‹ L'orfévrerie algérienne et tunisienneChapitre 66 sur 113 · TOURNEURS DE BRACELETS DE CORNE · texte numérisé non relu

TOURNEURS DE BRACELETS DE CORNE

Avant 1830, à Alger il se fabriquait spécialement par les Maures de grandes quantités de bracelets de corne. Une rue de la basse ville portait le nom de ^~jU», Meqaïssia, littéralement : les fabricants de bracelets. Mais le peuple comprenait par ce vocable « les tourneurs de corne. »

A cette époque, meqias à Alger servait surtout à désigner le bracelet de corne bien que partout le mot meqias signifie simplement bracelet et qu'il faille dire meqias djamous, bracelet en buffle U*y\?> W^às comme on dit meqias deheb un bracelet en or.

Les tourneurs de corne comme tous les autres durent émigrer lors de la démolition de la mosquée Seïda. Ils quittèrent leur quartier séculaire et s'acheminèrent vers ces escaliers à longues marches pavées et glissantes qui s'appellent la rue Médée, dans la portion qui monte de la Rue Randon au rempart Médée et forme presque la bordure de l'ancienne ville arabe.

Meqaïssia

Installation

rue

Médée.

Inventaire

d'un mobilier

de tourneur.

Matériel,

outils et

procédés de

travail

du

tourneur de

bracelets.

Depuis soixante ans ils continuent leur industrie dans cette rue étroite, autour du dédale des rues du Centaure, des Dattes et de la Grenade, au milieu des boutiques de boucherie et d'épicerie de leurs «mis et industrieux Mozabites. Bien que leur quartier général ait changé de place, beaucoup des plus anciens tourneurs s'obstinent à l'appeler toujours Meqaïssia. Ils y ont transporté leurs mœurs pittoresques qui ne se sont pas du reste modifiées.

C'est toujours l'échoppe obscure et enfumée où l'ouvrier silencieux et résigné travaille sur le devant de sa boutique afin d'y voir plus clair. L'intérieur de la boutique est resté le môme tel qu'il a été décrit très souvent par les voyageurs. Au plafond pendent des paquets d'échalotes et une tige pour accrocher la lampe. Fixées aux murs, des nattes en guise de tenture, et à côté, des couffins remplis de provisions, une petite vitrine plate pour les échantillons et les deux gros cadenas qui la nuit ferment les portes de l'atelier. A terre des chaises dépaillées, une gargoulette espagnole, une petite estrade en bois pour éviter la fraîcheur du sol en hiver.

Dans le fond de l'atelier les outils : un étau, une presse, une scie à deux mains, des tas de cornes et une meule pour affûter. Quelquefois, mais très rarement un fourneau à deux trous, ltj> coucha. Et sur la pierre qui sert de seuil, une rangée de tasses de café vides, apportées par le kahouadji, pour encourager son voisin et le consoler de la monotonie de sa triste existence.

Le tourneur travaille les jambes repliées, assis sur un tabouret bas fait de planches (koursi el mekherta, ii^M ^j^). Il l'enfourche comme une selle arabe, puis s'appuie les reins sur l'un des côtés relevés en dossier.

II a devant lui un tour très simple : mekherta ïiojà^ à longue broche mobile en fer (metqeb w*i*-*, qui perce), une barre d'appui sert à poser et arc-bouter les pieds. Il ne laisse perdre aucune force. Ses quatre membres travaillent à la fois pour mettre au point le morceau de corne qui a été au préalable troué au centre et enfilé dans la tige du tour.

A droite la main actionne la bobine en bois du tour à l'aide d'un archet muni d'une corde (meftel J^'/) qui s'enroule en spirale sur le manche du tour. Le gros orteil du pied droit appuyé sur la barre de fer maintient fortement le ciseau posé à plat.

A gauche la main guide de temps & autre la mabrouka ^^ù\ (le

Manière

de débiter

la

corne brute.

Provenance des cornes.

gagnant) qui mord, rabote et arrondit, pendant qu'elle tourne rapidement, la tranche de corne fixée sur la broche. Enfin le pied gauche serre fortement l'un des montants du tour pour bien le caler et empêcher la trépidation.

Le morceau de corne devenu un disque parfait, la main gauche opère la division du cercle en bracelets de différents calibres à l'aide d'un poinçon î^i», cfiouka, outil plat, tranchant et coudé. Chacun des bracelets détachés est ensuite représenté au tour pour recevoir une ornementation particulière. Les lignes cannelées sont creusées à l'aide de la chouka. Les biseaux sont obtenus par le merboù ?y* j*

qui veut dire carré, les guillochages par la bounta l-z-îj-? . Les trous se bouchent à la cire et les parties blanches se dissimulent avec de l'encre de Chine ou du charbon pilé.

Pour donner le lustre à la corne, le polissage se fait au tour à l'aide de chiffon de laine roulé, imbibé d'huile. L'extrémité de ce polissoir forme lin tampon recouvert d'émeri. L'ouvrier emploie tantôt le bout, tantôt la partie longue.

Mais il convient de revenir en arrière et de reprendre le travail dès son début en étudiant la préparation préliminaire de la matière première.

La corne de buffle est d'abord serrée dans un étau, puis sciée en tranches pleines dans sa partie massive. Arrivé aux creux, l'ouvrier la débite en rondelles aux parois plus ou moins épaisses. Cette rondelle, présentée à un feu doux à l'aide d'une pince appelée

koullab w>^-^> est ensuite plongée dans de l'eau qui la rend malléable et mise à la presse où le cercle s'aplatit et se transforme en une plaque épaisse aux côtés rapprochés et presque adhérents.

Avec un outil, qadouma ^-^, sorte d'herminelte, le tourneur enlève les parties saillantes, puis scie le morceau perpendiculairement en deux. Chaque plaque est travaillée comme les disques. Sans ce travail préliminaire, le cercle ne pourrait être travaillé. Ces morceaux servent à confectionner les bagues et les bracelets très minces.

Jadis, les cornes venaient du Levant.

Au moment de la conquête, El Arbi ben Er-Raïs, négociant maure d'Alger, possédait à Bône 11,000 cornes de buffle, provenant de Smyrne et déposées dans les magasins d'un Français. Elles furent prises et vendues à vil prix.

Aujourd'hui, les cornes arrivent de Rio-Janeiro par la voie de

Marseille. Ce sont les juifs qui font ce commerce d'importation et revendent à Alger par ballot de 150 à 200 kilog. La belle corne doit avoir un quart de partie pleine et peser de 3 kilog. à 3 k. 1/2 en moyenne. La couleur joue aussi un grand rôle : plus la corne est noire,, plus elle a de valeur.

Généralement les achats se font en bloc ; on traite un lot suivant le terme consacré « tout venant » ou « l'un dans l'autre ». Le fabricant fait ensuite son triage. Les prix varient de 60 à 150 francs les 100 kilog. suivant les cours. Les relevés statistiques de la Douane donnent en 1900 comme importation de France 35,123 kilog. Mais il est difficile d'indiquer la part concernant les cornes de buffle, car dans ce chiffre figurent toutes les cornes de détail brutes.

Les tourneurs vendent en gros les bracelets au cent. Chaque lot contient trois sortes différentes calculées suivant le périmètre : 19 centimètres pour les fillettes, 20 pour les jeunes filles et 21 pour les femmes, avec une proportion par cent comme assortiment de 40 %, 30 % et 20 %• Cependant, ces dimensions n'ont rien d'absolu. Pour la vente par paire, l'acheteur indique la dimension suivant le nombre de doigts qu'il peut faire rentrer dans le bracelet.

Les diverses sortes suivant leur forme s'appellent :

1° Heldi ^£-b (citadin) Bracelet large et serré à la main, très apprécié des Oulad-Naïl, de Biskra. Il est décoré au centre de lignes creuses et parallèles faites au ciseau.

2° Abbassi

Bracelet bombé au milieu avec double biseau.

Il est destiné aux Beni-Abbas, comme l'indique son nom.

3° Meknouz \y^^ Élégant bracelet, moins haut que le précédent, avec quelques lignes en saillie sur la surface. Débouché principal, Dellys et Bougie.

4° Algérois ^^'j** Djeziri. Bracelet très mince, uni avec des lignes et des guillochages.

5° Français ^/^Ir? Presque un fil arrondi sur sa surface.

Il est utile d'indiquer que toutes ces ventes en gros suivent, comme partout, les variations des cours de la corne. Le prix moyen de ces bracelets est d'environ 20 à 25 francs par lot assorti pour fillettes sZjs-> benat, jeunes filles v^-3!^, femmes ^l— i n'sa. Mais il faut compter le double de ce prix pour la vente au détail, où les bracelets

s'achètent toujours par paire.

Classement

et

prix de vente

des

bracelets.

Situation actuelle

(i° Brim f-ij-i Bague bombée à biseau ou avec des lignes. Prix le cent : plates, 3 francs; demi-rondes, S francs ; et à la revente : 10 centimes pièce.

Les déchets ou rognures sont livrés à des revendeurs qui les expédient en France, où les copeaux fondus subissent alors une préparation spéciale et se transforment en ouvrages variés, peignes, boîtes, déniéloirs et autres ustensiles.

Il reste à Alger une vingtaine d'ateliers occupant environ 70 patrons et ouvriers.

Mais les tourneurs disent que le métier disparaît de plus en plus. -Ils gagnent trois fois moins que jadis à cause de la concurrence que leur fait la contrefaçon en bois et en carton-pâle importée de France.

Celte imitation avec ses incrustations d'élain, genre oriental, étoiles et croissants, séduit beaucoup par son éclal la clientèle féminine. Elle se vend alors couramment 15 francs le cent pour les

Meqias djamous.

pelilsbraceletseL 20 a 25 francs pour les plus larges.

11 faut citer, enfin, lo bracelel de corne destiné à recevoir à l'in-

(Bncalcl de corne |<

lérienr un revÔ tement de plané d'or et à l'extérieur, entre deux filets, des étoiles, croissants ou soleils. Ce meqias djamous se fabri-

que surtout ù Conslanline. Mais cette spécialité se fait aussi à Alger sur une très petite échelle.

«fecU^,

Tiff, A ,Trt.iM»n

Page 1