acte l'Afrique
Relations L'histoire commence enfin à nous livrer des faits précis. Nous
de Marseille trouvons, dès Je xur siècle, les Marseillais, aussi bien que les Génois el les Catalans, eu relations commerciales avec les côtes barhaiesques. Un peu plus fard, Marseille fait un traité de commerce avec Khaled ben Zakkaria, roi de Bougie. Cette importante cité africaine passe, à la même époque (1392), un traité avec Venise, qui lui envoyait déjà des bijoux, des pierres précieuses, des perles el des coraux en abondance. Les droits de douane furent fixés à 5 °/0 de la valeur des objets importés. Ceux qui étaient destinés au sultan de Bougie étaient indemnes de tout droit.
Louis XI La France suivit l'exemple de Marseille. Louis XI chercha aussi à
et l'Afrique. entretenir les bons rapports de son royaume avec l'Afrique. En 1480, il écrivit aux gouverneurs des provinces de liône el de Bougie pour les prier de bien accueillir les commerçants français, comme jadis, au temps du roi René. Tous les documents historiques démontrent le désir des Arabes de se créer des relations avec l'Europe entière.
Malheureusement, les renseignement sont rares sur cette période artistique de l'Algérie, qui recevait de Tunis el du Maroc de nombreux envois d'orfèvrerie. On sait seulement que le luxe était considérable,. à cette époque. Les grands-don noient à leurs sujets l'exemple d'une véritable passion pour les pierres précieuses. Le Nord de l'Afrique devait subir l'influence du royaume de Grenade, où les orfèvres fabri quaient des bijoux couverts d'ornements estai» pés, d'autres, en argent émaillé, composés de cloisons d'une ténuité extrême, qu'ils soudaient habilement enlre elles. Mais les pièces qui restent de leurs travaux sont d'une insigne rareté. Nous manquons d'éléments pour contrôler les descriptions merveilleuses, faites par PuiMisT n'oREiLLE |eg historiens arabes, du luxe des femmes de
l'Andalousie. Nous savons, par les rares types qui se sont conservés, qu'elles portaient des bracelets de mêlai
APERÇU HISTORIQUE DE L ORFEVRERIE ALGERIENNE
mince, dont l'intérieur était rempli d'une pâte composée, en grande partie, de résine. Ajoutons que ce procédé de fabrication existe toujours en Espagne, et que la résine y porte un nom arabe.
Cependant le royaume arabe de Grenade, qui avait survécu, pendant deux siècles et demi, à la reprise de la Péninsule par les Espagnols, penchait vers son déclin. Les rois de Grenade avaient souvent guerroyé contre leurs redoutables voisins. Un trait, qui se rattache à l'histoire des bijoux, peint bien la cupidité brutale de celte époque. Le roi d'Aragon, Pierre le Cruel, ayant invité le roi de Grenade Abou Saïd à sa cour, et admirant les bijoux qu'il portait, ne trouva rien de mieux, pour s'emparer de ces trésors, que de tuer traîtreusement leur possesseur. Un des rubis volés par ce féroce amateur fut donné par un roi d'Espagne à un prince anglais ; il est aujourd'hui un des fleurons de la couronne de la reine d'Angleterre : on peut le voir à la Tour de Londres.
L'histoire n'a pas que des pages sanglantes. En 1411, de bonnes relations existaient entre Maures et Espagnols. La reine de Castille acceptait les bijoux que lui offraient les Maures. C'était le roi maure qui présidait les tournois. Cependant, les Espagnols songeaient toujours à reconquérir leur unité nationale. En 1492, Ferdinand, dont le mariage avec Isabelle la Catholique réunissait toute l'Espagne sous le même sceptre, s'empara de Grenade, et, chassant devant lui les Maures de son royaume, les refoula jusqu'à la mer.
Sortant de l'Espagne par. la même route que leurs ancêtres avaient suivie, en 1230, les Arabes laissaient derrière eux d'impérissables monuments, l'Alhambra, le Généralife, qui attestent leur génie inventif d'architectes. Ils n'étaient pas moins habiles comme artistes et ouvriers d'art. Quelques épaves de l'Alhambra , conservées à Y Armeria real de Madrid, donnent une idée du talent des orfèvres armuriers de Grenade. L'armure attribuée au dernier roi, Abou Abdallah ben Abacène, le Boabdil des Espagnols, qui l'appelaient aussi le petit roi, el rey chico, est une des plus belles qui existent. La poignée et le pommeau de l'épée, sur laquelle une croix apparaît, sont couverts d'émail, d'ivoire, de filigranes, parsemés de légendes arabes. La cuirasse, ornée de rondelles de cuivre, ne laisse aucun doute sur son origine mauresque ; elle est doublée d'un beau tissu, frisé d'or. La salade, la plus belle pièce de ce genre qui existe au monde, rappelle, selon le baron Davillier, par ses ornements d'argent
Chute
des Mauves
de
Grenade
École • de l'Alhambra .
L ORFEVRERIE ALGERIENNE ET TTNISIENNE
Les Espagnols
à Oran et à Alger.
Alger ne date
que du XV V siècle.
les
Espagnols
menacés.
incrusté, composés d'entrelacs, d'arabesques et de cornes d'abondance d'une exquise élégance, la forme de celle du Chevalier de la Mort, dans la célèbre estampe d'Albert Durer.
De longues recherches dans les livres et les documents ne nous ont fait recueillir que de rares indications sur la bijouterie et l'orfèvrerie de ce siècle lointain. La seule trace authentique qui reste du costume des femmes réside en une sculpture de la cathédrale, qui représente les Maures expulsés de Grenade. On y voit des femmes portant aux bras des bracelets, et vêtues, comme le sont toujours les femmes arabes, du large pantalon serré aux chevilles par des kalkals ou anneaux de pieds.
Chassés d'Espagne, les Maures andalous s'établirent dans le bassin de la Méditerranée, de Tunis à Oran. Le cardinal Ximénès s'empara de cette dernière ville, en 1502, puis il mit le siège devant Alger. Le ministre espagnol poursuivait un but politique et religieux : il voulait prendre une éclatante revanche sur l'Islamisme, qui avait longtemps asservi la catholique Espagne.
Les Espagnols étendirent leurs conquêtes dans la Barbarie. Ils s'emparèrent de Tlemcen. Alger leur offrit un tribut pour ne point être ravagé comme Oran et Bougie. Ils construisirent alors en face d'Alger, sur la roche Stofla, une forteresse, le Pehon (de peïta, rocher). La citadelle se dressait comme une menace perpétuelle de représailles ; elle provoquait, chez la population indigène, une haine acharnée contre le lioumi (le chrétien).
L'histoire d'Alger ne date vraiment que de cette époque. Ses corsaires et ses vice-rois vont rapidement faire une cité importante de El-Djezalr, que les Espagnols appellent Aryel, les Italiens Algieri et que nous ctvons-nomméc Alger. Elle n'avait rien qui la distinguAt alors de Tédelès (Dellys), de Ténès, d'Achir, d'Afgane, de Honeïne et autres bourgades disparues.
Les habitants d'El-Djezaïr avaient signé, le 31 janvier 1;»10, avec Don Pedro de Navarre, le vainqueur de Bougie, un traité reconnaissant la suzeraineté de l'Espagne. Mais la tyrannie, les attaques incessantes des Espagnols leur devinrent bientôt insupportables. Effrayé de ces menaces perpétuelles qui entravaient le commerce, et craignant de perdre son royaume, l'émir Sélim Eutemi appela h son secours Baba-Aroudj, plus connu sous le nom de Barberousse, corsaire turc d'une audacieuse bravoure, et alors à Djidjelli.
- » Jl
APERÇU HISTORIQUE DE L'ORFÈVRERIE ALGÉRIENNE
Cet écumeur de mers arrive en 1516, s'empare de Cherchell, entre en triomphateur à Alger, avec Sélim à ses côtés. Bientôt il se débarrasse traîtreusement de son allié en l'égorgeant dans son bain, se fait proclamer à sa place et réprime, par la violence, toute tentative de rébellion dans la ville.
Les Espagnols s'émeuvent. Au mois de septembre de cette même année 1516, Diego de Vera tente un coup de main sur Alger et subit un désastre complet: 1.500 de ses soldats sont tués vers l'Oued- Mghacel, la rivière des Blanchisseurs (des Frais- Vallons), celle qui a donné son nom à la porte et au quartier de Bab-el-Oucd.
Baba-Aroudj prend l'offensive, mais la chance des armes l'abandonne : il est battu et tué sur la frontière marocaine, près de Tlemcen, en 1518. Khir Eddine, son frère, rallie les débris de l'armée, dont il prend le commandement ; renouvelant la ruse d'Hippomène dans sa lutte contre Atalante, il sème derrière lui les trésors de Barberousse qui assouviront la cupidité et retarderont la marche des vainqueurs.
Puis il rentre à Alger, soumet son élection au peuple, qui l'acclame, fait hommage de la ville au sultan Sélim Ier, qui le nomme pacha d'Alger en lui donnant le droit de battre monnaie.
La guerre continue entre Turcs et chrétiens. Le 20 août 1519, Hugo de Moncade débarque avec quarante navires à l'Harrach (Maison-Carrée) ; l'ennemi et la tempête s'acharnent sur sa flotte, qui subit un terrible désastre.
En 1529, le 27 mai, Khir Eddine chasse du Peilon le gouverneur Martin de Vargas, et, sur son refus d'embrasser la foi musulmane, le fait périr sous le bâton ; il réduit en esclavage les vingt-cinq blessés, survivants de la garnison espagnole. 11 est bientôt après rappelé en Turquie et nommé capitan.
Enhardis par leurs succès, par la prise de Ténès, de Collo, de Constantine, les pirates des côtes barbaresques ne mirent plus de bornes à leur audace. Ils avaient chassé les Espagnols, ils repoussèrent le célèbre amiral génois, André Doria, à Cherchell. Ils firent des courses aventureuses, de véritables razzias, sur les côtes d'Espagne, de France et d'Italie. La Méditerranée n'offrit aucune sécurité aux navigateurs paisibles qui n'étaient par armés en course et ne pouvaient résister à un coup de main.
Interrent ion
Barberousse.
Guerre des Turcs
et des Espagnols.
Mort de Baba-Aroudj
Élection
de
Khir Eddin.
Exactions
des
pirates
algériens.
Traité
de
François i*r
avec Alger.
Défaite de Charles- Quint (1544).
lHtalité
d'Alger et de
l'Espagne.
Trac aux
d'art
des esclaves
chrétiens.
Les deux grands souverains de l'Occident tentèrent de remédier à cet état de choses. François Ier passait, en 1535, avec les pirates turcs, maîtres d'Alger, un traité de commerce pour la protection de nos nationaux, convention bien digne d'un monarque civilisé, mais qui ne pouvait donner aucun résultat sérieux : la bonne foi avait disparu du pays. Comme aux temps qui suivirent la chute de l'empire romain, la barbarie régnait en souveraine maîtresse sur l'Afrique septentrionale. Enrichie par le pillage à main armée, la blanche reine des îlots des Beni-Mezghenna, El-l)jezaïr, se souciait peu de cultiver le commerce et l'industrie ; c'était moins un port de guerre qu'un repaire de corsaires audacieux.
Charles-Quint, qui regardait l'Afrique comme une province de son vaste empire, pensa que la prise de Tunis (1535) lui assurerait la conquête de toute la côte. Il débarqua, en 1541, à PHarrach, près d'Alger, arriva sous les murs de la ville ; mais une tempête, qui détruisit une partie de sa flotte, l'obligea de renoncer à son expédition.
Le puissant empereur, humilié d'avoir été vaincu par des barbares, redoutait les railleries du cynique pamphlétaire L'Arétin, et lui envoya, pour les conjurer, une chaîne d'or de cent ducats. Il chercha à se consoler de son échec en occupant Oran et Mers-el-Kebir, que ses sujets devaient abandonner bientôt, car les jours de leur domination sur le Maghreb (l'ancienne Mauritanie) étaient comptés.
L'hostilité constante d'Alger contre l'Espagne est un fait digne de remarque. Au temps de Barberousse et de ses pirates turcs, cet antagonisme s'explique aisément. Mais, dès la période précédente, la population berbère s'était montrée peu accueillante pour les Maures d'Espagne, qui émigrèrent alors vers des villes plus importantes et plus hospitalières : Fez, Tlemcen, Bougie, Tunis.
La piraterie procurait les ressources nécessaires au luxe. Pendant que les Turcs guerroyaient au loin ou passaient au milieu des voluptés les loisirs que leur laissait une trêve, les prisonniers chrétiens, italiens ou espagnols, devenus leurs esclaves, travaillaient pour eux, sous la surveillance des vieillards restés à terre. Parmi ces esclaves, se trouvaient d?habiles ouvriers qui construisirent les habitations de leurs vainqueurs et de véritables artistes qui les embellirent, dans l'espoir d'obtenir un adoucissement à leur captivité.
La femme du maître leur faisait exécuter d'abord des bijoux, puis
APERÇU HISTORIQUE DE L ORFEVRERIE ALGERIENNE
de riches coffrets pour les renfermer. Les lingots trouvés dans les prises et la monnaie des rançons se transformaient en colliers, en bracelets. On se bornait quelquefois à percer simplement et à relier entre elles les pièces d'or.
Au point de vue de l'art industriel, dont nous nous écartons le moins possible, "nous avons peu à insister sur l'histoire d'Alger après le rappel du frère d'Aroudj. Les luttes permanentes avaient trop préoccupé les habitants. Constantinople en profita pour s'ouvrir, dans le pays, des débouchés commerciaux. Les importations de Turquie devinrent considérables.
L'art purement arabe se mélangea avec l'art turc, que les nouveaux maîtres du pays, vassaux du sultan, introduisirent en même temps que leur gouvernement militaire. Il ne reste cependant aucune trace de ce que pouvait être l'orfèvrerie, à cette époque. La fonte et la mode ont, depuis, tout fait disparaître. Pas de document écrit qui puisse nous fixer sur la forme des bijoux et des pièces d'orfèvrerie en usage à Alger, à la fin du xvie siècle. Les auteurs arabes ont surtout écrit des livres d'histoire, de science et de philosophie. Il ne se trouve dans leurs manuscrits aucun dessin reproduisant les objets de la vie intime. Miguel Cervantes, l'illustre auteur de Don Quichotte, fait prisonnier à la bataille de Lépante, vécut cinq années dans les prisons barbaresques. Dans plusieurs de ses écrits, en particulier dans une comédie, La vie à Alger, il a fait d'intéressantes allusions à sa captivité, aux mœurs de ses compagnons d'esclavage. Rien n'y a trait, malheureusement, au sujet qui nous occupe.
Jusqu'au gouvernement des pachas, envoyés de Constantinople, Alger eut pour maîtres, nous apprend le commandant Rinn, des beylerbeys, ou beys des beys, choisis comme vice-rois, d'où est venu le nom de Régence d'Alger. C'étaient les successeurs immédiats des deux Barberousse. Après la mort de Ladjali (1587), El-Djezaïr devint définitivement un pachalik, comme les autres provinces de l'empire ottoman, ayant à sa tète le plus souvent des renégats et quelquefois des eunuques, d'après Y Histoire des rois d'Alger.
MECHERFA BOU KftOUMA.
(Pendant d'oreille de Guelma.)
Alger capitale
d'une
province
turque (1584)
Mélange de Vart turc
et de Vart arabe.
Les
beylerbeys,
successeurs
des Barberousse .
Les
janissaires
gouvernent
Alger
Institution des deys.
Les exactions
pirates
continuent.
Rapports de la France
et d'Alger.
Nos consuls
inquiétés et persécutés.
De cette époque à 1671 , le pouvoir passa donc aux mains des gouverneurs turcs ou pachas, nommés par la Porte. C'étaient des fonctionnaires avides et sans instruction : leur rapide passage au pouvoir fut, d'ailleurs, peu favorable au développement des arts. Leur tyrann^ les rendit odieux, et ils virent leur puissance s'amoindrir au profit des pirates, qui continuaient sur mer leurs courses fructueuses, et des janissaires, sorte de garde prétorienne qui représentait la force militaire.
En 1659, le dernier pacha fut renvoyé par les pirates (raïces) et les janissaires, qui ne permirent pas à son successeur de débarquer. La milice devint souveraine et changea, en 1671, la forme du gouvernement. Les janissaires nommèrent d'abord, comme coadjuteur au pacha, un agha, chef suprême de la milice, commandant des troupes, dont l'autorité s'étendait sur la province d'Alger.
Bientôt après, la soldatesque choisit pour gouverneur un autre chef, un dey, dont elle fît sanctionner l'autorité par le sultan. La Porte, pour conserver un semblant de suzeraineté, envoyait au dey, quand il était élu, un caftan d'honneur et le titre honorifique de pacha. On continua d'appeler le dey pacha, mais ce titre ne lui créait aucune obligation réelle vis-à-vis du sultan ; ne relevant que du Divan (Diouane) qui l'avait nommé, il n'obéissait à aucun autre maître. De 1672 à la conquête française, le gouvernement d'Alger a été « une république oligarchique ou une monarchie indépendante de la Porte; » ainsi s'exprime M. le commandant Rinn, l'érudit et sagace historien que nous avons souvent cité.
Rien de changé, d'ailleurs, dans les habitudes des pirates algériens. La ville traverse des périodes de luxe et de misère, selon que les prises des corsaires étaient plus ou moins fructueuses. Cependant les puissances étrangères s'alarmèrent de ces brigandages, qui rendaient la Méditerranée inabordable pour leurs nationaux : elles décidèrent d'y mettre un terme. La flotte de l'amiral Black vint délivrer les captifs anglais d'Alger. La France allait intervenir avec plus d'énergie encore.
Les relations d'Alger avec notre pays s'altéraient, en effet, d'année en année. Le traité de commerce conclu avec François Ier, par l'intermédiaire de Jean de la Forest, son ambassadeur, et qui stipulait la libre navigation, l'inviolabilité des consuls, la mise en liberté des esclaves, était tombé en désuétude. Les renouvellements successifs
APERÇU HISTORIQUE DE ^ORFEVRERIE ALGERIENNE
par Claude Dubourg, en 1569, par de Brives, en 1603, n'avaient pu le faire respecter. La situation de nos consuls, à l'entretien desquels la Chambre de commerce de Marseille se donna mission de subvenir, pendant près de deux siècles, n'était plus tolérable. On refusa rentrée d'Alger aux uns, on emprisonna les autres; deux d'entre eux, le Père Levacher et Piolle, furent attachés à la bouche des canons, et subirent l'affreux supplice qui fut infligé plus tard, dit-on, aux Cipayes révoltés.
Tant d'avanies, tant de révoltantes injustices provoquèrent enfin de légitimes représailles. Du 21 août au 5 septembre 1682, du mois de juin 1683 au mois d'août de la même année, l'illustre marin Duquesne bombarda Alger et fit de grands ravages dans la ville ; il ne consentit à négocier de la paix avec les habitants terrifiés qu'après la remise de plusieurs centaines de prisonniers français : une première fois, 142; une seconde,. 546. Se faisant très humbles devant la force, les Algérois implorèrent la clémence de Louis XIV. Selon les mœurs orientales, un ambassadeur extraordinaire apporta plus tard à Versailles de nombreux cadeaux. Un de ces magnifiques présents nous a été conservé. C'est une montre en or ciselé, avec un boîtier constellé de brillants, entourant un croissant de diamant. Offerte à Louis XIV par le dey d'Alger, Baba Ali, en 1710, la montre dite « du dey d'Alger » faisait partie des Diamants de la Couronne. Exceptée de la vente, avec quelques autres bijoux, elle figure aujourd'hui dans la grande vitrine de la galerie d'Apollon,, au Louvre.
Mais les traités de paix avec les pirates étaient presque aussitôt violés que signés. Leur arrogante et audacieuse barbarie continua à s'exercer impunément. Plus d'une fois même, les puissances européennes, par intérêt ou par crainte, poussèrent l'oubli de leur dignité jusqu'à leur fournir des munitions de guerre et des canons.
L'industrie souffrait de ces guerres perpétuelles. Au xvm® siècle, l'orfèvrerie n'était plus exploitée que par les juifs. Très nombreux, dès lors, en Algérie venus des diverses contrées de l'Europe, de l'Italie par Livourne, de l'Espagne par Cordoue et Grenade, de France même et d'Allemagne, les juifs étaient seuls à travailler les bijoux. Us employaient comme ouvriers des esclaves chrétiens, peu soucieux, d'ailleurs, de donner de l'élégance aux joyaux qu'ils fabriquaient, car les corsaires, de goût assez grossier, à qui ils les vendaient, voulaient
Bombarde-
vient
d'Alger
par Duquesne
Ambassade
algérienne
Versailles.
La
montre
du
dey d'Alger
Les juifs orf 'êtres.
Inertie et fatalisme
Présents
des deys
au sultan
(Flacon à kohl.)
Une fois à terre, 1
pour leurs femmes des parures éclatantes, accrochant l'œil de loin . Ces soudards de la mer estimaient plus les bijoux par le poids du métal que par la finesse de la mai n-d 'œ livre ; il les leur fallait lourds, solides et brillants.
Que pouvait-on attendre, au point de vue artistique, de ces Turcs turbulents et indisciplinés, de ces Arabes devenus la terreur des peuples civilisés et courant sus , pour les piller, avec le plus parfait mépris clu droit des gens, à tous les navires qu'ils rencontraient sur leur passage ? Le pacha Moussa avait fait au consul anglais, Robert Cole, cet aveu cynique : « Ne sais-tu pas que les Algériens sont une bande de brigands et que j'en suis le chef ? » !S pirates ne songeaient qu'à boire, ù fumer, à dormir, à profiter voluptueusement de l'heure présente. Leur paresse leur donnai!, comme à tous les Orientaux, un penchant marqué pour la vie contemplative, un mépris fataliste pour la mort.
« Mieux vaut, dit un de leurs proverbes, être assis que debout, couché qu'assis, et mort que couché. » Mais, en attendant la mort, ils jouissaient de la vie en égoïstes et regardaient travailler les autres. Quelques Maures cependant, faisant concurrence aux orfèvres et bijoutiers juifs, vendaient aussi des étoffes, des parfums, des harnachements, des babouches et des vêtements. Ils lissaient la soie et fabriquaient des armes.
Toujours tributaires du sultan de Conslanlinopte, les deys d'Alger envoyaient, de temps à autre, par des mandataires dévoués, des présents au chef des croyants: Mohammed Pocha confia, en 1717, à Ahmed Khodja, pour les remettre au sultan, 10 poudrières en or et en argent, 75 chapelets en corail, 1 chapelet eu ivoire, I chapelet en ambre, 1 bague en diamant. En 17;i8 (année 1171 de l'hégire), Ali Pacha Melmauli envoya Hadj Mohammed OukiJ el-Hadj à Constanlinople, avec 2 chapelets en ambre, 71 chapelets en corail et 8 poudrières de luxe. Trois ans plus tard, en 17(51 (année 1169 du calendrier musulman), le même envoyé alla saluer le sultan de la part de son maître et lui remettre 60 chapelets, dont 2 en ambre et
APERÇU HISTORIQUE DE L'ORFÈVRERIE ALGÉRIENNE 37
les autres en corail. L'usage acquit force de loi. Ce fut, au siècle dernier, une règle pour le dey d'Alger d'adresser, dans les premières années de son règne, en échange du firman d'investiture, des cadeaux au chef de la Sublime Porte.
En 1775 (6 choual 1189), Baba Mohammed Ali Pacha continua la tradition par un envoi de GO chapelets en corail, 1 chapelet en ivoire, 2 en ambre, 10 poudrières, 10 montres, 1 bague.
En 1793 (chaâban 1204), trois ambassadeurs, Ahmed Yaya Bachi, Hadj Chaâban Belouk Bachi, Routchouk Mohammed Ould Bachi, furent chargés d'aller remettre au sultan 8 fusils de luxe et 25 chapelets en corail.
De même, en 1797 (6 redjeb 1206), Hassan Pacha adressa au sultan, par l'intermédiaire de Sidi Hassan Oukil el-Hadj, 1 poudrière en or, enrichie de diamants, 9 poudrières rehaussées d'ornements en or, 8 chapelets en corail, 60 chapelets en ambre, 1 chapelet en ivoire, 9 bagues, 13 montres, 11 fusils ornés en corail, 11 paires de pistolets avec des incrustations en corail, et enfin une paire de pistolets spécialement destinés au sultan, montés en or et enrichis de pierres fines.
Enfin, le Daftar Tachrifat (registre des choses nobles), un document historique auquel nous empruntons ces détails, nous donne la liste des cadeaux expédiés d'Alger par Hadj Ali Pacha au sultan de Constantinople, à la date du 17 décembre 1809.
L'envoi se composait : de 100 chapelets en corail ; de 100 chapelets en ambre ; de 15 bagues en or, montées en diamants; de 16 montres en or, richement ornementées; de 15 fusils, ornés de corail; de plusieurs paires de pistolets, décorés comme les fusils ; d'un yatagan en or, garni de pierreries; d'une paire de pistolets, enrichis de pierres précieuses ; de 3 poudrières, incrustées de diamants.
S'il faisait des cadeaux à son suzerain, le dey en recevait de Cadeaux ses vassaux, les beys, qui dirigeaient les provinces ou beylicks de offerts au dey
Constantine, d'Oran et de Titerv. Ils venaient tous les ans à Alger . ,
° les beys.
séjourner pendant une semaine pour assister, chaque matin, à l'audience tenue par le dey. Ils portaient des cadeaux aux différents ministres, au moment de leurs visites, et en offraient notamment de superbes au khasnadji ; leurs largesses s'étendaient jusqu'aux femmes du dey, des ministres et des principaux officiers.
La redevance annuelle, payée par le seul bey de Constantine,
Importation
de bijoux étrangers.
Présents
des consuls
aux deys.
s'élevait à 246.218 francs, et les présents en nature atteignaient le chiffre de 148.674 francs. Ils consistaient en beurre, moutons, dattes, olives , parfums , bourses , selles , harnachements garnis d'or et d'argent, chapelets en ambre, bijoux de toutes espèces.
Le bev d'Oran versait au dev une somme annuelle de 165.772 francs et apportait de la cire, du miel, du beurre, du riz, des ceintures dorées, des burnous et de nombreuses parures.
Outre le Daftar Tachrifat, qui a été publié par les soins de ' M. Devoulx, et dont nous avons parlé plus haut, le dey possédait d'autres registres qui lui servaient pour la comptabilité de tous les tributs et de tous les cadeaux qu'il recevait. Quelques-uns de ces registres, pris à la Casbah, sont parvenus jusqu'à nous.
Parmi ces parchemins poudreux, les uns mentionnent les comptes ouverts à l'aminé es-sekka, directeur de la monnaie ; d'autres donnent rénumération des navires qui apportaient des cadeaux. Ils se trouvent en partie dans le fonds arabe conservé à la Bibliothèque d'Alger.
Enfin, l'un des bureaux actuels de l'administration des Domaines, à Alger, contient des archives très précieuses, qui n'ont jamais*été publiées, à cause des difficultés que présente leur traduction. Elles sont en effet écrites, tantôt en langue turque, tantôt en langue arabe. Ces gros in-folio, qui s'effritent, renferment les inventaires des marchandises trouvées sur les bâtiments que capturaient les corsaires algériens, presque à l'époque de l'entrée des Français à Alger.
De tous les bijoux offerts au chef des croyants ou donnés à son vassal, le dey d'Alger, les uns avaient été fabriqués sur place, d'autres provenaient d'importations d'Italie et d'Espagne; cependant le plus grand nombre avait pour origine les prises opérées par les corsaires. Faire étalage de magnificence avec de l'or et des bijoux pillés : il y avait là de quoi amuser et réjouir ces pirates sans foi ni loi.
Dans l'Orient, tout finit par des présents. Les consuls des diverses puissances, accrédités auprès de la Régence, marquaient la prise de possession de leur poste diplomatique par une remise de cadeaux, et souvent même, ils renouvelaient leurs offrandes au Beiram et lors de la naissance ou du mariage des enfants du Grand Seigneur.
L'Algérie, pas plus que les autres pays orientaux, n'échappait au règne du « bacchi. » La plupart des objets donnés au dey par les représentants des puissances consistaient en bijoux, en montres
APERÇU HISTORIQUE DE L'ORFÈVRERIE ALGÉRIENNE 39
richement ornées et en orfèvreries de prix. Ils transformaient aussi leurs dons gracieux en numéraire et établissaient de la sorte une redevance fixe, payée au gouvernement local. Si les Italiens, les Suédois, les Espagnols, les Portugais et les Danois se soumettaient de bonne grâce aux exigences du dey, la France se refusa toujours à payer un tribut fixe. Elle consentit seulement à faire des présents, évalués à 25.000 francs, provenant de son industrie, lors du renouvellement de ses consuls, comme don de joyeux avènement. Voici, extraite de documents originaux, la mention d'un fait qui un
intéresse l'histoire des bijoux, en même temps que celle des Français présent
., r . . , , consulaire
en Algérie, au xvnie siècle. "'
° ' t en 4739.
Sous le consulat de M. Taitbout, le 5 décembre 1739, M. Faroux, vicaire apostolique des royaumes d'Alger et de Tunis, et M. Bruno Dengallière, négociant français, délibérèrent sur les présents à faire au dey, à l'occasion de son mariage. Le dey avait exprimé le désir que le compliment d'usage fût précédé de la remise d'un cadeau ; il basait sa prétention sur les avantages essentiels que la nation française en pouvait retirer. Aussi le consul, voulant se distinguer de ses collègues, estima qu'il ne devait pas, comme le consul anglais, se borner à offrir un caftan de drap d'or qui se serait ajouté à la série des caftans ; il sut ne pas dépasser le crédit alloué par son gouvernement, en donnant au dey, pour la mariée, un diamant taillé pour bague et une rose formée de saphirs et de rubis. Le tout n'excéda pas le prix de 525 pataquès (600 francs).
Autre fait dans le même ordre d'idées : le 30 juin 1749, une assemblée composée de MM. Lemaire, V. Paul, Bossu, vicaire apostolique, Béranger et Germain, chancelier, vota, sur les fonds de la Chambre, de commerce de Marseille, une somme de 240 francs pour achat de brocard d'or. On destinait ce présent à l'intendant de la marine, gros fonctionnaire turc, à son retpur du pèlerinage de La Mecque. Le personnage était exigeant, sans doute, car, le 9 novembre 1752, 300 francs sont votés pour lui acheter une montre en or.
Ces petits cadeaux avaient certainement pour but d'entretenir l'amitié entre les musulmans et les Français qui habitaient l'Algérie ou que les pirates rencontraient sur la mer. La diplomatie les multipliait dans l'intérêt de nos nationaux.
Ainsi, nous trouvons encore mention de montres d'argent offertes h Kagi Moussa et à trois corsaires qui partaient en course, « afin de
L ORFEVRERIE ALGERIENNE ET TTNISIENNE
Voyageurs
français
en Algérie.
Ornements
de la
femme.
Intérieurs arabes.
» les engager à continuer les égards qu'ils ont continué d'avoir » envers les bAtiinents français qui se rencontrent dans les environs. »
Dans le courant du xvnr- siècle, l'Algérie devenait déjà accessible aux voyageurs européens. Il est plus facile, depuis cette époque, de connaître ce pays par les récits des écrivains qui racontent leurs impressions sur l'organisation et les habitudes des contrées qu'ils parcourent. Cependant s'ils parlent de bijoux et de bijoutiers, ce n'est que très accidentellement, quand ils s'occupent des femmes du pays et des mœurs locales.
En 1725, Laugier de Tassy, commissaire de la marine, publia à Amsterdam une histoire du royaume d'Alger. Les femmes étaient alors recouvertes de tatouages ; elles portaient comme ornements des dents de poisson, du corail, des perles de verre, des bracelets aux bras et aux jambes. Leurs cheveux étaient tressés et entrelacés avec des bouts d'ambre et de corail. Le fard était en usage parmi les filles qui se teignaient les paupières et les sourcils. Elles se faisaient de petites taches rondes ou triangulaires sur les joues, y dessinaient même des fleurs de laurier ou de myrte, ou autres attributs semblables. Il s'agissait, sans doute, ici des femmes de l'intérieur du royaume.
Le luxe des villes était certainement plus raffiné, car, soixante ans plus tard, un autre voyageur, Venture de Paradis, dans un travail retrouvé manuscrit à la Bibliothèque nationale et publié dans la lievue africaine, fait une description bien différente des ornements des femmes.
Les broderies, dit-il, sont fort h la mode, mais elles sont grossières et l'or seul en fait le prix. Les manches des vêtements, très vastes, sont bordées de dentelles en or ou en argent. Les femmes riches portent sur leur tête de hautes coiffures, travaillées à jour ; à leurs pieds, elles mettent des bracelets en or massif, très pesants. Elles s'en couvrent aussi les bras, depuis la jointure du poignet jusqu'au coude. Enfin, dans les cérémonies, la femme arabe endosse l'un sur l'autre plusieurs caftans d'une grande richesse, en velours, en satin et en soie. L'étoffe est brodée en fil d'or ou d'argent, sur les épaules. Sur les devants, les vestes se garnissent d'une double rangée de boutons en métal précieux.
D'autres voyageurs ont décrit les intérieurs arabes, avec leurs meubles sculptés, leurs colonnes de marbre à côtes torses, leurs
APERÇU HISTORIQUE DE L'ORFÈVRERIE ALGÉRIENNE
revêtements de faïences venues de Delft et d'Italie, leurs riches lapis du Maroc et de la Syrie, et leurs coussins recouverts d'étoffes do soie aus reflets chatoyants; quelques-uns parlent du nargliileh au riche bouquin d'ambre que fumait le chef de la famille, et de la petite guitare sur laquelle il s'accompagnait quand il chantait une légende au rythme monotone, de la glace aus arabesques d'argent ciselé, qui se dressait au-dessus <iu divan, des yatagans aux lames damasquinées, aux fourreaux d'argent travaillés avec art, et des longs fusils dont la crosse était incrustée de corail.
Tout était prétexte à étaler la fortune : le cheval surtout, le
cheval, fidèle compagnon de """■ <A'B-lè~->
l'Arabe et si cher à son maître qu'il le préfère parfois à sa femme, avait un splendide harnachement, composé de pièces d'argent ciselé, qui devait resplendir dans les fantasias.
Cependant les pachas se succédaient rapidement, « plus souvent massacrés que déposés, » dit un historien. Ils tenaient leur autorité, bien précaire et peu enviable, d'une milice orgueilleuse et cruelle, prête à réprimer chez eux toute tentative d'indépendance. Onze de ces souverains sans couronne occupèrent le pouvoir, depuis le commencement du siècle jusqu'à la conquête française. L'avant-dernier dey, Ali ben Ahmed, eut plus d'énergie que les autres: suspect aux janissaires et ne voulant pas devenir leur prisonnier, il fil Iransporler pendant la nuit les trésors de son palais à la (jisbah, et s'enferma dans cette citadelle avec une garde a lui. L'atelier de monnaie fut également installé à la Cashah, sous la direction de l'aminé es-sekka. Il ne fut pas retrouvé lors de la conquête.
L'année suivante (1819), Hussein bon Hassan prenait le caftan d'or. H devait être le dernier pacha-dey d'Alger. C'est un bijou qui le perdit, selon l'histoire on la légende, car un doute plane toujours sur « le coup d'éventail » donné à notre consul, De val.
Reniersemml
des pachas.
Morts
tragiques.
dtmier
dtij (1819-1830).
version.
Comme l'éventail est inconnu des Arabes, c'était un chassemouches. On se le représente au manche probablement d'argent, incrusté de corail, supportant un disque de plumes d'autruche, avec, au centre, un miroir cerclé d'or.
Cause Mais n'anticipons pas et reprenons les événements à leur point
financière ^c déptfrt. Sous le Directoire, deux riches israélites, Bacri et Busnach, d'Alqer. ce dernier juif allemand, l'autre indigène, ami et conseiller du dey, avaient fourni au gouvernement français des blés pour une somme considérable. La loi de finances du 24 juillet 1820 fixa à sept millions de francs le reliquat de cette dette, tout en réservant une somme de deux millions cinq cent mille francs pour rembourser les créanciers français de Bacri et Busnach, qui, d'après M. Aumerat, le doyen des journalistes algérois, avaient péri tous deux de mort tragique.
Cette solution déplut au dey. Se substituant aux deux israélites, il prétendit devoir être seul dépositaire du solde de la créance pour en faire lui-même, suivant son droit, la répartition à son gré.
Autre D'après une autre opinion, qui a ses partisans, le dey n'aurait pas
joué ce rôle malhonnête entre la France et les deux, israélites. Ce serait le minisire des affaires étrangères d'alors, Talleyrand, qui, entretenant les meilleures relations avec Bacri et Busnach, aurait entrepris de les substituer au gouvernement dû dey, dont ils n'avaient été que les agents commissionnaires. La dette de la France, disent les défenseurs de ce système, résultait de livraisons effectuées par ordre du dey : affaire internationale à régler avec lui ou son successeur, et non avec ses intermédiaires. Talleyrand influença à ce point l'opinion que, vingt ans plus lard, la question, portée devant les Chambres de la Restauration, embrouillée à dessein, aboutit au vole de cette loi de finances qui, méconnaissant les droits du dey, profita aux seuls héritiers de Bacri et Busnach. Ceux-ci, sans parler des affiliés ou bénéficiaires européens qu'ils pouvaient avoir, furent ainsi désintéressés ; mais le dey, véritable créancier, ne reçut rien.
Selon le commandant Kinn, qui a modifié sur plusieurs points l'hisloire classique de l'Algérie, l'animosité de Hussein contre les Français n'aurait pas eu d'autre origine. On avait cru jusqu'ici que le souci de sauvegarder les intérêts de nos compatriotes, en mettant leur gage hors de toute atteinte, avait retardé la réponse du gouvernement. Quoi qu'il en soit, le dey, que cette résistance mécontentait, confisqua des propriétés françaises saisies à bord d'un navire espagnol.
APERÇU HISTORIQUE DE L ORFEVRERIE ALGERIENNE
Des territoires furent contestés. Une série de vexations contre le pavillon français commença par des visites arbitraires.
Dans une réception à l'occasion des fêtes du Beiram, le 27 avril 1827, Hussein interpella notre consul général, M. Deval, venu pour lui adresser les compliments d'usage, et il se plaignit des retards que Charles X mettait à lui écrire personnellement. — « Mon maître, repartit le consul, n'écrit pas lui-même. Il a des ministres qui tiennent la plume à sa place. Comme agent diplomatique, je serai chargé de vous transmettre sa réponse. »
Le dey, soupçonnant le consul d'avoir déjà reçu la lettre ou de vouloir l'intercepter, s'emporta violemment. Il reprocha avec colère à M. Deval d'avoir fait placer des canons sur le vieux fort de La Calle, contrairement aux traités. Le consul répondit avec vivacité. L'irritation du dey s'accrut, et il menaça ou frappa (les versions sont différentes) M. Deval du manche de son chasse-mouches.
Les paroles violentes attribuées au dey : « llohh! roumi ben alkalb, » (Sors ! chien de chrétien), ont dû être prononcées. Mais le coup d'éventail n'est guère vraisemblable. Il aurait fallu que le dey se levât du divan surélevé où il était assis, les jambes croisées, et se jetât sur M. Deval, qui se tenait debout dans le groupe formé par le corps consulaire, à une certaine dislance de lui. Un simple geste menaçant a, sans doute, aggravé le sens des paroles.
Connaissant le caractère emporté du dey, M. Deval n'attacha tout d'abord qu'une médiocre importance à cet incident; mais, le soir, dans une réception chez le consul d'Angleterre, ses collègues, froissés dans leur propre dignité, engagèrent le représentant de la France à adresser un rapport à son gouvernement. M. Deval s'exécuta. Peu après, il demanda un congé et mourut l'année suivante (1829), sans avoir revu l'Algérie.
A Paris, le Gouvernement qui, depuis longtemps, guettait une occasion favorable , décida que l'injure devait être réparée. La Restauration donnait à la politique de Louis XIV, faisant bombarder Alger par Duquesne, sa consécration définitive. Elle s'inspirait aussi de Napoléon qui avait fait étudier, comme espion, par le capitaine Boutin, un projet de débarquement sur la côte algérienne.
Le capitaine de la Bretonnière fut envoyé, en 1829, à Alger, pour demander des explications. Hussein Dey refusa toute satisfaction ; il fit même, à son départ, tirer sur le vaisseau parlementaire
Altercation
entre le dey
et le consul
de
France.
Paroles
injurieuses
ou
toies de fait.
Fin
de l'incident.
Préparatifs
de
guerre.
Prise
du Fort-
V Empereur.
Refuge
dans
les consulats.
Capitulation.
Le dey quitte la Casbah.
par les batteries de la côte. La guerre était devenue inévitable.
Après le débarquement du 14 juin 1830 à Sidi-Ferruch, la marche de notre armée, commandée par le maréchal comte de Bourmont, fut triomphale. Le Fort -l'Empereur tomba au pouvoir de nos soldats, mais il ne fut pas pris sans coup férir, comme on Ta dit par erreur. Les janissaires le défendirent avec acharnement et se firent tuer très bravement. Le courage des tobjistines ne pouvait lutter contre l'habileté de nos pointeurs. Ils durent se retirer en mettant le feu aux poudres. La forteresse sauta. Sa prise nous ouvrait les portes d'Alger. La ville était désormais incapable de soutenir les feux combinés de notre armée et de noire flotte.
Quand les troupes françaises eurent, occupé les collines qui dominent Alger, un moment de terreur régna dans la population. On craignit des pillages. Déjà, un certain nombre de maisons juives avaient été saccagées par des Arabes et des Kabyles. Profitant du désordre, ils rêvaient même un massacre général.
Après la prise du Fort-1'Empcreur, les boulets commencèrent à pleuvoir dans les rues tortueuses de la Casbah. Toutes les femmes, affolées, quittèrent les maisons de la ville haute pour se réfugier chez les consuls des différentes puissances, leur demandant aide et protection. Le consulat américain, qui se trouvait au bout de la ville, avait déjà été touché par le bombardement : il avait reçu des boulets dont la trace est visible encore à la corniche de l'une des dernières maisons de la rue Bab-el-Oued. Plus de trois cents femmes, nous a raconté un témoin oculaire, vinrent y chercher asile, apportant avec elles, dans des coffrets ou dans des foulards, leurs bijoux, représentant plusieurs millions.
Bientôt, la capitulation du 5 juillet, signée à El-Biar, fut connue. Elle stipulait que les habitants conserveraient la libre disposition de leurs biens, que les femmes seraient respectées, et que l'exercice de la religion mahomélane ne rencontrerait aucune entrave. Les Arabes, rassurés, vinrent rechercher leurs femmes dans les consulats et les ramenèrent chez elles. Le désordre fut, en somme, plus apparent que réel, a dit un historien de l'époque.
Le dey obtenait un délai de quelques heures pour quitter sa forteresse. Le comte de Bourmont lui laissait sa liberté et la possession de ses richesses personnelles, à la condition de les emporter
APERÇU HISTORIQUE DE l/ORFEVRERIE ALGÉRIENNE 45
immédiatement. Il demeurait, ainsi que sa famille, sous la protection du général en chef de l'armée française.
Se sentant perdu, Hussein avait commencé son déménagement depuis la veille. Aussi quand, à dix heures du matin, nos soldats prirent possession de la forteresse de la Casbah, il n'y restait presque plus rien.
Les esclaves chargés du dernier convoi partirent en retard, et, voyant arriver nos troupes, jetèrent leurs fardeaux pour s'enfuir au plus vite par les pentes rapides qui mènent à la mer.
Des coups de baïonnette éventrèrent les ballots, et quelques objets de prix furent recueillis. C'étaient, pour la plupart, des tapis, des robes, des voiles, des vestes brodés ; quelques coussins brochés d'or, quelques beaux vases de Chine, des pistolets ornés de riches ciselures.
Telle fut, réduite à ses véritables proportions, la scène de pillage que Ton voulut plus tard reprocher à notre armée.
Le chef d'état-major invita chacun à remettre au trésor les objets ht trésor d'or ou d'argent qu'il pourrait trouver dans les quartiers occupés par de la Casbah le dey. Des factionnaires eurent mission de garder les appartements naguère habités par les femmes. l>'autrcs furent placés à l'entrée du trésor de la Régence.
Pendant ce temps, le khaznadji Mohammed Ogel Haïji, grand trésorier et premier ministre du dey, se tenait impassible au milieu de la cour de la Casbah, au moment où le payeur général de l'armée y pénétra le premier. Il portait les clefs du trésor et imposait le respect aux juifs et aux Arabes. Une troupe fanatique attendait, autour de la Casbah, le moment favorable pour piller cette forteresse inaccessible. La foule avide se la représentait comme un palais aussi merveilleux que la caverne d'Ali Baba, où elle pourrait puiser de l'or à pleines mains.
La tradition disait que les caves de la Casbah regorgeaient de lingots dans lesquels les orfèvres venaient puiser, pour la fabrication des bijoux des femmes et celle des pièces d'orfèvrerie, plateaux, chandeliers, tassas, destinés au service du dey, à ses cadeaux et à son harem.
Le khaznadji fît ensuite la déclaration des valeurs possédées par son maître et jura, sur le livre saint, que son témoignage était digne de foi ; puis il guida les délégués français dans les caves du palais. Il était suivi de son trésorier, le Maure Zaoui Mustapha Sayi, qui devait^ toujours l'accompagner quand il ouvrait les portes du trésor.
Les richesses du dey avaient dû s'élever jadis à cent cinquante millions. Elles provenaient des pillages des corsaires, des indemnités de guerre payées par les Espagnols et des revenus du commerce d'importation avec la France et l'Italie.
A cette époque, elles n'atteignaient plus que le chiffre de cinquante millions seulement. Elles étaient renfermées dans trois salles contiguës. La première était remplie de fusils, de pistolets, de sahres garnis d'or et d'argent et ornés de pierres précieuses ; la seconde contenait quarante coffres (quelques-uns en bois de rose, incrusté de nacre) pleins de monnaies d'or ou d'argent. Enfin, dans la troisième, se trouvaient des étoffes, des parures et une très grande quantité d'ornements. Les favorites du dey venaient y récolter, dans les coffres de cèdre, assabas, pendants d'oreilles, bracelets, bagues et sarmahs d'or.
Que pouvaient être ces bijoux ? Il est probable que leur monture d'or était rehaussée par l'éclat des perles fines et des diamants. Ce ne sont là que des probabilités : le rapport du commissaire du gouvernement français reste muet sur ces bijoux, car le dey avait été autorisé, par la convention qui livrait la Casbah, à emporter ses bijoux et ceux des femmes de son harem. Prises En dehors des cinquante millions de francs, on trouva quelques
envoyées vases et ustensiles en argent, qui furent envoyés en France et qui
figurent maintenant au Musée de la marine du Louvre. Ce sont des brûle-parfums, des cafetières, des aiguières et leurs bassins, des aspersoirs, des assiettes ajourées, des flambeaux gigantesques, de grandes tassas avec couvercles, des boîtes en argent doré, émaillées ou recouvertes d'écaillé. L'ornementation, toujours repoussée, est faite de feuilles de palmier, de rinceaux en S, de guirlandes de fleurs. Toutes ces pièces portent, sur des cartons, des dates qui vont de 1725 à 1730, indiquant l'époque de leur fabrication, sans que rien, selon nous, vienne justifier pareille précision de dates. Sur cette orfèvrerie n'apparaissent aucune ligne géométrique ni aucun entrelacs indiquant le style arabe. Elles sont dans le goût italien et proviennent probablement de Livourne, peut-être aussi des prises de corsaires. La pendule à colonnettes d'argent, trouvée dans la Casbah, suivant son inscription, est un travail anglais, comme les poinçons dont elle est marquée le démontrent d'une manière irréfutable.
Du reste, l'amiral, conservateur actuel du Musée de la marine, a l'intention d'éclairer le public sur le lieu de fabrication de ces objets
au Loutre.
APERÇU HISTORIQUE DE L ORFÈVRERIE ALGÉRIENNE
retournés d'Alger en Europe, d'où ils provenaient, sans aucun doute possible.
Cependant le dey s'était retiré dans le quartier de la Marine. Il s'installa, croyons-nous, a Dar-el-Hamra (la maison rouge), où se trouve aujourd'hui le Génie militaire. On a prétendu que sa première retraite fut le palais où résident, l'hiver, les gouverneurs, en face du palais de sa fille (Dar-bent-es-Soltan), aujourd'hui l'Archevêché. Cette version nous paraît tout à fait inexacte.
En tout cas, Hussein ne devait pas tarder à quitter son pays, sans prendre livraison du service à café, en filigrane d'or, qu'il venait de commander à son orfèvre attitré. Après avoir annoncé l'intention de partir pour Malte, il s'embarqua pour la France et vint à Paris solliciter la bienveillance du Gouvernement. Nous ignorons le résultat de sa démarche. Nous le trouvons enfin à Livourne, où il s'était retiré avec ses femmes et sa famille.
Bien qu'il emportât toutes ses richesses, la légende subsista qu'il avait caché ses trésors dans la Casbah. Le littoral qui s'étend de la Pointe-Pescade au cap Matifou était aussi, disait-on, un véritable Eldorado.
Quelques mois après la conquête, un antiquaire, nommé Sciavi, demandait l'autorisation de faire des fouilles, pour la recherche des antiquités, dans les maisons, jardins et domaines de la Régence. Il est probable qu'il ne rencontra rien. Mais la persistance à vouloir faire fouiller ces murailles de la Casbah qui devaient regorger d'or et de pierres resta longtemps enracinée dans l'esprit de la population. Sachant le peu de stabilité de la puissance du dey, les Algérois étaient persuadés qu'il avait dû, suivant les traditions d'un de ses prédécesseurs, le dey Chaâban, cacher ses richesses pour se constituer une réserve dans les mauvais jours.
Depuis, les colons ont retourné la terre pour leurs cultures, les maçons ont démoli le vieux quartier pour bâtir des maisons européennes, et n'ont pas été plus heureux. Malgré les indications des sorciers, on ne trouva jamais rien.
Dans les'premiers mois qui suivirent la conquête, les démolitions furent incessantes. Efîravés, les Maures et les Turcs disaient : « Nous ne saurons bientôt plus où vivre et mourir. » Les riches indigènes, à qui tout semblait perdu, avaient quitté Alger au lendemain de la capitulation. Ils vendirent leurs immeubles pour des sommes déri-
Dê.parl
du
dey dfAlyer,
Trésors cachés.
Bouleversement d'Alger.
Premiers colons.
Foire d'Alger.
Exactions
et ruine
lies
grands chefs,
soires, mais ils emportèrent leurs objets précieux à Constantinople, à Smyrne et au Caire, où ils se réfugièrent.
Pendant les premières années de l'occupation , l'industrie de l'Algérie est peu importante. Les arts chôment; mais, en retour, notre histoire militaire s'enrichit de belles pages. C'est le sang de nos soldats qui féconde la conquête. Les premiers colons s'occupent surtout d'arracher ses richesses au sol. Ce n'tîst que bien plus tard que se réveille le sentiment du bien-être et de l'opulence.
Vers 1850, se tenait, sur la place du Gouvernement et dans les alentours, une foire considérable, d'un grand attrait pour tous les chefs de l'intérieur du département, et même des provinces voisines. On y faisait assaut de luxe. Les marchands venus de tous les points de l'Algérie y dressaient leurs tentes, pour y vendre leurs soieries chatoyantes. Cette foire a disparu à la suite d'un incendie qui détruisit une partie des baraquements. On y trouvait des bijoux fort curieux qui venaient du Sud et qui sont si rares aujourd'hui.
A peu d'exceptions près, il n'y a plus de riches chefs indigènes. La source de leur fortune est aujourd'hui tarie. Collecteurs d'impôts, ils étaient chargés de recouvrer les diverses taxes connues sous le nom d'impôts arabes (achour, zekkah, lezma et hockor), et d'en verser le montant dans les caisses du Trésor. Quelques-uns ne se faisaient pas faute de percevoir le double sur leurs administrés, augmentant ainsi leur fortune dans des proportions extraordinaires.
Maintenant les goûts se sont modifiés, et la bijouterie française a pris bien souvent la place de la bijouterie indigène. Il reste encore quelques orfèvres qui travaillent, à Alger, suivant les anciens modèles. Avant peu, si on n'encourage pas ces ouvriers d'art, si on ne leur suscite pas d'émulés ou d'imitateurs, tout disparaîtra devant les importations étrangères. C'est une tendance néfaste contre laquelle nous protestons et que nous cherchons à enrayer. Il est nécessaire de sauver de la destruction les types du passé pour conserver, dans leur pureté, les anciennes traditions. Il ne faut pas l'oublier, les dernières épaves de l'art arabe deviennent de plus en plus rares. Le temps, en s'enfuyant comme un fleuve qui roule, a laissé bien peu d'objets précieux sur la rive : hâtons-nous de les recueillir pendant que nous le pouvons encore.
Lfth A-Joiirdan, Alger