CHAPITRE XI
L'or fut le premier des métaux employés, bien avant que le fer n'ait été connu.
Le premier bijou dut être une pépite trouvée à la surface du sol et travaillée à l'aide de deux silex.
Puis les procédés se perfectionnèrent. L'or, mis au feu, devint malléable. On le réduisit en feuilles minces, à l'aide d'un marteau. L'ouvrier, pour les orner, grava avec un os des points, des lignes et des nervures de feuilles. Puis, perfectionnant son travail, il fit, sur les surfaces, ressortir en un doux relief des ornements géométriques. Ce fut le premier estampage. Sous le nom de « bractées », on peut voir ces bijoux exposés dans tous les musées.
Longtemps après, l'installation et l'outillage étaient encore ce que l'on peut imaginer de plus primitif : QALEB'
Un foyer formé de pierres superposées. |Mod*'* " 0OlTre po'"
fondre oa ehenigiiel.)
Pour fondije, un creuset en terre réfractaire.
En guise de moule, un os de seiche ou sépia, permettant de couler les bijoux d'une seule pièce; à défaut, un mélange d'argile dans lequel le modèle s'incrustait. Le moule à noyaux est un perfectionnement qui vint plus tard.
A cette installation primitive, répondait un matériel aussi rudimentaire. Quelques outils seulement. Le marteau, d'abord, qui, manié habilement, produisait des merveilles ; puis l'enclume, un
Outillage antique.
178 l'orfevreMe ALGÉRIENNE ET TUNISIENNE
gros caillou, sans doule, à l'origine. C'est entre l'enclume et le marteau que se créa le bijou.
Les tenailles, deux branches de métal, reliées grossièrement entre elles.
Un stylet en os pour tracer les motifs. Il devint plus tard un ciselé t en fer pour estamper et repousser le métal dans des formes.
Le laminoir était inconnu et inutile, puisqu'on battait l'or avec le marteau.
Quant au foret à la pointe acérée, servant à percer les couches épaisses de métal, il date probablement de très loin. On le retrouve dans les bas-reliefs des anciens Égyptiens. Ils le fixaient dans un manchon de bois et le faisaient tourner sous l'action d'un archet dont la corde s'enroulait dans une spirale.
Que devait être la lime à cette époque reculée ? Nous savons, en dépit des affirmations de quelques érudits, qu'elle exista dans l'antiquité grecque, puisque La Fontaine a tiré d'un apologue d'Ésope sa fable, le Serpent et la Lime. Mais au début, elle fut, sans doute, un outil grossier avec des aspérités inégales ; elle n'était certainement point la lime actuellement employée, avec son réseau de lignes inclinées et croisées, exigeant, pour sa fabrication, une précision mathématique.
Forge L'orfèvre des premiers âges disposait son foyer, simple amas de
et soufflet. pierres, de façon à laisser passer un courant d air afin d'activer la
combustion du charbon de bois. Pour l'obtenir et l'alimenter, une outre, avec un roseau pour tuyau, était posée sur le sol. L'ouvrier la manœuvrait du pied et de la main : du pied, il la dégonflait et en chassait l'air ; de la main, il tirait une corde pour y faire revenir l'air et la gonfler de nouveau. Quelquefois, l'outre était ouverte par le milieu et la ventilation se faisait par le premier écran vçnu. Les anciens orfèvres ignoraient le soufflet mécanique avec lequel les forgerons ont remplacé la peau de bête. Assemblage A l'époque indéterminée dont nous esquissons les procédés de
et filigrane, travail, la soudure était inconnue. Pour réunir deux morceaux d'or
ou de métal précieux, on les amincissait aux extrémités et on les unissait ensemble par des rivets servant de soudure,
La civilisation était déjà avancée quand le filigrane fit son apparition. Sa découverte rendit de très grands services : il devint possible, dès lors, d'ornementer les bijoux d'une façon toute nouvelle. On
arabe,
OUTILS Et PROCÉDÉS 179
étira l'argent en le faisant passer par des ouvertures de différents calibres, et on obtînt un fil tellement ténu que sa souplesse permit de le courber, de l'enrouler, de lui faire prendre des formes de volutes, d'entrelacs, de paltnettes, de cercles. Il ne restait plus qu'à le souder pour l'appliquer sur un bijou, opération facile, puisque la découverte de la soudure avait précédé celle du filigrane.
L'histoire n'a pas enregistré les étapes successives du progrès Travail industriel. Il faut, par induction, établir et fixer les phases que dut subir le travail des orfèvres, en lui appliquant les lois inhérentes à tout développement intellectuel, et social.
Quand les Arabes, pasteurs et pillards, sortant de leur presqu'île avec la rapidité de l'éclair, envahirent les rives méditerranéennes, ils semèrent partout la ruine et la dévastation. Ibn Khaldoun les a comparés aux sauterelles qui ne laissent rien derrière elles. Ils n'apportaient dans le pays conquis que des méthodes et des procédés de travail bien primitifs ; mais leur faculté d'assimilation les mettant en contact immédiat avec des nations plus civilisées, au point de vue artistique et industriel, ils connurent et profitèrent rapidement des progrès qui avaient été réalisés, bien avant eux, par les Égyptiens, les Grecs, les Phéniciens et leurs héritiers les Carthaginois, enfin par les Romains, conquérants de l'Afrique.
Ils travaillèrent comme on travaillait dans ces temps reculés. Mais, plus tard, par entêtement ou par orgueil, peut-être aussi par une ignorance systématique, ils demeurèrent longtemps réfroctaires aux progrès accomplis dans la vieille Europe.
Pendant que les habiles orfèvres de la Renaissance, du xvn* et du xvih° siècles, mettaient leur outillage h la hauteur des belles œuvres qu'ils produisaient, les procédés de dorure, de moulage, de placage d'argent, trouvés ou développés par les Européens, passaient inaperçus pour les musulmans, qui se confinaient dans la rou- o."-*».
Une des anciens procédés. Pour ne citer (Modèle de piaqm d'uubi qu'un exemple, les orfèvres d'Alger, travaillant exclusivement la matière première, ne connurent, pendant des siècles, que l'or et l'argent.
Attiiér $
et
boutiques.
Les
bijoutiers juifs.
Depuis 1830, avons-nous déjà dit, des transformations se sont produites, concernant à la fois l'installation des ouvriers et le perfectionnement des objets fabriqués par eux.
Peu de temps après l'occupation française, nous trouvons le bijoutier, non plus dans sa niche étroite et sombre, mais dans un local composé de deux pièces et décoré du nom pompeux de magasin. Il ne faudrait cependant pas croire que la boutique ail absolument perdu son caractère primitif : en dépit des apparences, elle a conservé certains vestiges du temps passé.
Le magasin en façade sur la rue est une pièce aussi noire et aussi enfumée que l'arrière-boutique. Le mobilier, des plus restreints, comprend un comptoir sur lequel est fixé un étau pour le travail à la lime, deux ou trois chaises, une vitrine où sont exposés quelques bijoux indigènes, français ou plutôt d'origine française, achetés le plus souvent aux enchères dans une vente du Mont-de-Piété.
Dans l'arrière-boutique, qui sert d'atelier, peu de moyens mécaniques : un petit fourneau recouvert de carreaux vernissés et offrant une grande analogie avec le fourneau du qahouadji ; des moules, un banc à tirer, un récipient contenant l'eau nécessaire au refroidissement des pièces, et carement un laminoir pour faire le plané.
Ce réduit sale, obscur, où l'orfèvre juif exerce son industrie, paraît de peu d'importance ; et cependant, on compte, parmi ces bijoutiers, plusieurs millionnaires et propriétaires de vastes immeubles. Nous en pourrions citer rue Blondel.
C'est dans la rue de la Lyre que se trouve le véritable ghetto des juifs d'Alger. Sous de longues arcades, se serrent de nombreuses boutiques où se fait la vente du tabac, des étoffes, des curiosités, des chaussures, des meubles. Un qahouadji, un Marocain ou un Mozabite, de-ci de-là. Mais presque à chaque porte, des commerçants israélites. Cette rue de la Lyre ne saurait être mieux comparée qu'à un grand fleuve, dont les affluents seraient les rues du Lézard, Blondel et Boutin, voies étroites et mal pavées, où chaque magasin est une boutique de bijoutier.
Quelques doyens ont conservé l'ancien costume : chéchia à turban (tabani), large ceinture, petite veste brodée et large pantalon bouffant. Leurs fils et leurs ouvriers portent un costume européen, emprunté à la mode espagnole qui règne dans le pays.
Ces orfèvres israélites sont, pour la plupart, illettrés. Us font tous
Modèles en papier servaDI tfAbtabim Cbekltr, orfèvre du Dey, i décon de pisiolels, [osils et harnachomonla de chevaux.
leurs comptes à l'aide de leur seule mémoire. Très peu occupent un commis pour la tenue de leurs livres, le plus souvent en hébreu, et non en français, contrairement aux prescriptions de la loi. Même ceux qui savent lire et écrire la langue hébraïque, c'est-à-dire celle de leurs pères, sont clairsemés. Quoi qu'il en soit, le défaut d'instruction ne les empêche pas d'édifier rapidement une fortune.
A la nuit, tout est clos pour économiser la lumière. Le samedi, les rues qui sont bordées de magasins israélites ressemblent à un véritable désert. Toutes les boutiques sont closes dès le vendredi, à l'heure où le soleil disparaît de l'horizon. Le dimanche, dès l'aube, les volets sont enlevés et la vie renaît dans ces quartiers populeux.
Ce qui frappe le plus, à la vue d'un bijoutier juif, c'est le peu de soin qu'il prend de sa personne. C'est à croire qu'il s'efforce de faire mentir le proverbe : « Il vaut mieux faire envie que pitié. » Nous avons vu que les vieux turbans (c'est ainsi qu'on désigne, dans la colonie, les israélites d'un certain âge) ont conservé le costume oriental de couleur sombre/ mais sans le porter avec crânerie et d'une façon cavalière comme les indigènes musulmans. Le vieil orfèvre a toute la barbe, mais les jeunes portent la moustache.
Ajoutons à cet aspect sordide un air grave, l'esprit toujours en travail, l'œil toujours en quête d'une bonne affaire, et nous aurons donné un portrait vrai du bijoutier juif. Il semble cependant que les jeunes générations se voueront un peu plus au culte de la toilette • il nous a en effet été donné de voir, à côté du grave grand-père en seroual et du fils en jaquette grise, pantalon clair et chapeau de feutre crasseux, avec une chemise qu'il n'avait pas changée depuis huit jours, le bébé mis à la dernière mode, en robe de soie, coiffé d'un chapeau que Paris n'eût pas renié. Une camériste, richement affublée d'un déguisement sans goût, le conduisait à la promenade.
Si les boutiques d'orfèvres sont plus que simples aujourd'hui à Outils
Alger, la même observation s'applique aux outils de travail, très en usa9erudimentaires en général, et réduits, comme nombre, au strict nécessaire. Enumérons ceux que l'on trouve le plus communément dans les divers ateliers : le marteau, la bouterolle, la filière, leciselet, l'échoppe, le foret, la lime, les tenailles, le chalumeau, — tous instruments primitifs.
Une liste plus complète nous est donnée par l'érudit Contrôleur de la Garantie d'Alger, M. de Cazeneuve, qui, dans les ateliers indigènes de quelque importance, a relevé les outils suivants :