‹ L'oreilleChapitre 28 sur 107 · I. ORKII.U · texte numérisé non relu

I. ORKII.U

Le pigeon B prit son essor dans la direction oi)posée. Il arriva également très haut en se dirigeant vers l’est; mais quand il eut décrit deux ou trois cercles, on le vit disparaître rapidement dans la direction sud-est. L’ascension du troisième (C) fut beaucoup plus lente; il se dirigea également vers l’est, mais n’arriva pas aussi haut que les deux premiers; en décrivant les cercles d’orientation, il s’abaissa à plusieurs reprises et disparut, quatre minutes environ après le lâcher, dans la direction de l’est.

Après m’étre assuré les moyens de retrouver ces oiseaux au cas où ils seraient interceptés en route, je rentrai vers 3 heures à Spa, où M. Wilgot voulut bien surveiller leur l'ctour dans le colombier. Le premier arrivé, à 1 1 h. 33', se trouva être le pigeon G (celui qui avait les oreilles bouchées). Le pigeon témoin, (|ui avait les plus brillants états de service, arriva â midi. Le pigeon B (narines bouchées) ne rentra que le jeudi, le 7 septembre, i)lus de trois jours après le lâcher. Lorsqu’on le trouva, le 7 septembre, vers 6 heures du soir, en train de couver, il ne pouvait avoir regagné son nid depuis plus de deux heures. Il mit donc pour le trajet de retour soixante-dix-huit â quatre-vingt lieurcs, A — une heure quarante-sept et C — une lieui-e neuf minutes. Le pigeon B était dans un état d’amaigrissement extrême, il avait les narines complètement dégagées.

Quelle pouvait être la raison de ce retard extraordinaire? 11 n’avait certainement pas été retenu dans quelque pigeonnier du voisinage. Les recherches faites ne laissaient aucun doute à cet égard. Un billet attaché â son aile promettait une récompense de beaucoup supérieure â sa valeur vénale et on n’eùt pas manqué de le renvoyer à son propriétaire. Dùt-il interrompre son vo}’oge par suite d’une gêne de la respiration et rester quelque part immobile jusqu’à la disparition du collodion ? C’est peu probable. La vigueur et la rapidité avec lesquelles il avait pris son vol témoignaient de sa liberté de fes- ])iration. Par contre, sa grande maigreur au retour paraissait indiquer qu’il avait accompli un très long voyage. 11 est plutôt permis de supposer que, privé d’un de ses moyens d’orientation, le pigeon B prit au départ une fausse direction ; il dispa-

EXIMilUENCKS SUIl LES VERTÉimÉS ET LES INVEUIÉBUÉS 163

riit, en effet, dans la direction du sud-est. Il se serait donc cg'aré, aurait erré pendant plusieurs jours a la recherche de sa roule et ne l’aurait retrouvée qu’apres la libération do ses narines .

La vérification de cette conjecture nécessiterait sans doute nn grand nombre d’expériences du même genre. Il faudrait, en les exécutant, mettre les muqueuses du nez hors fonctions, sans compromettre la liberté des voies respiratoires ; on obtiendrait ce résultat par exemple, en détruisant ces muqueuses à l’aide du galvanocautère. Bien d’autres épreuves seraient encore nécessaires pour fournir une base scientifique à rii^-polbèse que j’émets.

Quelques observations complémentaires me paraissent indispensables pour indiquer la voie dans laquelle de pareilles études devraient être poursuivies.

La participation des muqueuses du nez à l’orientation de certains animaux (chiens, chevaux, chats, etc.), est démontrée par une foule d’observations incontestables. Quand un chien de chasse reconnaît la direction dans laquelle se trouve le gibier, c’est encore le vent qu’il flaire, le vent qui lui apporte certains parfums qu’il reconnaît : c’est ce vent qu’il suit pour atteindre la proie. On voit souvent les pigeons migrateurs ou les pigeons voyageurs changer soudain de direction, décrire de larges cercles à des altitudes diverses et repr-endre emiiile leur première direction à une hauteur différente. Ils ne choisissent pas non plus toujours les vents qui soufflent dans le sens de leur route, au besoin ils volent contre le vent. Il est évident que, dans ce dernier cas, ils sont mieux à même d’en reconnaître la nature à l’aide de leurs narines.

De fait, il est indispensable de distinguer dans le problème qui nous occupe deux phénomènes bien différents : les mobiles qui forcent les animaux à regagner leur point de départ, et les moyens qui leur permettent d’opérer ce retour.

Chez les pigeons voyageurs, le mobile est donné par l’amour du nid et les affections de famille qui distinguent ù un si haut degré ces animaux ; chez les oiseaux migrateurs par la nécessité de retrouver des conditions climatériques plus

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favorables; chez les fauves que poursuil le chasseur, par le sciiliment de la conservalion.

Ce sont là, en réalité, des mobiles purement instinctifs ou devenus tels par l’eiïet d’une habitude soit individuelle, soit héréditaire. La diversité des moyens auxquels les animaux ont recours pour satisfaire ces instincts d’orientation indique leur faculté de faire certains choix.

Dans ses voyages d’entraînement le pigeon s’oriente principalement à l’aide de ses yeux et accumule un grand nombre d’expériences qui lui serviront plus lard, lorsqu’il aura à parcourir des trajets, dans lesquels le seul sens de la vue ne suffira plus à le guider.

Grâce à la mémoire locale extraordinaire que tous les auteurs reconnaissent aux pigeons voyageurs, ceux-ci sont capables de très bien s’orienter, à l’aide du sens de la vue, dans un rayon de plusieurs centaines de kilomètres. Et comme leurs voyages d’étude s’accomplissent le plus souvent dans une seule ou dans deux ‘directions, ils arrivent à obtenir des points de repère pour leurs voyages ultérieurs jusqu’à une distance de oOO à 000 kilomètres.

Mais ils apprennent aussi, au cours de ces exercices, à distinguer les vents et leurs directions et à reconnaître ceux qui sont susceptibles de les conduire le plus sûrement à leur foi/er, ou qui prooiennent de leur foyer. Il est en effet facile de constater qu’après s’èlre orientés dans la hauteur à l’aide des cercles ou plutôt des spirales, qu’ils décrivent en l’air, les pigeons voyageurs sont loin de choisir dans tous les cas la direction du vent qui est de nature à leur faciliter le vol vers le colombier. On les voit au contraire voler très souvent contre le vent, malgré la grande dépense de force musculaire que ce vol nécessite. Si notre hypothèse est exacte, à savoir que les pigeons voyageurs (ainsi que les oiseaux migrateurs) s’orientent à distance, grâce en partie à un sens du flair ayant son siège dans le nez, c’est-à-dire grâce aux sensations que provoquent dans leur cavité nasale et, peut-être aussi dans leur cavité frontale, les excitations (mécaniques, thermiques et peut-être aussi spécifiquement chimiques) du vent — si cette hypothèse, disons-nous, est exacte, le vol contre le

vent doit leur faciliter considérablement l’orientation. Lorsqu’ils volent, dans la direction du vent, ils se mettent dans des conditions extrêmement défavorables en ce qui concerne l’excitation de leur organe du flair; en décrivant des cercles, ils opposent successivement la surface de leur muqueuse nasale aux différents v'ents, jusqu’à ce qu’ils trouvent celui qui leur assure la meilleure orientation ' .

Lorsque, leurs études préliminaires terminées, les pigeons voyageurs sont ensuite transportés d’emblée d’une distance de oOO kilomètres à une distance de 1.000 kilomètres et davantage (comme par exemple les pigeons belges transportés d’Orléans à Bordeaux), où leur sens de la vue, môme aidé du souvenir des expériences accumulées, n’est plus suffisant, ils n’en sont pas moins capables de s’orienter grâce à leur connaissance des directions des vents. C’est une expérience bien connue que les pigeons voyageurs réussissent rarement à s’orienter à travers les Alpes. C’est ainsi que, de 1.500 pigeons lâchés à Rome il y a plusieurs années, sept seulement retournèrent à leur foyer. Les obstacles formés par les montagnes ne suffisent pas d’expliquer à eux seuls les échecs de ce genre. Pourquoi en effet les Pyrénées n’opposeraient-elles pas aux pigeons les mêmes obstacles.^ Il me semble que ce qui égare les pigeons dans les Alpes ^ ce sont les vejils inconnus, irréguliers, changeant souvent de direction, et d'une température très froide. Les glaciers des Alpes et leurs vastes champs de neige sont de nature à opposer de réels obstacles à l’orientation des pigeons voyageurs revenant d’Italie.

L’interprétation que nous venons de donner des observations et essais préliminaires sur l’orientation des pigeons voyageurs, et probablement aussi des oiseaux migrateurs, peut se résumer dans les trois propositions suivantes ; 1" L orientation à distance repose en partie sur des actions

1. Les écrevisses, les poissons et les oiseaii.x aquatiques qui nagent dans 1 eau à courant rapide, se dirigent en général la tête contre le coulanL Ils le font dune façon tout à fait instinctive, car ce n'est que dans cette position qu ils sont à môme de s'orienter à coup sùr et, être maîtres de leurs mouvements. Lorsque nous sommes surpris par une bourrasque, nous nous plaçons contre le vent afin de ne pas être emportés.

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