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CHAPITRE IV

LE SOUQ

Sur un plan d'Alger extrait de l'ouvrage de G. Bruyn (Cicitates orbis terrarum Colonial, 1572-1581, 4 tomes en 2 gros vol. in-folio), se trouve la « strada degli Orefici, s ou rue des Orfèvres, qui partait de la « moschea del Ile o di Turchi » à la « moschea Maggiore dove concorre lutlo il popolo » (la Grande mosquée où allait toute la population).

La mosquée du Roi et des Turcs devait son nom à sa proximité du palais des deys (la Djenina des Français) et de la caserne des janissaires, d'origine turque.

Comme nous l'avons déjà dit dans notre aperçu historique, le même plan, dont nous ne garantissons pas d'ailleurs la parfaite exactitude, donne, à gauche de la rue des Orfèvres, la « strada di Spadari (rue des Armuriers), et plus loin, paraissant perpendiculaire à ces deux rues, la « strada granda del Zocco, » ou grande rue qui conduisait au Souq.

Il est certain que, comme son nom m«eh «wiiie à» swi.)

l'indique, la « strada degli Orefici » était

habitée par les orfèvres. Plus tard, ainsi que nous l'avons déjà vu, par l'adjonction de quelques ruelles et de quelques impasses, il se forma à l'entour tout un quartier, appelé en arabe Souq-es-Seyyàghin (marché des Bijoutiers), où ces artisans étaient groupés et, pour ainsi dire, parqués. La plupart étaient juifs, quelques-uns chrétiens renégats ; les Maures comptaient, parmi eux, en très petit nombre.

On s'explique, par les traditions et les mœurs israélites, que les juifs aient, à peu près, là comme partout, détenu le monopole de la fabrication des bijoux. Le dey se fournissait chez les plus habiles et les payait selon son caprice.

La boutique. Nous avons recueilli, en puisant aux meilleures sources, de curieux

détails sur les mœurs et coutumes des bijoutiers. Le lecteur apprendra ainsi à les connaître. Tels nous les lui montrerons, enrichis dans leur négoce, occupant, au xvie siècle, jusqu'à deux cents boutiques, réparties dans deux quartiers, tels il les retrouverait, moins nombreux pourtant, à la veille de la conquête. Immuable, l'Orient n'est point, comme l'Occident, sujet à de perpétuelles transformations.

Les boutiques se ressemblaient toutes. C'étaient des niches d'un accès difficile. Comme escalier, une ou deux grosses pierres informes, étayées contre le mur, et servant de seuil. D'autres fois, des trous creusés dans le mur étaient destinés à servir d'échelons. Enfin, il arrivait quelquefois que le bijoutier ne pouvait pénétrer dans son refuge qu'à l'aide d'une corde pendante à l'entrée; il la saisissait et se hissait d'un bond dans sa boutique. La porte était enlevée le matin et remise le soir. Bien souvent, cette clôture se composait de deux parties coupées horizontalement. La partie supérieure, retenue en l'air par une corde ou soutenue par un bâton formant arc-boutant, ressemblait à un auvent du moyen âge. Quant à la partie inférieure, rabattue sur le seuil, elle formait un pont-levis, permettant au client de s'approcher, mais non d'entrer. L'ouvrier seul avait place pour se tenir, avec ses outils, dans cet atelier qui n'avait guère que deux mètres en largeur et en hauteur.

L'orfèvre y restait assis, les jambes croisées, fumant tranquillement sa longue pipe, dont il aspirait lentement les bouffées. Il donnait, à des intervalles suffisamment espacés, quelques coups de marteau ou de lime. Sa nonchalance au travail n'avait d'égale que son indifférence pour les clients.

Pas de coffre-fort. Une bourse de cuir, dissimulée dans la large ceinture d'étoffe, de nuance foncée, tenait lieu de caisse. Pas de vitrine, même chez les mieux achalandés : un coffre enluminé de vives couleurs, comme les cantines des anciens marins, fermant avec un cadenas et renfermant les pièces fabriquées. Un acquéreur se présentait-il ? Le bijoutier du Souq, s'appuyant sur le mur latéral de sa boutique, dont le plancher arrivait à la moitié du corps de

LE SOUQ

l'acheteur, tendait l'objet, en indiquait le prix et hochait la tête en cas d'offre dérisoire ; puis il reprenait la parure si elle ne convenait pas, et se remettait à travailler sans insister davantage.

Jusqu'au jour de l'occupation française, les boutiquiers se gardaient bien de mettre leurs objets précieux à l'étalage, moins peut-être par habitude traditionnelle que par peur de tenter ainsi la cupidité des corsaires turcs et surtout des janissaires, leurs ennemis acharnés.

C'est que le bénéfice de la journée étant parfois bien modeste, le moindre vol eût fait perdre au chétif budget un équilibre rendu déjà très instable par les impôts, qui, d'exactions en exactions de la part des ministres du dey, avaient quadruplé depuis trois siècles.

L'orfèvre fermait souvent sa boutique à la nuit tombante ; aussi, lorsque le jour baissait, n'avait-il pas besoin d'un grand luxe d'éclairage : une chandelle de cire jaune dans une lanterne de papier, et rien de plus. v

L'habitant n'était pas moins typique que sa case. Le juif du Souq, avec son teint jaune, sa peau parcheminée, son nez busqué, avait tous les traits caractéristiques de la race hébraïque. Son costume différait peu, par la forme, de celui des Turcs ou des Maures, était surtout de couleur sombre, en signe d'infériorité. Il portait sur la tête une chéchia violette et, par-dessus, un turban noir. Il savait que le turban blanc, objet de ses inutiles convoitises, demeurait l'apanage des musulmans, et il n'avait que très rarement, même après 1830, la velléité de s'en parer.

Nous l'avons vu fumant. Il était aussi grand amateur de café : la tasse que lui apportait souvent le qahouadji, son voisin, secouait, pour quelques instants, son apathie naturelle. Mais un seul visiteur avait le privilège de l'éveiller de sa torpeur ; c'était mieux qu'un client d'importance, c'était un coreligionnaire ami, son associé souvent, un juif franc, ne relevant pas, comme lui, du bon plaisir du dey, ne dépendant que du seul consul de sa nation, et qui venait lui parler de leurs affaires, lui donner un bon conseil ou lui conter les événements du jour.

Dans ce quartier, le plus animé d'Alger et le plus pittoresque, en somme, on voyait souvent défiler, se promener d'une humble boutique à l'autre, des juifs espagnols, en bonnets ronds, de point de Tolède ; des juifs de Gênes et de Livourne, en bonnets longs, dont une des

Silhouette

de

l'orfèvre juif .

Visite

du

juif franc.

Entre juifs de tous pays

Fin

de

la journée.

Le juif en famille.

quel prix le juif achète

sa tranquillité.

Le changeur

maure du Souq»

extrémités retombait sur la nuque ; des juifs africains, en calottes rouges, avec bande d'étoffe enroulée autour des cheveux ; des juifs de Constantinople, en turbans jaunes, chaussés de bottes noires ou quelquefois de pantoufles. Tout ce monde aux allures étranges était misérablement vêtu, mais bizarrement coiffé. Comme nous pouvons le constater encore au marché de Leipzig ou a la foire de Nijni- Novgorod, le couvre-chef est la marque distinctive de chacun des groupes de la communauté hébraïque.

Quand il n'était pas inquiété par les janissaires ou menacé de quelque exaction nouvelle par les ministres du dey, véritables limiers toujours en chasse pour remplir les caisses du trésor, le bijoutier du Souq arrivait sans fatigue à la fin de sa journée de travail, et, comme sa parcimonie traditionnelle lui interdisait toute dépense au dehors, il se glissait hors de sa niche par le chemin qu'il avait suivi déjà, poussait les volets du dehors et regagnait sa demeure voisine, où il respirait plus à Taise, loin des tracas du commerce, au milieu des joies familiales. Pareil à tous ses congénères, le juif d'Alger avait l'esprit de famille très développé. Il avait aussi le sentiment religieux : il observait, avec une ferveur scrupuleuse, les prescriptions de la Bible ou du Talmud ; et l'appât souverain du gain ne lui faisait pas ouvrir sa boutique le samedi, jour du sabbat.

Comme un* pilote qui louvoie à travers les récifs, il tournait adroitement les difficultés de sa situation. Il avait conscience de l'état de dépendance où le sort l'avait placé ; il savait que les indigènes le méprisaient, que les enfants eux-mêmes, petits musulmans sans pitié, avaient le droit de le maltraiter. Mais il ne s'inquiétait guère de ces animosités ; les menaces haineuses ne le troublaient pas. Les modestes aumônes qu'il répandait à propos le sauvaient de la réprobation universelle et lui faisaient autant de profit que d'honneur, car elles protégeaient contre le vol son humble boutique du Souq. N'aimant pas le bruit, il avait horreur des discussions. Si quelque bagarre se produisait entre matelots ivres, dans le quartier où il s'était installé, il avait tôt fait de fermer boutique, et les cris des âniers, leurs disputes avec les rétifs quadrupèdes qu'ils poussaient devant eux, répugnaient à sa nature d'Oriental taciturne.

Si le bijoutier du Souq était un type, son voisin, le changeur, l'inévitable changeur des villes d'Orient, en était un autre. Au coin de chaque rue bien en vue, il se tenait, guettant le client. Ne l'avez-

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