CHAPITRE II
APERÇU HISTORIQUE DE L'ORFÈVRERIE ALGÉRIENNE
Aucun sol n'a été plus bouleversé que la rive africaine. Aucun pays première n'a gardé moins de traces de son antique splendeur. La charrue des période: conquérants a réduit en poussière ces villes primitives dont le glorieux Carthage passé ne nous apparaît plus qu'à travers les récits des historiens. Les Phéniciens, premiers navigateurs du monde, fondèrent Carthage, l'orgueilleuse métropole qui, par sa puissance maritime, et commerciale , rayonna sur toute l'Afrique du Nord.
C'était plutôt, comme dit Itotalicr , une ville qu'un peuple, mais celte ville avait des colonies jusqu'au pied de l'Atlas. Rien ne donne mieux l'idée de sa richesse que les descriptions de Gustave Flaubert dans cette Salammbô, qu'il écrivit avec
son génie de romancier et la (Brti™î«rtMi» l
patience d'un archéologue.
Une savante reconstitution du passé, les laborieuses recherches d'un écrivain qui ne livrait rien au hasard, donnent au roman la valeur d'un livre d'histoire. Flaubert ne dédaigne aucun détail de costume
iH l'orfèvrerie algérienne et tunisienne
ou d'ornement. Décrit-il la toilette de Salammbô, la fille d'Hamilcar, . il n'oublie ni ses sandales à pointes recourbées, qui disparaissaient sous un amas d'émeraudes, ni le réseau en fils de pourpre qui retenait ses cheveux. Il sait encore quelle avait pour pendants d'oreilles deux petites balances de saphir, supportant une perle creuse, pleine d'un parfum liquide.
Les hommes, les guerriers avaient aussi leur luxe. Les gardes de la Légion carthaginoise portaient des boucliers à bordure d'ivoire, couverts de pierreries, que le poète compare à des soleils passant sur des murs d'airain.
Car Salammbô est bien le poème en prose des bijoux. Dans la description de la salle des sépultures de famille, Flaubert se plaît à faire étinceler les pierres précieuses. A côté d'étranges productions du règne minéral, il place les rubis, les saphirs, les émeraudes et même les diamants, que les belles Carthaginoises connaissaient déjà.
« ... La salle était pleine de pierreries, qui se trouvaient dans des calebasses d'or accrochées comme des lampadaires aux lames d'airain, ou dans leurs blocs natifs rangés au bas du mur. C'étaient des callaïs arrachées des montagnes à coups de fronde ; des escarboucles formées par l'urine des lynx ; des glossopètres tombés de la lune ; des tyanos, des diamants, des sandastrum , des béryls, avec les trois espèces de rubis, les quatre espèces de saphirs et les douze espèces d'émeraudes. Elles fulguraient, pareilles à des éclaboussures de lait, à des glaçons bleus, à de la poussière d'argent, et jetaient leur lumière en nappes, en rayons, en étoiles. » Le* guerres Une ville aussi somptueuse ne pouvait souffrir de rivale. Rome et
puniques. Carthage aspiraient l'une et l'autre à la domination du monde : la
lutte allait fatalement éclater entre elles. Les historiens latins ont donné le nom de « guerres puniques » à ce duel fameux, qui se prolongea durant tout un siècle. Tout d'abord, Carthage triompha. Après la bataille de Cannes, Kome allait succomber ; mais les mercenaires d'Annibal s'étant amollis dans les délices de Capoue, ne résistèrent pas longtemps à la tactique savante de Fabius Cunctator. La défaite de l'armée carthaginoise précéda d'un demi-siècle la prise et la destruction radicale de l'opulente rivale de Rome.
Dès lors, les Romains prirent pied en Afrique. De leur colonie d'Utique, ils exercèrent une sorte de protectorat sur les royaumes barbares, alliés ou vaincus.
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Les Numides présentèrent la plus longue résistance. C'était une nation d'hommes vigoureux et agiles, de cavaliers intrépides. Ils avaient accepté la domination carthaginoise, mais ils ne voulaient pas subir le joug romain. Un de leurs rois, Massinissa, soumit à une discipline sévère leurs hordes à demi-sauvages. Son successeur, Jugurtha, leva hardiment contre les Romains l'étendard de la révolte. Salluste, un ennemi, a noblement retracé les exploits du héros qui inquiéta sérieusement la République. Livré par son beau -père, Jugurtha suivit à Rome le char de son vainqueur, Marius. Le pays des fiers Numides, ces ancêtres des Kabyles, fut réduit en province romaine, l'an 46 avant Jésus-Christ.
Jugurtha mort, les Romains ne trouvèrent plus de résistance pour importer leur civilisation en Afrique. Le roi indigène Juba, fondateur de Cherchell, fut un des plus zélés propagateurs de leur influence. Aux derniers temps de la République, on disait de l'Afrique qu'elle était le grenier d'abondance de Rome.
La prospérité de l'Afrique romaine dura pendant deux siècles, sous les Césars, les Flaviens et les Antonins. Des villes se fondèrent: Tune des principales fut Icosium, qui devint, après bien des transformations, El-Djezaïr, et posséda bientôt un théâtre, des monuments superbes et un port assez fréquenté.
Il reste encore quelques traces de la domination romaine à Hipppne, rivale de Carthage, ville épiscopale de saint Augustin, où on a retrouvé des bijoux en pâte de verre noir et des anneaux gravés, représentant des gladiateurs. A Tébessa, ce sont des anneaux de bronze, avec un chaton en émail bleu ; dans les ruines de Timgad et de Tipasa, des objets de toilette et de table semblables à ceux que l'on exhume du sol d'Herculanum et de Pompéi. Les fouilles de Cherchell, la cité de Juba, ont fait découvrir une fibule en or, travaillée avec un art exquis.
La décadence de l'empire romain eut son contre-coup dans les provinces du Nord de l'Afrique. Pendant deux siècles, ce ne furent que guerres civiles et religieuses. La désorganisation lente de la puissance romaine menait tout droit à l'anarchie. Quand les Barbares arrivèrent, ils trouvèrent une proie facile, un pays mûr pour la servitude.
A l'appel du gouverneur romain Boniface, Genséric, roi des Vandales, lança contre l'Afrique ses hordes barbares, qui ravageaient
Les Numides
et Jugurtha.
Cicilisation
et décadence.
Invasion des
Barbares .
Genséric
et
les Vandales
Le
Bas- Empire.
Jus t in i en
et Bèlisaire.
L'art byzantin,
alors l'Espagne. Genséric s'empara des trois Mauriianics. Quel fut le rôle joué par les envahisseurs? Historici ce liant et adhuc subjudice lis est. Le terme injurieux de « Vandales », pour désigner des destructeurs sauvages et systématiques, n'a pas paru justifié à tous les historiens. Voici, à ce sujet, comment s'exprime M. le commandant Itinn : « La prise de Carthage, en 439, par Genséric, n'a pas donné lieu à un pillage effréné, mais à une mainmise impitoyable, faite « à la Prussienne », avec beaucoup d'ordre et Je méthode, sur toutes les richesses qui furent portées au palais, en commençant par les trésors des temples. » Le savant arabisant ajoute que le règne de Genséric fut glorieux et fécond, remettant l'ordre dans le désordre, et que ses successeurs perdirent leur royaume pour s'être amollis dans le luxe. Il est bien difficile de faire la lumière sur ces points d'une histoire h peine connue. Voleurs h main armée ou pillards disciplinés, les Vandales semblent ne pouvoir être ni calomniés, ni défendus. Admettons qu'on ait exagéré la brutalité guerrière des soldats de Genséric, il demeure certain que, moins d'un demi-siècle après la prise de Carthage par ce conquérant, des guerres atroces avaient couvert de ruines le sol de la Mauritanie.
En des temps aussi troublés, un nouvel art ornemental ne pouvait éclore. Aussi ne reste-t-il de cette époque aucune œuvre intéressante, jusqu'au jour où Justinien, le maître tout-puissant de Gonstantinople, résolut de chasser les Vandales d'Afrique. L'empereur envoya Bélisaire, son meilleur général, pour reconquérir les provinces perdues. L'armée des Vandales fut exterminée par les Byzantins, car la métropole de l'Empire latin s'était transportée des bords du Tibre aux rives du Bosphore.
Gonstantinople était alors dans tout son rayonnant éclat. La capitale du Bas-Empire devenait le trait d'union entre l'Europe et l'Afrique. Un souffle artistique, puissant et fécond, se répandit bientôt sur les côtes de la Méditerranée. De tous côtés, on vit renaître et revivre les arts. Le luxe reparut, affectant des formes charmantes et variées. L'originalité de l'Orient s'allia, pendant de longues années, à la finesse toute grecque de l'Occident. Ce fut l'apogée de la richesse et de la splendeur du pays africain. Les lieutenants de l'empereur donnaient le bon exemple. Salomon, successeur de Bélisaire, releva les ruines de Theveste (Tébessa) et de Thamugadi (Timgad). De nouvelles cités remplacèrent les villes dévastées par les Vandales. Mais la
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Mauritanie devait encore changer de maîtres. Les Arabes allaient se ruer, comme un torrent, sur le monde oriental et occidental.
En 589, Mohammed, que nous appelons improprement Mahomet, naquit à La Mecque. Se disant le prophète, l'envoyé direct de Dieu, il fanatisa son peuple et le prépara à envahir l'univers entier. 11 mourut en G22, enseveli dans son triomphe, laissant à ses descendants la tâche de porter aux quatre coins de la terre la gloire de l'Islam, ayant fondé une religion nouvelle, à laquelle devait s'adapter un art nouveau.
Quinze ans après la mort de leur grand prophète, les Arabes sortirent de la presqu'île de l'Hedjaz. Des bords de la Méditerranée, qu'ils atteignirent promptement, ils menaçaient toute l'Europe méridionale. Mais ils furent repoussés dans leur attaque contre Constantinople, refoulés en Syrie.
Ils se dirigèrent alors vers l'Egypte, en 090 ; puis s'établirent dans l'Afrique du Nord. Les Arabes n'avaient point les appétits destructeurs des Vandales; au lieu d'anéantir les enivres des Romains, perfectionnées par l'influence byzantine, ils s'en inspirèrent; ils y mirent l'empreinte de leur goût personnel et créèrent un style d'une rare élégance, dont la merveilleuse mosquée du Caire est le type achevé. Les Byzantins avaient transformé l'art grec : ils transformèrent, à leur tour, l'art byzantin. Leur esprit inventif, leur activité extraordinaire s'exercèrent dans toutes les branches de la vie intellectuelle.
Les premières villes d'Afrique où il y eut des préoccupations artistiques furent El-Mehedia en Tunisie, puis la Qalàa des Beni- Hamoud, dont il ne reste rien, et enfin la Bougie des Hammadites, celle de Bennaceur qui, d'après les auteurs musulmans, rivalisa avec Bagdad, et dont il ne reste rien dans la ville française, laquelle n'occupe que le dixième de la ville hammadite. Puis ce fut Fez et Tlemcen.
. La seule ville réellement fondée par les Arabes est la Qirouanne (Kaïrouan) de Sidi Oqba, et, sauf sa mosquée, plus célèbre et plus vénérée qu'elle n'est réellement artistique, elle ne fut jamais qu'un centre religieux.
Au comble de la puissance et de la gloire, les Arabes voulurent entreprendre la conquête de l'Espagne et de la Gaule. De là, ils auraient inquiété l'Europe entière, qu'ils rêvaient de soumettre à
Mohammed,
dit Mahomet.
Première
domination
arabe.
L'art arabe
en
Berbèrie.
Les Arabes
refoules en Espagne,
Splendeur
du khalifat
du
Cordoue.
Inter cent ion
de Charlemagn:
l'Islamisme. Ils passèrent les Pyrénées, pénétrèrent jusqu'au cœur du pays des Francs ; ils se heurtèrent alors contre un mur d'airain : Charles-Martel battit leur année, en 732, dans les plaines de Poitiers, et en rejeta les débris dans la Péninsule. Celle bataille acharnée, qui sauva la chrélienté, favorisa, par contre-coup, le développement d'une exquise manifestation de l'art. Renonçant aux hasards de la guerre, les Arabes cultivèrent passionnément en Espagne toules les connaissances humaines, qui ne peuvent se développer qu'en temps de paix, et, comme ils étaient admirablement doués, ils parvinrent rapidement à une civilisation très avancée. L'orfèvrerie, la bijouterie, sont deux des industries qu'ils portèrent à un haut degré de perfectionnement.
Les califes de Cordoue, accablés sous le poids des richesses, plongés dans toutes les félicités, se faisaient construire des palais où s'accumulaient des trésors en tapis, en meubles, en joyaux de toutes sortes. Leur luxe était inouï, fantastique : des bassins pleins de vif-argent, dés tapis tissés d'or, des perles enfouies dans les sofïîtes, des arcs d'ivoire entourés d'émeraudes, des portes en cuivre et en or. a Une » des portes de la mosquée, » dit un érudit historien, le baron Davillier, « était en or pur, aussi bien que les murs du Mihr'ab. Le )) plafond de la Makssurah était d'argent. On y admirait des colonnes » incrustées d'or et de lapis-lazuli. »
A côté des richesses incalculables de ses palais, de ses mosquées, dont l'une coûta trois cent mille doubles d'or, Cordoue possédait des collèges, des établissements scientifiques de premier ordre. Ses savants, ses artistes jetèrent sur le vnie siècle un éclat extraordinaire.
La prospérité des Maures d'Espagne nous est attestée par les merveilleux monuments de Grenade. L'histoire a conservé le souvenir de beaucoup d'autres splendeurs. Citons seulement le palais enchanté de Ruzafa, construit vers 850, dont la description pourrait figurer dans les Mille et une Nuits ; il renfermait, d'après M. Contreras de Grenade, des fontaines de jaspe, avec des figures d'animaux et des cygnes d'argent sculpté.
Une invasion ne va jamais sans pillage. Quand les Arabes firent la conquête de l'Espagne, un de leurs chefs, Tharik ben Zai'ad, s'empara, à la prise de Tolède, en 712, des diadèmes portés par les rois visigoths ; il trouva, s'il faut en croire l'historien Al-Makkar, des vases remplis de rubis, d'émeraudes, de topazes et de toutes sortes de
APEIIÇU HISTORIQUE IIE L ORFÈVRERIE ALGERIENNE
(Bracelet do S
pierres précieuses. Les trésors entassés par les Arabes provenaient quelquefois du butin recueilli dans des incursions sur les frontières de France. Le grand empereur Charlemagne s'émut de ces fréquentes violations du droit des gens, et, pour refouler les Sarrasins définitivement au delà des Pyrénées, il entra en Espagne, suivi de ses douze pairs et de l'élite de sa chevalerie.
Les musulmans, secouant leur torpeur, organisèrent la résistance. Mais, renonçant à une lutte ouverte où ils n'auraient pas eu l'avantage, ils attendirent que leur redoutable adversaire eût repassé les Pyrénées pour fondre sur son arrière-garde et l'écraser dans le délilé de Roncevaux. Si nous rappelons cet épisode historique, c'est que le trouvère, auteur de la Chanson de lioland, décrit complaisamment le luse guerrier des Sarrasins aux cuirasses étincelantes, aux chevaux magnifiquement harnachés et caparaçonnés, et met celte richesse en opposition avec les simples armures do fer des Francs. La Durandal de Roland était d'acier pur, sans ornements, et les chroniqueurs ne nous ont pas dit que le cor d'ivoire qui servit à ses appels désespérés se rehaussât d'aucun -ornement précieux.
Charlemagne, qui vengea son neveu en châtiant le roi Marsile, n'avait pas que des ennemis parmi les sectateurs de Mahomet. Il entretint les meilleures relations avec le généreux Haroun al-Raschid, le calife de Bagdad si souvent célébré dans les Mille et une i\'uits, le souverain du vaste empire ottoman. Les arts avaient pris, sous ce prince, un rapide essor ; Bagdad était la capitale du monde musulman.
En 807, il envoya à Charlemagne une ambassade qui éblouit de son luxe les Francs, encore à demi-barbares. Parmi les bijoux, d'un travail merveilleux, qu'apportèrent en présents les ambassadeurs, les mémoires du temps parlent longuement d'une horloge qui fit l'étonnement de la cour de France. Ce cadran solaire, ou hydroscope, sonnait les douze heures avec de petits globules d'airain qui tombaient sur de petites plaques de métal, pendant que douze cavaliers se mettaient en mouvement et disparaissaient derrière une porte.
Haroun
al-Raschid.
Ambassade
d' Haroun
al- Raschid.
Chute
des Maures
d'Espagne.
Rapports
entre
Espagnols
et Arabes.
Dès celte époque , les Arabes pratiquaient l'art de nieller sur l'argent, qu'ils ont porté à sa perfection. Le South Kensington Muséum conserve, sous le nom de deux califes, plusieurs de leurs coffres d'ivoire, ornés d'élégantes montures en ce genre. Ils étaient aussi très habiles dans l'art de travailler le filigrane ; cette tradition, qui s'est perpétuée jusqu'à nos jours à Malaga, date du second siècle de l'hégire.
Cependant, la domination des califes de Cordoue s'affaiblissait. Au xe siècle, elle commençait déjà à se désagréger : de petits États indépendants surgissaient en foule. Les Espagnols s'affranchirent alors, peu à peu, du joug des Maures. En 108;i, ils prirent Tolède. En 1236, Ferdinand III, roi de Castille et de Léon, s'empara de Cordoue, de Séville et de Cadix ; il chassa d'une partie de la Péninsule les mahométans, qui regagnèrent, en grand nombre, la côte africaine. Après avoir gouverné l'Espagne pendant huit siècles, les Arabes abandonnaient pied à pied leur conquête. La croix remplaçait partout le croissant, sauf à Grenade, dernier asile, sur la terre espagnole, des descendants du Prophète. Cette lente occupation d'une partie de leur sol, ce contact fréquent avec les musulmans, expliquent certaines affinités de langue et de mœurs entre les deux peuples. Le baron Davillier a noté plusieurs de ces analogies, en ce qui concerne les bijoux. Le mot espagnol joya, qui signifie joyau, dérive de l'arabe djouher, nom générique des perles. On trouverait bien d'autres termes, désignant des bijoux ou des pièces d'orfèvrerie, que la langue castillane a tirés de l'arabe.
A un point de vue plus général, le goût arabe influença le goût espagnol. Il y eut pénétration lente des chrétiens parles musulmans. Malgré les guerres et les différences de religions, ces deux races se rapprochaient dans une commune passion pour l'orfèvrerie, pour la bijouterie et la céramique, pour tous les arts décoratifs que les Maures de Grenade cultivaient avec tant de succès.
Dans leur amour de la parure et môme du clinquant, les Espagnoles suivent évidemment les traditions des Mauresques qui portaient, en ces âges reculés, des colliers, des bracelets, des bagues, des amulettes d'or et d'argent. Vn historien, cité par Casiri, dit que le luxe déployé par ces femmes dans leurs vêlements et dans leurs chevelures allait presque jusqu'à la folie ; il cite , parmi leurs ornements, des ceintures, des corsages, des anneaux pour les jambes,
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des coiffures, le tout en or très pur et en argent d'un travail merveilleux.
Nous persistons, selon l'usage, à appeler « Arabes » les conquérants de l'Espagne. C'est là un terme général, qu'il ne faut pas prendre dans une acception trop rigoureuse. Les Berbères, originaires du Nord de l'Afrique, eurent dans la conquête, et surtout clans l'œuvre, civilisatrice, un rôle peut-être plus important que les Sémites arabes venus de la péninsule Arabique. Comme les compagnons d'armes de Tarik ben Ziad, le Jinali, et de Mouça ben Nocéeir, qui, les premiers, envahirent l'Espagne par Tarifa et Gibraltar, les ouvriers et les artistes, les créateurs de l'art arabe étaient des Berbères. Le commandant Rinn soutient, avec beaucoup d'ardeur et d'érudition, cette idée, qui paraît conforme à la vérité historique : « La grandeur de » Tlslam, nous écrit-il, a été faite par les Kouchites et les Ariens ; )) par les Iraniens dans l'extrême Orient, par les Coptes en Egypte, » par les Berbères en Afrique et en Espagne. Ce sont les gens de ces » races productrices et organisatrices qui ont créé l'art arabe. » Notre savant correspondant ajoute qu'il y a un art musulman, qu'il n'y a pas d'art arabe. Au sens strict, il a raison ; mais le mot « Arabe » continuera, pour le vulgaire, à désigner la collectivité musulmane.
Nous arrivons au moment où les Maures, chassés d'Espagne, viennent s'établir à Bougie, à Cherchell et sur les différents points de la côte africaine. Ils renoncqjnt alors à l'esprit de conquête qui avait fait leur grandeur et leur perte. Plus de guerres aventureuses, plus d'expéditions lointaines. Ils s'attachent à leur sol et développent leur industrie. Les uns se font commerçants et artisans dans les villes ; les autres deviennent pasteurs et se mêlent à la population autochtone, aux Berbères, dont beaucoup d'entre eux étaient issus. L'ardeur belliqueuse des Arabes se change en activité maritime et commerciale. Leurs ports trafiquent avec l'Occident. Nous avons nommé déjà les grandes villes qui se développent alors : Tunis, Fez, Tlemcen, Bougie surtout, dont les relations s'étendent dans l'Europe entière. El-Djezaïr n'est encore qu'une bourgade berbère, bâtie sur les ruines de l'antique Icosium ; rien n'y laisse prévoir les futures destinées d'Alger.
Pour recevoir les importations qui affluent de l'étranger, s'élèvent de toutes parts des fondonks. Ce sont de petites cités indépendantes.
Caractéristiques de l'art arabe.
Les Maures d'Espagne
en Afrique.
Le fondouk.
Enclavées dans les villes arabes, elles reçoivent les marchands et les marchandises de tous pays. Le fondouk n'a qu'une porte, gardée comme un entrepôt de douanes. Les cargaisons y sont emmagasinées sous la surveillance de l'autorité. La juridiction des consuls s'exerce seule dans l'intérieur des fondouks, qui s'appellent « quartiers francs. »
C'est d'une période de prospérité pour El-Djezaïr, et, par conséquent, beaucoup plus moderne, que doit dater le fondouk d'Alger, que l'on peut voir près de la grande mosquée, dans la rue de la Marine. Il subsiste encore des traces de ce très ancien caravansérail, transformé aujourd'hui en une immense cour, avec deux rangées d'arcades superposées. On y accède par un couloir voûté, conduisant au premier étage, à cause de l'exhaussement du sol qu'a subi le quartier. Ce fondouk devait être autrefois au niveau de la mer, et assez près de l'endroit où les vaisseaux vidaient leur cargaison. Origines Xous manquons de détails précis sur l'importance et même sur
d'AUjer. Ja topographie d'Alger pendant le xivc et le xve siècles. Nous savons que la ville eut très anciennement une Casbah, assez éloignée de la Casbah actuelle, exactement à l'endroit de la mosquée de Sidi- Ramdan, qui, pour cette raison, porta longtemps le nom de mosquée de la vieille Casbah.
Inrtnifiire La richesse et le faste des maîtres du pays ne pouvaient alors
d'un trésor, rappeler que de très loin ceux d'un des fa ti mi les du Caire, Mostaner
Billah, précisément originaire de là côte africaine, et dont les trésors, avant d'être vendus à l'encan, furent inventoriés par un historien égyptien qui en a minutieusement décrit les splendeurs. La lampe merveilleuse d'Aladin n'a point éclairé une plus belle profusion de pierres précieuses. On voyait des coffres remplis d'émeraudes, valant au moins 30 millions ; 1.200 bagues d'or et d'argent, ornées de pierreries, dont l'une avait pour chaton une émeraudc, une autre un rubis balais, une troisième un rubis spinelle. Ces trois bijoux étaient estimés neuf millions.
L'énuméralion comprend aussi un grand nombre de plats d'or, émaillés ou non émaillés, et neuf mille boîtes de formes variées, faites de bois précieux, doublées de soie et enrichies d'or ; mais nous croyons devoir donner pour ce qu'elle peut valoir cette nomenclature qui se continue toujours aussi merveilleuse.
D'autres coffres débordaient d'encriers ronds ou carrés, en or, en
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argent, en ébène, en ivoire, enrichis de pierreries et remarquables par la perfection et l'élégance du travail. D'autres, encore étaient remplis de coupes d'or et d'argent, de miroirs enrichis de filigranes, avec des montures de cornaline et d'émeraudes, enfermés dans des étuis dont les serrures étaient d'or ou d'argent, et de nombreux parasols dont les manches étaient en métal précieux. Puis des cages contenaient des bijoux de toutes espèces, des vases d'or pour mettre des narcisses et des violettes, des melons de camphre enveloppés de résilles d'or, des turbans enrichis de pierreries.
Enfin, trois objets se distinguaient entre tous les autres : un paon avec les yeux de rubis et le plumage imité par des émaux dorés ; un coq avec une crête de rubis, et surtout un palmier d'or dont les dattes, à tous les degrés de maturité, étaient formées de pierres précieuses.
On le voit, dès cette époque, malgré les défenses formelles du Coran, les musulmans ne savaient pas résister à leurs penchants pour la splendeur du costume et de l'ameublement. Mahomet, cependant, leur avait recommandé de ne rien changer à ses mœurs très simples, de rester fidèles à ses austères traditions, de ne point se servir de vaisselle précieuse, d'écarter de leur personne les étoffes de soie, et de ne se vêtir que d'un manteau en poil de chameau.
Il convient, d'ailleurs, dans les descriptions que nous avons citées, de faire la part de l'exagération naturelle au peuple arabe. L'imagination de ses poètes et de ses conteurs grossit et colore les objets, au point de les rendre méconnaissables-. Certaines énumérations de bijoux, dans les auteurs du xme et du xive siècles, méritent de rejoindre, au paradis des songes, les armées aussi nombreuses que les grains de sable du rivage et les édifices qui se perdent dans les nues.
Faut-il, par exemple, prendre au sérieux le récit de l'historien Ibn Khaldoun, qui nous apprend qu'en 1340, le sultan Abou l'Hocène envoya de Tlemcen en Egypte une ambassade, conduite par Arif ibn Yahia, pour porter des présents au sultan de ce pays. Les 500 chevaux d'escorte avaient le mors en or pur. On remit au sultan une mesure de perles et de rubis. L'Extrême-Orient, la Perse, les Indes, approvisionnaient, il est vrai, l'Afrique de pierres précieuses. Les bijoux de l'Inde affiliaient, chaque année, au pèlerinage de La Mecque.
Violation
des préceptes
du Coran.
Prestige de l'imagination arabe.