‹ L'orfévrerie algérienne et tunisienneChapitre 63 sur 113 · BRODEURS SUR ETOFFES · texte numérisé non relu

BRODEURS SUR ETOFFES

Brodeurs halatchia.

le khiate

(brodeur sur

soiej.

En France c'est la femme qui tire l'aiguille. En Orient c'est le mari, Les Indigènes qui exercent le métier de brodeurs sont nombreux.

Ils se divisent en trois catégories : les brodeurs sur étoffe, Maures, où Juifs tunisiens; et les brodeurs sur cuir, presque tous Musulmans et habiles ouvriers.

Assis et les pieds croisés, sur une natte en palmier nain, le brodeur s'absorbe dans son travail. Sans être distrait par les curieux qui souvent s'arrêtent à le regarder longuement dans la rue Blondel et celle du, Lézard, le brodeur tire l'aiguille sans relâche dans sa petite boutique d'un à quatre mètres de superficie. C'est un véritable ver à -soie qui file.

Il a près de lui un coffre, ^^^o sendouq, pi. ^^> snadeq, qui renferme son approvisionnement. Son travail suffit à son existence précaire. Il vit ainsi entouré de dévidoirs, d'écheveaux, de

PU ru n de broderie poor ,

. djoubba froiie juive).

Les petits métiers

pelotons et de bobines, acceptant sans murmure la destinée qu'Allah lui a faite

Le halatchi emploie dans son travail un fil d'or ou d'argent et du cordonnet quelquefois en cuivre avec lequel il suit les dessins tracés sur le velours et les étoffes de soie.

C'est le juif, son voisin, qui l'approvisionne des fils qu'il emploie, suivant le tarif suivant :

Fil d'or fin (or sur argent) 13 fr. la bobine de 50 grammes.

Fil d'or faux de 2 à 3 fr. la bobine de 250 grammes.

Fil d'argent fin, 7 fr. 50 la bobine de 50 grammes.

Fil d'argent faux de 2 à 3 fr. la bobine de 250 grammes.

Le tersi (or faux) 1 fr. les 30 grammes. — En argent faux il coûte 0 fr. 75 les 30 grammes.

Les paillettes d'or se vendent au poids au même prix que l'or des lingots. En argent et en or faux elles valent 0 fr. 50 les 30 grammes.

La soutache en argent doré fin (lro qualité) 0 fr. 50 le mètre. — Demi-fin 0 fr. 40 le mètre.

Soutache en argent 0 fr. 40 le mètre.

Soutache or et argent faux 0 fr. 10 le mètre et quelquefois deux mètres pour 0 fr. 15 centimes.

Les brodeurs sur étoffe et sur velours emploient comme outils une presse formée de deux planchettes (tebla) ïLi, qui ressemble à une patte d'arlequin, puis une sorte de petit yatagan pour découper le patron en papier (mefred) ^f», un ciseau (m'qes) <jû** et urçe aiguille ordinaire (ib'ra) ^r?'.

Le brodeur trace avec de la craie sur le drap ou sur le velours des dessins entrelacés de fleurs, de croissants, d'arabesques, au moyen de patrons découpés en papier qui lui donnent une variété très nombreuse d'ornements. Sur les lignes décalquées il coud ensuite les cordonnets d'or et d'argent.

Ses travaux sont fort élégants et très variés. Il fait pour les Ghonia de riches costumes couverts d'applications sur velours ou sur drap ; pour les grands chefs de l'intérieur, des selles de velours rouge, noir ou violet brodées sur les pommeaux, des burnous rouges ornés de passementeries éclatantes; pour les femmes des pantoufles avec de brillantes palmes et arabesques d'or.

Les brodeurs vendent quelques-uns de ces objets à des prix fabuleux qui atteignent souvent 7 et 800 francs. Mais leurs commandes

Matières employées.

Prix des fils

du tersi et de

la soutache.

Objets fabriqués.

deviennent de plus en plus rfcres. Jadis les indigènes portaient presque tous des vestes et des gilets brodés d'or ou d'argent dont les tombeaux fceuls (qriates) valaient jusqu'à 50 francs la paire.

Ils parsèment aussi leurs cordonnets sur les corsages échancrés tjue les femmes arabes portent sous le haïk et qui forment la richesse principale de leur garde-robe. Il n'est pas rare de voir une femme arabe posséder plus d'une douzaine de ces vestes éclatantes, car il est de bon ton de s'en faire broder une pour chaque cérémonie. Il en est qui atteignent plus de 1,000 francs.

Pour rivaliser avec la mauresque, la femme juive porte le samedi, les jours de fête et dans les grandes cérémonies des robes (djoubba, pi. djebbeb) couvertes d'une riche broderie, sorte de pectoral étincelant.

Le jour de la circoncision, le père commande maintenant pour le petit enfant un joli djabadouli et bedala (veste et gilet) et une chéchia bien éclatante, et pour la circonstance il n'hésite pas à sortir de sa bourse trente et quarante douros.

Le khiate -*Li tailleur (sens propre : couseur, couturier) fait ses habits, ceux de ses femmes et de ses enfants. Nul n'est plus habile que lui pour poser les passementeries des deux tombeaux, varier les broderies, assortir des couleurs et mélanger de la soie avec des fils d'or. Il sait mieux aujourd'hui manier les ciseaux qu'il n'a su jadis manier le sabre.

Ses collègues d'Oranie gagnent plus que lui en brodant pour les femmes des caftans de drap brodé d'or qui se vendent souvent plus de 500 fr. et qui les enferment d'une armure éblouissante.

Insignes

militaires

brodés.

Les broderies avaient aussi leurs applications militaires.

Le fils d'Abd-el-Kader, l'émir Hachem, nous a jadis transmis les renseignements suivants sur les insignes brodés qui permettaient de distinguer, d'après leur grade, les officiers de son père. L'interprète militaire Patorni en a fait l'objet d'une brochure.

Le commandant d'infanterie portait cinq insignes d'or. Sur l'épaule droite de sa samma (veste ou djabadouli), l'inscription suivante, brodée en lettres d'or : « Il n'y a que Dieu ; » sur l'épaule gauche : <( Mohammed est son prophète. » Les deux autres insignes, en forme de croissants, étaient portés sur la poitrine. Sur le côté droit de la poitrine, un verset du Coran, Sourat-el-Kamar ; au milieu : « Dieu (Allah) ; » sur le côté gauche, de nouveau : « Mohammed. »

Le commandant de cavalerie se reconnaissait par deux insignes brodés, en or aussi, l'un sur l'épaule gauche : « Le bonheur est attaché au toupet des chevaux jusqu'au jugement dernier » (proverbe) ; l'autre sur le côté droit de la poitrine : « Dieu le bénisse et lui donne paix et protection. »

Le commandant d'artillerie, sur son uniforme de drap bleu foncé, portait un insigne d'argent en forme de canon, sur l'avant-bras, avec : « Ce que tu lances, c'est Dieu qui le dirige. »

Le capitaine d'infanterie : deux sabres brodés en argent , sur les épaules, avec l'inscription suivante, dans la courbe formée par ces sabres : « Rien ne surpasse (n'est au-dessus de) la foi et du courage » et : « Rien n'est plus nuisible que la désobéissance et l'indiscipline. »

Le seyaf de cavalerie avait pour insignes distinctifs, sur son uniforme de drap écarlate, un sabre en argent dans la courbe duquel était écrit : « 0 toi, combattant, attaque et tu triompheras. »

Le chef de section portait sur l'avant-bras droit de son uniforme bleu foncé, un signe en argent, avec cette inscription : « Celui qui obéit à ses supérieurs et craint Dieu obtient ce qu'il attend et ce qu'il désire. »

Et le sous-chef de section : un signe en drap rouge sur l'avant-bras.

La décoration du secrétaire principal, sur son uniforme de drap écarlate, consistait, sur l'avant-bras droit, en un croissant d'argent, sur lequel était écrit le vers suivant : « Celui qui défend la religion, Abd-el-Kader ben Mahieddine. »

Enfin, le porte-étendard portait, sur l'avant-bras, brodé en lettres d'or, le verset suivant : « Soyez certains que le secours vient de Dieu, et que la victoire est proche. »

Sur les drapeaux, même légende avec la fin du verset : « Annonce la bonne nouvelle aux Musulmans. »

Mais Abd-el-Kader lui-même ne portait pas de broderies comme un pur Arabe. Aucun filet d'or ou d'argent sur ses vêtements. On dit même qu'un jour il voulut donner l'exemple de la simplicité à l'un de ses caïds, vêtu trop richement : il coupa devant lui les glands d'or de son burnous.

Autrefois dans le harem les mauresques des villes faisaient beau- Travaux coup d'ouvrages h la main. desfemmcë.

Jf Luce

et

MmtBenAben.

Aujourd'hui elles s'y attachent moins, elles donnent la préférence aux tissus qu'elles peuvent trouver tout faits dans les magasins de nouveautés.

En 1845, MmcLuce, une femme courageuse, eut l'intention charitable d'améliorer la condition des femmes arabes, en créant un débouché à leur main-d'œuvre. Elle installa, rue du Diable d'abord, rue de Toulon ensuite, une école professionnelle où les jeunes filles musulmanes firent revivre des travaux qui tendaient à se perdre. Les journaux ont plusieurs fois raconté les distributions de prix faites aux élèves qui portaient un seroual rouge et une écharpe bleue. Mmcs les Maréchales Randon et de Mac-Mahon encouragèrent cette fondation qui fut très utile aux femmes mauresques.

Mmft Luce se retira vers 1876. Plus tard, Mmo Ben Aben, sa petitefille, reprit l'école abandonnée et continua a ses risques et périls l'œuvre de Mme Luce. Son ouvroir de la rue Rempart-Médée est très suivi par des jeunes filles qui perpétuent les anciennes traditions des broderies arabes ; elle mériterait peut-être d'être, par des subventions importantes, plus encouragée qu'elle ne l'a été jusqu'ici. On y brode des étoffes de mousseline de lin sans bourrage préalable soit avec de la soie floche, soit avec des lamelles d'or ou d'argent.

Dans le harem.

Les travaux faits chez elles par les femmes mauresques consistent actuellement surtout à orner :

Des fouta, sorte de tablier court qu'elles portent sur leurs pantalons ;

Des mouchoirs (meharem) noués sur le front ;

De larges manches qui enveloppent les bras (kemalme y.^) ;

Des frimla, corselets de soie couverts de galons plats ;

Des caftans, grandes mantes dont elles se couvrent pour leurs visites aux cimetières le vendredi ;

Pour la sortie du bain, des beniqa Aâ^ longues bandes réunies au sommet et cousues pour former un bonnet et sécher les cheveux mouillés au hammam ;

Des tenchiffa Aft-~iuJî (pi. tenachef) ^j^^-3 larges écharpes dont les femmes élégantes s'entourent pour la sieste à leur sortie du bain.

Et enfin, des chemisettes de gaze couvertes d'étoiles d'or.

Les étoffes qui servent à faire ces vêtements sont, en dehors de la soie, des tissus légers, la gaze de Constantine, reqeqofani et. do

rind portefeuille eiscaté poor le 1"" nôtres, p«r AU B [Broderies d'or inr Itlill).

Tétamine arabe. Avant de les broder, elles les étendent le plus souvent sur un métier gargaf qui ressemble beaucoup à notre tambour à broder et qui se compose de deux montants fixés sur des pieds.

En dehors des fils de soie elles emploient des fils d'or ou d'argent et du même métal des ndjoum étoiles ou disques, et des tersi lames qui venaient jadis d'Orient et de Constantinople et qui sont aujourd'hui d'origine française.

Les ornements de ces étoffes ont conservé le caractère turco-arabe, des vases de fleurs, des palmes, des chasse-mouches, des étoiles, des palmiers, des volutes, des poires, des fleurs de jasmin, le tout entremêlé d'or et de soie de couleur, et du travail le plus parfait avec des dessins très compliqués : c'est d'un charmant effet décoratif.

Un travail spécial consiste à remplacer le cordon du pantalon

portant le nom de tekka Z& par un filet de soie mélangé de fil d'or ou tout en or et qui se fabrique à l'aide de 50 à 60 roseaux réunis ensemble comme une flûte de Pan (qçab).

Les femmes font encore des torsades, des glands de caftans et des franges de foutas avec des filets de soie, d'or ou d'argent.

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