans

1,’OIUÎII.LIC

lesquelles doivent s’accomplir les mouvements, et la coordination des centres nerveux pour s’engager et se maintenir dans ces directions, constitue la fonction exclusive de l'appareil des canaux semi-circulaires ;

2° La régulation et la graduation des forces d’excitation, nécessaires à cet effet, quant à leur intensité et à leur durée, aussi bien dans ces centres que dans ceux, dont dépendent le maintien de l’orientation se font principalement ù l’aide du labyrinthe de l’oreille ;

3® Les sensations produites par l’excitation des canaux semi-circulaires sont les sensations de direction. Elles n’arrivent à la perception consciente que lorsque l’attention est concentrée sur elles. Ces sensations servent chez l’homme à la formation de la représentation d’un espace à trois dimensions, sur lequel il projette son espace visuel, auditif et tactile. Des animaux n’ayant que deux paires de canaux semi-circulaires (par exemple la Petromyzon fluviatilis) ne reçoivent que les sensations provenant de deux directions et ne peuvent s’orienter que dans celles-ci. Dos animaux n’ayant qu’une seule paire de canaux semi-circulaires (inyxines et souris dansantes japonaises) ne reçoivent que les sensations provenant d’une seule direction et ne peuvent s’orienter que dans celles-ci.

Page 1