MŒURS
L'Orient est la terre classique du bijou. Tout ce qui s'y rattache fascine les Orientaux. Aucune lecture ne les passionne autant que celle des Mille et une iSuils. La description étincelante de la caverne d'Ali Baba ne les lasse jamais. Leur imagination ardente s'allume au récit des richesses tirées de l'ombre par la lampe merveilleuse d'Aladin. Les contes plaisent à leur vie contemplative, en quête d'un monde surnaturel. Aussi peut-on affirmer, sans crainte d'un démenti, que l'étude du bijou est liée à celle des mœurs des pays musulmans, et permet de les caractériser sous certains aspects, surtout en ce qui concerne la femme.
La femme arabe sans bijoux serait un corps sans âme. Les poètes qui l'ont chantée l'ont toujours assimilée aux joyaux les plus précieux. Les comparaisons enthousiastes se retrouvent presque toujours dans les ballades que rythme la chevauchée arabe à travers le désert. Et cependant, la femme arabe n'est, au fond, qu'une véritable esclave.
Grâce au prestige de ses parures, qui la transfigure, elle sait se rendre irrésistible et mettre, à son tour, son seigneur et maître en esclavage. Les bijoux sont ses armes offensives, plus cruelles souvent dans leurs attaques que les yatagans à la lame damasquinée.
Les bijoux ! ils sont toute la vie intime du harem. Ils rappellent, par des souvenirs impérissables, les heures fugitives de l'amour. Ils consolent des abandons et de toutes les trahisons. Le temps n'altère
K1I0RSA DE BISKRA.
(rendant d'oreille.)
Le bijou
et la
femme arabe.
Puissance
du
bijou.
^ORFEVRERIE ÀLGëRIFNNE Et TUNISIENNE
Bijoux
de
mmdiantes.
Rigueurs du Koran
contre les bijoux.
jamais leur valeur intime. Ils ne se fanent jamais comme les fleurs et ne trompent pas comme les serments éternels. La beauté passe, le bijou reste, et, depuis longtemps, les belles n'sa le savent très bien.
Partout, le bijou en Algérie est adoré, à la campagne comme à la ville. Il est seulement d'un goût plus raffiné dans le Sahel que dans le Sahara. La misère même ne le fait pas disparaître : les plus pauvres glalmès ont des bagues.
Les mendiantes se vêtent de guenilles, mais elles se parent d'anneaux qui tressautent à leurs chevilles ; leur malhfa est en lambeaux, mais elle est retenue par des bzaïms, et sur leurs épaules scintillent ces ornements d'argent. Les petites filles qui courent les routes, couvertes de haillons sordides, presque nues, tendent aux voyageurs leurs petits' bras chargés de minces bracelets d'argent. Bref, de quelque côté qu'on envisage la femme, le bijou fait corps avec elle. Entre tous, il est à ses yeux l'objet indispensable, s'associe à toutes les phases de son existence ; il est sa fortune, son bonheur et sa gloire.
Par contre, la religion musulmane interdit aux hommes tous les ornements fastueux. Le harnachement de son cheval, tous les ustensiles à l'usage de sa maison, ne doivent être ni en or ni en argent. Jadis, ces prescriptions étaient, dans certaines contrées, scrupuleusement observées.
Marmol, un écrivain du xvic siècle, affirme que, de son temps, les musulmans les plus riches prenaient leur nourriture, accroupis sur des estrades, avec un tablier de laine rouge pour essuyer leurs mains (bechkir), surtout la droite, qui dépeçait les viandes. Des vaisseaux de bois et de terre leur servaient pour boire et manger. Ils ne faisaient usage que d'aiguières en cuivre pour laver leurs mains après les repas.
« A table, dit un autre voyageur, Fray Diego de Haedo, dont l'ouvrage , imprimé à Valladolid en 1612 , a une grande valeur historique, « les musulmans ne se servent pas de vases d'or ou » d'argent ; car, outre qu'ils tiennent cela pour un péché, parce que » le Koran le prohibe, ils ne savent pas ce qu'est le luxe, sous ce » rapport. » Haedo ajoute qu'ils ne font usage ni de peltre (mélange d'étain et de plomb) ni d'étain pour leur vaisselle, généralement en faïence, et que les riches seuls emploient des vases bien travaillés, apportés de Turquie. Ils se servent cependant quelquefois de vases
moeurs
de cuivre étamé pour la cuisine, parce qu'ils sont d'une plus grande durée que ceux de terre.
Un siècle plus tard, en 1725, Laugier de Tassy raconte que les Arabes les plus distingués avaient une table basse et ronde, couverte d'une lame de laiton façonnée au tour et en plusieurs endroits. La vaisselle était en terre, excepté quelques grands bassins de laiton.
*A cette époque, on se servait de cuillers en bois ou en écaille; l'usage de la fourchette était fort rare. Si Ton en voyait quelques-unes sur les tables, elles provenaient de prises européennes ; les Arabes savaient mal les manier. Les trouvant incommodes, ils les négligeaient le plus souvent et se servaient de leurs doigts.
Mais la table était encore un véritable luxe, qui ne se trouvait que dans les villes ; les nomades mangeaient à terre, sans table et sans nappe, le couscouss primitif. Ils négligeaient même de se servir de couteaux. Les ablutions du repas leur étaient inconnues.
Le code religieux a voulu que les croyants restassent simples et modestes. Pour perpétuer la vertu, il n'accorde aux fidèles qu'une bague en argent ne dépassant pas le poids d'un dirhem, à condition de ne pas en tirer vanité. Il permet encore une poignée de sabre ou un fourreau en matière précieuse. Les infirmes ont le droit de se mettre un faux nez en argent et des dents en or.
Le luxe était seul l'apanage des conquérants. Les historiens écrivent que les janissaires , sous la domination turque, interdisaient aux Maures d'Alger de porter sur leurs habits de l'or ou de l'argent. Ils gardaient pour eux seuls le privilège de transgresser les préceptes sévères et précis de la religion musulmane. Les gens de Djidjelli ont été les premiers autorisés à se parer de broderies en or, interdites aux autres indigènes.
Mahomet a donc jugé la femme seule digne de porter des bijoux : elle en a usé largement. Il faut dire qu'il n'aurait pas réussi s'il avait voulu les lui interdire.
Maîtresse absolue de ses biens, dont elle confie quelquefois l'administration à un oukil, la femme arabe, suivant ses caprices, vend les bijoux qui ont cessé de lui plaire ; néanmoins, il lui est interdit de se défaire des cadeaux venant de son mari. Elle ne peut disposer que de ses biens propres avant le mariage ou venus par héritage. Aussi, quand elle veut acheter des bijoux, soit par son mari, soit par les soins d'un tiers choisi par elle, elle a soin de réclamer une facture en
Simplicité
de la table.
Le luxe
des
janissaires.
Fortune personnelle de la femme.
Facilités du divorce.
Épisode
de la
conquête.
Les terrasses
d'Alger.
Contrôle du mari.
son nom comme titre de propriété. Souvent, quand son mari vient raccompagner chez le bijoutier, un débat s'engage au sujet du nom à porter sur la facture. C'est le bijoutier qui tranche la question, en faisant bien établir à qui appartient l'argent destiné à le payer.
Cette facture joue un grand, rôle. Lorsqu'il s'agit d'une vente, au lieu d'un achat, la femme exhibe, souvent enveloppée avec soin, une feuille de papier plié, jauni par le temps, et portant l'acquit du bijou en son nom. Elle a conservé précieusement ce titre, propriété toujours utile dans un pays où le divorce se pratique avec une facilité incroyable de la part du mari.
Les motifs les plus futiles permettent aisément de le prononcer. Il suffît souvent qu'une jeune femme ait contrevenu à la défense de son mari, et, pendant la journée, soit montée sur la terrasse delà maison, le seul endroit où elle puisse prendre l'air à visage découvert. La terrasse et le voile sont, en effet, la cause des perturbations dans les ménages.
Dans le mois qui suivit la prise d'Alger, nos officiers trouvaient, le soir, un peu d'air et de fraîcheur sur les terrasses des habitations mises à leur disposition. C'était le lieu où, h l'écart des regards profanes, les femmes turques venaient respirer, suivant leur droit, après le soleil couché. Les Français ignoraient cet usage. Ils se promenaient sur ces terrasses qui forment comme un escalier gigantesque de la mer h la Casbah. Tout d'abord, les Mauresques du voisinage ne se montrèrent plus ou ne vinrent que plus tard, pendant la nuit. A la fin, elles sortirent de leur réserve, la brise de la mer étant pour elles un besoin impérieux. Mais alors, elles s'entourèrent de grandes précautions. Elles se cachaient derrière leurs négresses, faisaient tendre des étoffes pour dérober, à l'indiscrétion des lorgnettes et des longues-vues, leur costume un peu sommaire. L'indiscrétion de nos officiers irrita les maris, qui s'interdisaient, la nuit, l'usage des terrasses, et le général en chef dut intervenir, raconte Léon Galibert dans Y Algérie ancienne et moderne.
Quittons les terrasses et revenons au bijou et au rôle important qu'il joue dans la vie des femmes. C'est pour elles le moyen de placer leur argent. Dans les jours de détresse, elles apportent h l'orfèvre leur trésor dans un mouchoir, pour le transformer en monnaie.
Cependant, il faut que la gène puisse justifier celte vente, car s'il s'agissait d'une fantaisie de prodigue, le mari peut toujours intervenir
MCCURS
dans la gestion du patrimoine de sa femme, en l'appelant chez le cadi. Ce magistrat décide alors des mesures à prendre pour éviter que la femme ne dilapide son bien et ne le fasse passer en des mains étrangères. En dehors de ces cas exceptionnels, le mari doit se borner à donner des conseils à sa femme. Quand il agit pour elle, il ne peut le faire qu'à l'aide d'une procuration.
Le costume des femmes arabes a été décrit souvent; mais comme il comporte de nombreux bijoux, nous devons en parler, ici, de nouveau.
Citons d'abord des extraits de l'écrivain espagnol, déjà mentionné , Marmol de Caravagal , dans sa Description générale de l'Afrique, traduite par Nicolas Perrot d'Àblancourt, en 1667, et à laquelle nous ferons de nouveau des emprunts.
« La femme, dit- il, porte pour pendants d'oreilles des demicercles d'or ou d'argent, fort délicats, avec des fils de perles et de pierreries aussi grosses que des œufs ; et, de peur qu'ils ne leur déchirassent les oreilles par leur pesanteur, elles les attachent au haut de la tête avec un cordon de soie.
» Quand elles sortent, elles portent pour bracelets de grandes manicles d'or ou d'argent si pesantes, que celles d'or valent cent ducats et celles d'argent dix à douze ; aussi n'en ont-elles qu'une à chaque bras.
» Elles portent d'autres sortes de manicles au-dessus de la cheville du pied, qui sont rondes et beaucoup plus grosses qu'au poignet. »
D'après nos recherches, c'étaient les mêmes afïîquets qui embellissaient les Mauresques, au temps de la splendeur de Grenade.
Diego de Haedo, historien espagnol des premières années du xvne siècle, décrit très minutieusement le costume des femmes d'Algérie. Toutes, d'après lui, portent de longues chemises de toile, très blanches, très fines, sans cols. Mais par-dessus cette chemise, elles mettent, soit une autre chemise fine (gandoura), soit une sorte de drap (malaxa), soit encore une chemise de soie transparente qui leur arrive aux pieds. — Les femmes d'origine turque revêtent, pardessus leur chemise, un long savon de drap fin (r'elila), de satin, de velours ou de damas, ouvert jusqu'aux seins. Elles maintiennent le sayon sur la poitrine, au moyen de grands boutons d'or ou d'argent, bien ouvrés. Elles ne portent pas de jupons : le sayon en fait l'office. Elles se ceignent, par-dessus cette casaque, avec des cein-
Marmol
de
Caravagal.
Diego de Haedo.
tures faites d'étoffes fines ou de soie de diverses couleurs. Leur plus grande toilette et parure, continue Haedo, historien de haute valeur, consiste à porter beaucoup de perles en colliers, en pendants, en boucles d'oreilles. Quelques-unes les aiment si grandes, qu'elles leur arrivent presque jusqu'aux épaules ; si lourdes ( pesant une livre environ), qu'elles leur allongent les oreilles. Elles portent aussi des pendeloques, boucles d'oreilles d'or, à la mode chrétienne (pourvu qu'il n'y ait pas de figures), beaucoup d'anneaux aux doigts, aux bras des bracelets d'argent et d'or fin. Pour l'ordinaire, ces bijoux sont d'un or de bas titre, avec l'alliage qui sert aux ziana, monnaie du pays.
Laugitr Laugier de Tassy explique aussi, en parlant des vêtements, que
de Tassy. celui pour sortir était tout autre que celui de l'intérieur. La femme
riche se drapait alors élégamment dans une grande fouta de soie, sur laquelle elle jetait un voile transparent, orné de broderies plus ou moins somptueuses. Elle ornait sa tête d'une sarmah en or ou en argent. Des bracelets couvraient ses bras jusqu'aux coudes et des kalkals serraient ses chevilles. Ses doigts étaient couverts de bagues, incrustées d'émaux ou serties de diamants. Des colliers de perles, de corail, de lapis-lazuli, couvraient sa gorge, et dçs rangées de perles enserraient son front et bordaient même les contours de sa veste. Enfin, elle portait constamment sur elle une petite glace, ainsi qu'un flacon de teinture pour les cils et les sourcils. Elle se frottait le bout des doigts avec une herbe nommée guera, qui les teignait en bleu, et se noircissait les cheveux et les paupières avec de l'antimoine brûlé. Rien d'étonnant qu'ainsi surchargée d'ornements, la femme ait été chantée par les poètes du temps qui la comparaient aux pierres les plus précieuses, en des strophes enthousiastes. L'abbè Dans son voyage en Barbarie, l'abbé Poire t, en 1789, parle ainsi
Poire t. des vêtements des Mauresques : « Elles ont, pour s'habiller, la même
pièce d'étoffe que les hommes, mais elles l'arrangent un peu différemment. Elles en font une robe qui couvre chez elles plusieurs parties découvertes chez les hommes. Les Mauresques portent, outre cela, quelques ornements qui ne contribuent sûrement pas à relever leur beauté. Elles ont les cheveux tressés, quelquefois flottants sur les épaules, tandis que les hommes sont rasés et ne conservent, dans le milieu de la tête, qu'une touffe de cheveux. Les oreilles, les bras, les jambes des Mauresques sont ornés de grands anneaux de fer. Quel-
de Paradis.
MOEURS 55
quefois, elles y ajoutent des morceaux de corail. Elles se tatouent avec de la poudre à canon, mêlée d'antimoine, et tracent avec une épingle des figures sur le front et au-dessus des paupières. Quand le sang a fini de couler, elles appliquent leur poudre bien fine, par des frottements réitérés, dans les pores de la peau, o
Au cours de ses Noies sur Alger, recueillies par M. E. Fagnan, Venturt
Venture de Paradis, auquel il faut toujours revenir pour avoir des renseignements précis sur les mœurs d'Alger, à la fin du siècle dernier, s'exprime en ces termes sur l'habillement des femmes :
« Il est composé d'une chemise de gaze ou soie et coton, coupée sur le devant comme la chemise d'un homme, et même moins ouverte ; elle descend jusqu'à la cheville. Les manches sont d'une largeur démesurée et elles sont aussi larges que la longueur entière "de la chemise, mais elles ne sont ouvertes que depuis l'omoplate jusqu'aux hanches : el-kinira ou kmadja (qui doit être une corruption du mol « chemise, » en français, à laquelle il ressemble assez). Ces manches sont entrecoupées par des rubans de diverses couleurs, en soie, au milieu desquels est aussi une bande de brocard. Tout à l'en tour des manches, on coud encore, en forme de manchettes, une dentelle en or ou en argent ; quelquefois même, au lieu de rubans de soie, ce sont des galons. Ces ornements vraiment ridicules rendent une chemise fort chère. Sur celte chemise est un caftan de salin, ou d'autre étoffe en soie brodée, qui lui descend jusqu'aux mollets : ghlila ; ce caftan est sans manches et entièrement ouvert sur le devant. Dans la maison, elle ne met point de culottes : saroual; elle n'en porte que lorsqu'elle sort. Elle s'entoure le corps dune grande fouta de soie, qui la couvre depuis les hanches jusqu'à la cheville. Elle porte sur la tète, pour toute coiffure, un plateau d'or ou d'argent : sarma, travaillé et à jour, cousu sur un morceau d'étofle. §**■».
Ce plateau est en deux morceaux, celui iCot°an ■■""•'"•>
qui couvre la têfc et celui qui, ceignant le front, vient se lier par derrière. Cet ornement est encore assujetti par un bandeau de crêpe
de couleur, ou d'un bandeau qui couvre la moitié du front. La sarma en or est un «objet de sept à huit cents livres, et même de mille livres (cent sequins algériens).
» Une femme riche en parure met, au lieu du bandeau de crêpe, une assaba, qui est un bandeau en or, incrusté de perles, de diamants, d'émeraudes ; puis elle porte à ses pieds des bracelets en or massif, et très pesants : kholkal. La magnificence de la parure est de mettre quatre ou cinq caftans l'un sur l'autre, de sorte que, sans exagération, on peut dire qu'une femme a sur elle plus de soixante livres pesant de hardes ou de joyaux.
» Les bras, depuis la jointure jusqu'aux coudes, sont couverts de bracelets (souar ou assaoncr), et chacun de ses doigts d'une bague, au moins : elle en a deux paires, plus large l'une que l'autre. Chacun de ses bracelets est distingué par un nom particulier. Le msàïs, bracelet pour le gras du bras, en or, sans pierrerie. Mekyàs est un bracelet fait en corne de buflle, orné ou non. Houlhiche est le bracelet le plus rapproché du poignet ; c'est celui qui ressemble aux bracelets en usage en Europe. Sonar ou assaouer est un bracelet en or, très large.
» Leurs oreilles sont aussi chargées d'ornements que les bras, et percées en deux ou trois endroits pour les soutenir. Une boucle d'oreille très large, aux deux bouts de laquelle est un ornement en or ou en pierreries, se nomme dersa ; les pendants se nomment menakich w.
» Les femmes riches portent aussi plusieurs chaînes, outre le collier, qui leur descendent sur la poitrine et sur le ventre. Ces chaînes se nomment ambrât w.
» Lorsqu'elles vont en fêle, elles mettent trois et quatre caftans dorés et descendant jusqu'à la cheville, les uns sur les autres (ko flan), ce qui, avec tous les autres ajustements et dorures, peut peser au delà de cinquante ou soixante livres. Ces caftans en velours, satin ou autres étoffes de soie, sont brodés en fil d'or ou d'argent sur les épaules j sur les devants ils ont, jusqu'à la ceinture, de gros boutons en fil d'or ou d'argent, des deux côtés ; ils viennent se lier sur le
(1) Les vrais noms sont : redifel non routiche, menyuech et non mendie/,, hhorsa et non darsa ; meqaïs est le pluriel de meqiara.
(2) La chaîne se nomme selsla; c'est l'ornement qui pend qui se nomme ambra et qui donne son nom a la parure.
MOEURS 57
ventre par deux boutons seulement. Elles portent une ceinture en soie et en or, qu'elles arrangent de manière à leur servir de jupon ; mais c'est pour en montrer l'or.
» Sur la tête, elles ont un crêpe blanc ou de couleur, qu'on nomme abrouk, et par-dessus, un haïk de laine très fin, qu'on fabrique dans l'empire du Maroc. Les hommes, en Maroc, portent également de ces haïks ; mais dans le reste de la Barbarie, les haïks des hommes sont plus épais. Lorsqu'elles sortent, les femmes se couvrent d'un voile (berkâa) qui leur cache tout le visage et le front, à l'exception des yeux. Leurs babouches ont le dessus en maroquin ou en velours, couvert d'une broderie en or, et leur seroual, de satin ou de toile fine, leur descend jusque sur les babouches. La paume de la main, les ongles, la plante des pieds, tous les doigts des pieds sont teints avec de la henna (henné). »
Nul ne nous fait mieux connaître que Fray Diego de Haedo le ia femme
mobilier et la garde-robe d'une famille arabe : chez elle.
« Une couchette garnie de matelas, deux au plus, le plus souvent ...
° t intérieur
un seul. Une ou deux paires de draps de lit. Une ou deux couvertures. arabe
Deux oreillers. Deux ou trois chemises par personne, et autant de au
culottes. Une couple de serviettes pour s'essuyer les mains. Trois ou XY1* Slèclequatre mouchoirs. Un tapis ou deux, et autant de nattes où ils s'accroupissent, mangent et dorment. Une paire de turbans pour le mari et deux calottes de soie pour la femme. Chez les gens riches, quelques paires de rideaux, en taffetas de couleur, pour couvrir les parois de la pièce où ils se tiennent; des coussins d'une soie inférieure, ce qui constitue un luxe, les personnes moins fortunées s'asseyant simplement sur un tapis ou une natte, et installant, d'un mur à l'autre de la chambre, deux poutrelles pour y placer quelques planches et établir dessus le matelas sur lequel ils dorment. Ils couchent ordinairement par terre, sur des nattes ou des tapis. Les gens les plus graves, pour ne pas être vus, suspendent par des cordes un drap devant leur lit.
» Ils n'ont ni cassettes, ni armoires, ni pupitres. Un coffret de quatre ou cinq palmes leur suffît pour renfermer quelques objets de femme; un autre, un peu plus grand, qu'ils appellent sandouka, contient leurs effets. Beaucoup de gens pendent tout simplement leurs habillements sur une corde.
» Ils n'ont ni buffet ni table pour manger. Les plus riches mangent
LOIIKÈVREIUE ALGÉRIENNE ET TTNISIENNE
Costum
par terre, sur des cuirs de bœuf qui viennent de Turquie et sont quelquefois peints et ornés de broderies de diverses couleurs. D'autres mangent sur une petite table élevée d'environ un palme au-dessus du sol, et qu'ils nomment mida. La plupart prennent leurs repas sur des nattes ou tapis. Ils n'ont point de nappes pour la table ; ils placent seulement, devant ceux qui mangent, des serviettes étroites, comme essuie-mains. »
Les ajustements des femmes d'Alger se sont peu modifiés. Ils se
sont simplifiés, voilà tout. Comme jadis, il y a costume d'intérieur
et costume de ville. Dans leur babilation, les Mauresques portent
une chemise de soie, avec deux rubans de couleur ; une veste de
velours brodé ou de soie brochée, serrée à la taille, très ouverte
devant, et se fermant par un crochet ou un bouton. Quelques-unes de
ces vestes brodées en or fin coûtent un grand prix ; il n'est pas rare
de les voir atteindre mille francs.
On peut voir, rue Médée, à Alger,
les brodeurs qui les fabriquent. En
guise de jupe, elles mettent sur leur
pantalon un mouchoir serré, s'éta-
lant sur le ventre et formant la
foula. Sur la tête, un foulard de
couleur éclatante emprisonne les
cheveux et vient se serrer sur la
nuque. La chaussure est élégante
tadjchècbu. et brodée. Les petites filles placent
<Co.rn.ro n,.nre*,Ue.| gup |(J SQmmei fo |n ^ „„„ pctUc
chéchia, dite chéchia laça, en velours brodé d'or, avec un gland d'or ou de soie, retenu sous le menton par un cordonnet,
h Le costume des femmes juives, a écrit Adolphe Joanne, se compose d'une robe de laine noire ou bleue, très large, à manches courtes. Sur celte robe, elles ont une chemise blanche et un caleçon qui leur vient au genou, et qu'à l'aide d'une coulisse, elles attachent au-dessus des hanches, sans porter de bas. Elles ne marchent pas pieds nus, et leurs orteils sont caches dans de petites sandales ou ceux qui n'ont pas de quartier derrière le talon. Aussi sont-elles obligées à les traîner en marchant, parce qu'elles les perdraient si elles essayaient de les soulever, a
Cette description date déjà de loin. Aujourd'hui, les juives d'Alger
MOEURS
sont toutes mises à l'européenne, à part quelques vieilles femmes qui portent un mouchoir noir, serré sur la tête, comme une calotte. Elles jettent sur leurs épaules de vieux cachemires français, achetés à vil prix. Il est rare de voir quelques belles juives portant la robe de brocard d'or, serrée à la taille par un foulard de soie, et qu'elles traînent avec insouciance dans la poussière ou dans la boue.
Autrefois, selon Diego do Haedo, les Mauresques turques ou filles de renégats portaient, pour sortir, des pantalons de toile blanche descendant sur les chevilles, des souliers de cuir noir. Elles se couvraient la figure d'un voile blanc, sauf le front, qui restait à découvert ; elles se mettaient sur la tête une mante de fine étoffe de laine.
Aujourd'hui, peu de changements : pour sortir, les Mauresques ont des bas blancs, des escarpins de maroquin noir, un large pantalon où disparaissent des quantités de mètres d'étoffe, qui tombe sur la cheville ; un mouchoir de mousseline , noué derrière la tête , masque en partie le visage, depuis le menton jusqu'au-dessous des yeux. Il est même des régions où un seul œil apparaît, l'autre est couvert par le manteau. Un large haïk blanc, fait de soieries rayées, tunisiennes, ou d'un tissu très peluché, dans le genre de nos serviettes éponges, mais à Alger seulement, couvre la tête et le front et vient, par derrière, loucher les talons. Les Mauresques ont ainsi l'air de fantômes ambulants ; on aperçoit vaguement les cheveux; les yeux étant seuls découverts, il est impossible de reconnaître la femme. Les bijoux se voient mal ; ils sont généralement très ordinaires. Les bras sont couverts de bracelets ; un collier traverse le front en diagonale ; les mains sont teintes au henné, et quelquefois recouvertes encore d'une préparation obtenue par le mélange de l'ammoniaque et de la chaux, qui les noircissent encore davantage, ce qui permet de mieux voir les bagues dont les doigts sont surchargés. L'usage des anneaux de pieds disparaît de jour en jour.
Les femmes ainsi parées vont à la promenade, aux bains ou au cimetière, le vendredi, sous le prétexte de rendre hommage aux morts. A Alger, elles se font conduire en foule, dans des corricolos, au cimetière de Mustapha, comme, à Constantinople, elles se réunissent au cimetière de Péra. Elles déposent sur les tombes quelques branches de myrte. Dans le champ des morts, elles sont encore chez elles et peuvent se découvrir, et laissent voir les toilettes de dessous, le plus souvent d'une note vive et claire. C'est une occasion de se
Costume
de
tille.
Prcmcnadt
du vendredi
aux cimetières.
Les femmes
aux
bains.
Visites
aux
parents
et
aux amis.
couvrir de tous les bijoux. On absorbe les provisions apportées à l'avance. Les femmes ne sont pas gênées par ceux qui dorment sous la stèle ; aucun regard indiscret ne profanant leur présence, c'est une fête pour elles, à laquelle elles n'ont garde de manquer chaque semaine.
Haedo signalait déjà, de son temps, les visites aux sépultures des marabouts, hors les murs : le lundi, les femmes allaient au tombeau de Si Yakoub ou à celui de Sidi Bornoz, renégat de Cordoue; le jeudi, aux tombeaux de Sidi Bilka, de Sidi Abd el-Aziz, de Sidi Ezzaoui et de Sidi Abd el-Abbas; le vendredi, à ceux de Sidi Abderrahman et de Sidi Djanina. Sur ces diverses sépultures, elles faisaient des offrandes de bougies, d'huile pour les lampes, de nourriture et d'argent pour les gardiens.
Les femmes d'une condition inférieure ont encore un autre moyen de montrer leurs bijoux : elles vont au bain. C'est pour elles un lieu de, délices aussi impénétrable que le gynécée antique, et qui leur sert de salon. Elles s'y rendent à midi et y séjournent jusqu'à la nuit tombante. Après leurs ablutions, elles s'enveloppent de couvertures et font une légère sieste. Dès qu'elles sont suffisamment reposées, elles procèdent à leur toilette. De longues heures se passent à peindre leurs sourcils en noir, en forme de croissant dont les pointes se rejoignent à la racine du nez ; à se farder de rouge les joues et les lèvres; à aviver beaucoup l'accent de leurs regards avec du keuhl, souverain remède; d'après certaines croyances, contre les ophtalmies. Une fois maquillées, tout en mâchant l'écorce de noyer qui rougit les lèvres, les femmes mettent leurs plus riches vêtements, se couvrent de leurs bijoux, puis, très jaseuses, elles passent le reste de la journée à converser, en savourant la tasse de café traditionnelle.
Il ne faudrait pas croire que la promenade, le cimetière ou le bain contentent la vanité des femmes arabes. Ce sont des satisfactions insuffisantes, et leur ambition va au delà. Elles adorent les visites chez leurs parents, et s'arrangent pour y demeurer plusieurs jours, sans avoir besoin de l'autorisation du mari, car c'est une habitude passée dans les mœurs. Elles se plaisent alors à étaler leurs richesses devant les autres femmes. Rien ne les rend plus heureuses que de voir luire, dans les yeux de leurs amies, un regard d'admiration et surtout d'envie.
En même temps, dans ces réceptions, tout en regardant les bijoux,
MOEURS
les broderies, les soieries chatoyantes et les foutas multicolores, les invitées se rassasient de sucreries, de sirops, de guirlandes de fleurs d'oranger et de jasmins, dégustent les confitures de coings, pêches, prunes et écorces de pastèque.
Aux mariages, les femmes profitent encore de cette précieuse occasion d'exhiber leurs bijoux. Chaque invitée se couvre de tout ce qu'elle possède, sans se préoccuper de symétrie, plaçant à côté d'ornements de valeur des colifichets sans goût. La quantité remplace la qualité.
Déjà, au temps de Diego de Haedo, la future, au repas précédant les noces, était parée comme une châsse. On l'arrangeait avec beaucoup de joyaux et de perles, dit l'historien ; on lui peignait la figure de blanc et de rouge, et les bras avec du henné, jusqu'au coude, de sorte qu'elle ressemblait à une véritable mascarade. La mariée jeune, richement vêtue, couverte d'or, de joyaux et de perles, se distinguait par son luxe.
Là encore, rien n'a beaucoup varié. La mariée, le jour des noces, porte pour la première fois de vrais bijoux. La chevelure éparse, les sourcils dorés, elle a le front ceint d'un assaba, les oreilles surchargées de pendants, une ouarda piquée dans les cheveux, des colliers plus ou moins riches autour du cou, et des bzaïms accrochés au corsage. Assise, elle doit rester immobile et observer le plus grand mutisme à l'égard des personnes qui lui rendent visite. C'est une véritable statue, tenant dans ses mains un foulard de soie, brodé d'br, présent que lui fait généralement la mère de son nouvel époux.
A l'époque du mariage, les achats sont, pour l'Arabe des campagnes surtout, une importante affaire. Quelquefois, les parents des futurs achètent les bijoux tout faits à la ville la plus proche. Les riches les font venir d'Alger. Les autres sont accaparés par des marchands nomades, toujours à l'affût des unions projetées ; ce sont, le plus souvent, des juifs qui accourent en toute hâte et parcourent les douars pour y vendre des djehaz ou trousseaux, et étaler aux yeux des Arabes leurs marchandises, qu'ils vantent avec des paroles mielleuses. Aux yeux éblouis des parents, les colporteurs indigènes exhibent les mouchoirs de soie aux couleurs étincelantes, les colliers d'ambre, les bracelets d'argent, les petites glaces enchâssées dans du cuir rouge, les parfums et les boîtes d'amulettes, et, avec une facilité incroyable, ils démolissent et reconstruisent leur étalage. Fascinés, les indigènes se laissent entraîner par ces trafiquants, qui font métier
Les
cérémonies
du
mariage.
Cadeaux de mariage.
62 l'orfèvrerie ALGERIENNE eî TUNISIENNE
de tout. Ils ont même beaucoup de peine à ne pas dépasser la somme fixée. Cette somme est prélevée sur la dot, car la jeune fille est censée livrée nue à son mari.
Quelquefois aussi, pour les mariages hors les villes, on fait venir dans le douar ou sous la tente des ouvriers ambulants. Ce sont des orfèvres qui appartiennent à une catégorie fort répandue dans la colonie. Ils vont, comme les ouvriers qui font leur tour de France, porter leur industrie un peu partout, jusqu'aux limites de nos possessions dans le Sud. Beaucoup ont leur spécialité. Suivant les moules qu'ils possèdent, on leur fournit le métal et ils installent leur forge, et travaillent sous les yeux défiants des Arabes. Courtisanes. Mais revenons aux mœurs arabes. Nous avons rappelé les occasions où les femmes honnêtes, gardiennes fidèles de leur foi, peuvent, en dehors de leur mari, exhiber leurs parures. La courtisane aime plus les bijoux que la femme mariée. A Boghari, les professionnelles viennent de la tribu des Oulad-Naïl. Elles mettent toute leur épargne en bijoux, afin de porter sur elles tout ce qu'elles possèdent. Pour leur métier, o c'est du lard dans la souricière, » comme a dit une grande dame parisienne du xvne siècle.
ICsar Boghari surtout est la contrée préférée des Oulad-Naïl. Elles y
de viennent gagner leur dot, sous la surveillance de leur mère. A
ttoghan. ^QQ mètres au-dessus de la ville, se trouve le ksar, une ancienne
enceinte fortifiée, construite sur la colline pour protéger la ville ; ce n'est plus maintenant qu'un harem ouvert au premier venu, sorte de rendez-vous de plaisir où les Arabes, les Mzabites et les Nègres arrivent, des points les plus éloignés, gaspiller un argent péniblement amassé.
Sur ce pic élevé, semé de grosses pierres, où Ton accède par une pente raide et dégarnie d'habitations, serpentent des rues tortueuses qui deviennent de véritables cloaques après les orages. De chaque côté, des maisons aux toits couverts de fleurs. Au faîte du coteau, un grand café maure, avec une salle immense pour la danse du ventre, dont raffolent les étrangers. Le ksar est curieux à voirj la nuit, quand la fraîcheur remplace le siroco de la journée et permet aux Oulad- Naïl de se montrer, toujours sans voile, à la porte de leur logis, d'où s'exhalent tous les parfums combinés de l'Orient perverti. Elles ont de quinze à seize ans, celles de dix-huit ans sont déjà vieilles et flétries. Ces filles d'amour sont tellement peintes et parées qu'elles ressemblent
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aux figures hiératiques des idoles indoues. Leurs cheveux noirs luisent comme des crinières. Ce sont, le plus souvent, de fausses nattes très bouffantes, auxquelles sont suspendus de gigantesques pendants d'oreilles, en argent. Sur la tête, elles portent un djebine ou diadème orné de pendeloques. Leur visage s'encadre d'une keina ou chaîne mentonnière, comme la jugulaire des anciens shakos. Les bras sont couverts de bracelets, les chevilles garnies de khalkhals et de redifs. Pour retenir le haïk, des épingles : bzaïms ou khelaïl. Sur la poitrine, des medouars, plaques d'or découpées en rond ; des miroirs pendent à leur ceinture ; des colliers où s'accrochent des boîtes d'amulettes leur entourent le cou. Les doigts sont surchargés de bagues, parmi lesquelles s'en trouve presque toujours une qui porte le souvenir de l'ami laissé dans le pays.
Comme les hétaïres d'Athènes et de Rome qui faisaient monter en collier les talents et les sesterces, cadeaux de leur riche clientèle,
les Oulad-Naïl se font des parures avec les pièces d'or qui proviennent
de la générosité de leurs admirateurs. Elles deviennent ainsi de vivantes enseignes, et se font payer plus chèrement leurs faveurs, à l'aide de cette réclame professionnelle -qui indique aux passants les folies que souvent, bien jeunes encore, elles ont su déjà inspirer.
Une très vieille Oulad-Naïl, que le commandant Rinn a connue à Biskra, en 1866, et qui avait sauvé du massacre de la garnison de cette ville, en 1844, un sergent, depuis officier, était appelée dans le pays Chikha. « la vénérable. » Elle portait avec orgueil des bijoux qui attestaient les hommages de ses anciens adorateurs. « Richement vêtue, couverte de bijoux (d'après le commandant Rinn dans son Histoire inédite de l'Algérie), elle présidait aux n'bita (danses), auxquelles les officiers et fonctionnaires faisaient assister les touristes de distinction. Elle disait, en montrant ses bijoux : J'étais belle, jadis ; vois combien de bijoux m'ont donnés ceux qui m'ont approchée ! »
Dans les fêtes du ksar, des musiciens chantent des romances Musique d'amour, en s'accompagnant sur la guesba et le guettai. Leurs cou- et
plels, longuement rythmés comme des psalmodies, parlent sans cesse de la femme, la comparant à la blanche cavale qui écume et caraGole sous la pression de son cavalier. Ses yeux sont la flamme ardente qui brûle les cœurs. Avec ses cheveux dénoués, ondulant
danse.
L ORFEVRERIE ALGERIENNE HT TUNISIENNE
Danse du rentre
par les Oulad-Naïl.
Danseuses
Biskra.
Femmes
pauvres
et nomades.
dans les mouvements de la danse, elle ressemble aux branches de palmier qui palpitent sous les caresses de la brise. Ces poésies enflamment les Arabes qui les écoutent.
La danse porte leur délire au paroxysme, car, nulle part, la danse du ventre n'est aussi expressive. Les Oulad-Naïl s'y livrent sans réserve, avec des péripéties qui sont tout le poème de l'amour. ïl faut les voir remuer doucement leurs hanches, dans un balancement lascif qui agite leurs seins, sous leurs vestes brodées.
De temps à autre elles s'arrêtent, et les assistants leur collent au front des pièces d'or. Pour les remercier, elles sourient en montrant la blancheur nacrée de leurs dents. Les yeux, emprisonnés dans un cercle de keuhl, deviennent fulgurants. Les ondulations de leur corps font scintiller les grands colliers d'or. Puis, elles jouent la pudeur, à l'aide d'une écharpe légère qu'elles tiennent entre leurs dents, qu'elles mettent devant leurs yeux baissés ou qu'elles font flotter comme des paraphes, autour d'elles, avec une grâce infinie. Enfin, elles se cachent le visage derrière leur bras, puis, lasses de lutter, font le simulacre de se laisser tomber à terre. Alors des douros roulent à leurs pieds, lancés par les chefs au grand burnous blanc, dont elles viennent d'allumer les désirs.
Images des idoles persanes, ces Oulad-Xaïl, stimulant les passions, sont comme la continuation de la vie asiatique, arrivant jusqu'à nous en passant par les bayadères de l'Inde et les aimées du Caire. Véritable vision, chatoyantes de couleur, elles évoquent certainement le souvenir de ces danseuses des temps antiques dont parle l'Écriture. Salomé devait être ainsi lorsqu'elle entraîna jusqu'au meurtre Hérode Antipas, affolé.
Ce n'est pas seulement à Boghari que les Oulad-Naïl viennent gagner leur vie, en vendant leurs caresses. Elles quittent leur pays natal, qui s'étend de Djelfa à Bou-Saàda, et parcourent aussi tout le Sud de l'Algérie. Elles se répandent jusqu'à Laghouat et séjournent surtout à Biskra, où vient se rassasier de soleil et d'azur le riche hiverneur. C'est là qu'arrive aussi le nomade exténué du Sahara, brûlé par les sables du Sud, pour respirer un air pur sous les palmiers de cette oasis, aux eaux fraîches et abondantes.
A l'encontre des Oulad-Naïl, les femmes des douars ont la vie rude. Ce sont de pauvres êtres, soumis dûx exigences d'un maître qui leur fait faire les travaux les plus pénibles ; elles conservent
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néanmoins Pinstinct de l'amour des bijoux. Dans l'Aurès, elles sont vêtues d'une pièce d'étoffe enlaçant leur corps, et qui, retenue à la ceinture, se noue sur les deux épaules ; au moindre mouvement, elles laissent voir leurs jambes nues. Lors de leurs sorties, elles ajoutent un voile, placé sur la tête et descendant sur les épaules, à droite et à gauche, en forme de capuchon. Autour de leur tête, s'enroule un turban ou une pièce d'étoffe. Leurs maigres ressources ne leur permettent que des bracelets en corne et quelques grands cercles d'argent, fixés autour de leurs oreilles. Comme les superstitions ne perdent jamais leurs droits, des amulettes tombent sur la poitrine, surtout des pattes de porc-épic, souveraines pour préserver les nourrices de toutes les maladies.
On le sait, les nomades vivent sous la tente et changent de résidence avec les saisons. Faite de bandes d'étoffe de laine et de poil de chameau, soutenue au centre par des poteaux et des perches, la tente se fixe au sol par des cordages de poil de chameau, attachés à des piquets plantés en terre. Ils n'ont aucun mobilier. Des peaux de bouc et des chouaris provenant des tiges de palmier, ou des sacs « tellis » faits de poil de chèvre, leur servent à transporter leurs provisions dans leurs migrations fréquentes.
Les Bédouines sont presque toutes couvertes de tatouages, ornements peu coûteux et qui durent toute la vie. Le tatouage s'obtient en enfonçant des épingles dans la chair, puis en y versant une substance colorée et en y incrustant du charbon. La couleur bleue apparaît alors sur la peau et demeure ineffaçable. Avec ces tatouages barbares, les pauvres femmes trouvent une occasion de se faire remarquer. Dans leur misère, elles sont heureuses de se couvrir d'oripeaux en fer et en cuivre. La moindre verroterie les enthousiasme comme les Indiens du nouveau monde. Au besoin, elles se font des colliers avec des rondelles de bois et des noyaux de datte.
Quelquefois, pour défendre contre les vols quelques bijoux de valeur, des pendants d'oreilles dépareillés, des bouts de collier d'argent, des morceaux de corail qu'elles ont pu se procurer, les femmes berbères creusent une cachette au pied des supports de la tente ou non loin, sous une touffe de diss.
Cette idée d'enfouir les bijoux dans la terre est enracinée chez l'Arabe. Le chef de famille, vieux patriarche des temps bibliques, pratique lui-même cette tradition. Il dort souvent sur un oreiller de
Sous la tente.
Dans
l'extrême
Sud.
Tatouage.
Cachettes
de trésors.
laine (ousada), ouvert par le milieu et renfermant ce qu'il possède en numéraire et en objets précieux. C'est une coutume générale parmi eux, dit Diego de Haedo, qu'ils ne doivent plus toucher à l'argent enterré, dussent-ils mourir de faim et périr de misère à côté.
Il a été toujours prudent, en Algérie, de ne pas passer pour riche, afin d'éviter d'être inquiété. Cette habitude de dissimuler des richesses remonte à plusieurs siècles. On raconte que, souvent, la passion de thésauriser pour la terre allait jusqu'à la frénésie. C'était plus que de la précaution, c'était de l'avarice. Souvent, elle provoquait
BIJOU DE POITMNE EN Oïl, DES FEMMES DE PEZ (MAIIOC).
des crimes. On faisait creuser profondément, par un nègre, un trou pour y déposer ses trésors ; et afin que le secret de l'endroit où ils se trouvaient fût bien gardé, on s'assurait de la discrétion éternelle du terrassier en le mettant à mort. On raconte aussi, comme trait de mœurs, que l'agha Sahraoui, de Médéa» avait creusé quatorze trous, connus de lui seul et bien à l'abri des malfaiteurs; il passait de longues heures, tous les jours, à faire une ronde dans les champs qui recelaient sa fortune. Jamais il ne s'amusait à exhumer son trésor pour le contempler. Son bonheur était de savoir qu'il était toujours caché dans les mêmes trous, et il se gardait bien, par avance, de révéler ses cachettes à ses héritiers.
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Voilà pourquoi il existe tant de pièces d'argent, remises dans la circulation, qui portent la trace certaine, par leur oxydation, de leur séjour dans la terre. Cette manie caractéristique eut une autre consé" quence. Jadis, lors du décès d'un Arabe ne laissant ni enfants ni frères, le fonctionnaire chargé de s'emparer des successions faisait fouiller partout pour retrouver les cachettes du défunt.
On a donné une autre explication d'une telle propension à thésauriser. Ayant l'arrivée des Français, la propriété immobilière n'était point accessible aux Algériens ; c'était, le plus souvent, le produit de la libéralité de quelques beys. La terre était le partage réservé seulement aux grandes familles. Aussi l'indigène n'était-il point porté vers la propriété du sol. Du reste, les mœurs nomades se refusaient à la fixité que la propriété réclame. L'Arabe conservait sa fortune en numéraire ou, ce qui ne lui coûtait pas davantage, la transformait en parures, dont il gardait la possession.
Aujourd'hui, l'habitant des villes et des environs a un dépositaire plus sûr que le sol, qui a trop souvent révélé les secrets à lui confiés, depuis le roi Midas. Le Mont-de-Piété, moyennant un léger droit de garde, permet à l'Arabe de déposer ses joyaux et ceux de sa femme, en toute sécurité, dans ses coffres. Il lui est toujours loisible de les retirer, à l'approche des fêtes, pour les remettre de nouveau en gage quand il n'en a plus besoin.
Jadis, les pierres précieuses, représentant, sous un petit volume, une grosse valeur, avaient toutes les préférences des Arabes. Mais ils s'y connaissaient mal et acceptaient, trop souvent, des pierres défectueuses. Quand ils voulaient les revendre, après de mauvaises récoltes, ils ne retrouvaient plus qu'une faible partie de leur achat. Les musulmans préfèrent aujourd'hui n'acquérir que des objets en or, pour lesquels il est difficile de les tromper, grâce aux indications du peseur et au poinçon du Contrôle qui les renseigne sur le titre. Ils n'achètent plus leurs bijoux qu'au poids et à tant le gramme. Ils vont de boutique en boutique, réussissent à faire baisser d'une façon sensible les prétentions des vendeurs, qui sont ordinairement des juifs, et qui aiment mieux, en fin de compte, vendre avec un bénéfice même infime que de manquer une affaire.
Pour nous résumer, nous croyons avoir démontré que l'étude des bijoux et de l'orfèvrerie est, en Algérie, l'une de celles qui font le mieux connaître les aspects intimes de notre grande colonie africaine.
Préférence
du bijou d'or
sur
la pierre
précieuse.
Le bijou, c'est l'Orient.
Nous avons été séduit par ce côté si pittoresque des mœurs arabes, dont le bijou reflète le caractère et qu'il éclaire surtout d une lueur si vive.
Chassé du reste de la terre, le bijou trouverait un dernier refuge en Orient. A l'instar des Maures, qui faisaient peindre des proverbes au-dessus des arcades de leurs mosquées, nous aurions pu mettre, au frontispice de notre ouvrage, cet axiome que « le bijou, c'est l'Orient. »