COMMISSAIRES-PRISE TUS INDIGENES
Avant l'arrivée des Français, les enchères publiques algéroises se Souq-
faisaîent, certain jour de la semaine, au Souq~el~l)jetliil, rendez-vous el~Djedit . des affaires et lieu de distraction pour les personnages importants de l'ancienne Régence.
Ce n'était pas un carrefour, mais un emplacement presque carré, avec deux portes que l'on refermait, à certaines heures, tous les soirs. Les habitants restaient ainsi séquestrés jusqu'au lendemain. Ce Soiuj était entouré d'échoppes de petits marchands. Les bijoutiers y vinrent s'installer après avoir quitté Souq-es-Siagha, sur la place du Gouvernement.
Le Souq-el-Djedid avait, au milieu, un figuier séculaire et gigantesque. Ce point T"Z*l\ZZ très pittoresque de la
ville d'Alger, où l'on vendait aux enchères des bijoux, des lapis, des armes et des vêtements, disparut sous le gouvernement du duc de
l'orfèvrerie ALGÉRIENNE ET Tll.MSIE.VNE
Le (h liai ambulant.
Corporation
officielle des dellaline.
Rovigo. Le bazar du Figuier était à peu près à l'endroit où la rue Juba actuelle vient couper la rue de la Lyre. Les acheteurs se rangeaient sur deux files en diagonale. Les déliais se promenaient entre les deux rangs avec, sur le dos et à la main, les objets à réaliser. Ils criaient à haute voix les prix qu'ils en demandaient.
Après l'arrivée des Français h Alger, cet usage se continua pendant quelques années, car il ne fut pas touché, pour la réalisation publique des objets indigènes, à l'ancienne manière de procéder.
Longtemps encore, on vit aussi dans les rues le déliai ambulant, si bien décrit par Eugène Fromentin, cherchant tx vendre les objets qui lui avaienUété confiés. C'est un type à peu près aujourd'hui disparu, et qui ne se rencontre plus guère que dans les petites villes de l'intérieur et en Tunisie. Ce commissaire-priseur ambulant, portant à lui seul les dépouilles de vingt ménages, s'arrêtait dans les carrefours pour vendre aux enchères publiques tout un assortiment de choses hétéroclites. Ses mains, pleines de bijoux, ressemblaient à des écrins par la profusion de pendants d'oreilles, d'anneaux de pieds, de bracelets étincelant à ses doigts maigres, recourbés comme des crochets.
Perdu sous une montagne de bardes, n'ayant de libre que le visage, il se présentait devant les cafés, dans tous les carrefours de la Casbah, et, le vendredi, sur le petit marché de la rue Socgémah, criant avec véhémence le prix du premier objet mis à l'encan.
C'était alors le moyen le plus employé par les indigènes pour se débarrasser promptement des objets qui avaient cessé de leur plaire, ou que la nécessité leur faisait réaliser.
11 y avait aussi des dellalatc. Les hommes, ne pouvant entrer dans les maisons, les femmes allaient vendre, dans les intérieurs et dans les cours, des foutas et des bijoux.
La loi du 24 avril 1848, en réglementant la vente aux enchères des objets indiqués, a fait disparaître en partie ce déliai libre et pittoresque, mais sans livres et sans contrôle, en créant des commissaires-priseurs musulmans.
Maintenant, la profession ne peut être exercée qu'à l'aide d'une autorisation essentiellement révocable par le Préfet ou par le Général commandant la division.
Les déliais sont, comme jadis, constitués en corporations, placées sous la direction d'un aminé (syndic), assisté d'un déliai (crieur) et d'un khodja (secrétaire), tous nommés par le Gouvernement. Cet
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ensemble forme comme une charge soumise au cautionnement. Les commissaires-priseurs officiels peuvent faire des inyentaires et assister à des ventes judiciaires, soit au prétoire du cadi (la mahakma), soit à la maison même du saisi.
L'aminé distribue entre les déliais le travail des ventes. Il préside aux enchères, reçoit les paiements, garde la clé de la caisse et verse un cautionnement double de celui du déliai. Tous les trois prêtent serment, et aucun ne peut se rendre adjudicataire pour son compte.
11 est tenu un registre, visé par l'Administration, contenant la date du dépôt, le nom du propriétaire, l'évaluation de l'objet, la date et le montant de la vente, le nom de l'acheteur et les droits perçus.
Les objets à vendre peuvent être mis à l'enchère, par la corporation des dellaline, dans tous les quartiers de la ville ; mais l'adjudication définitive, au-dessous de l'estimation, ne doit être prononcée que du consentement du vendeur.
L'aminé reçoit, sur le prix de l'adjudication et au profit de la société :
5 % de là 25 fr. ;
4 % — 25 à 50 fr. ;
2 1/2 % — 50 à 100 fr. ;
2 % — 100 fr. et au-dessus.
Le bloc des prélèvements est divisé en parts, dont deux sont attribuées à l'aminé, une à chacun des déliais et au khodja. Ces trois associés peuvent être suspendus de cinq jours à un mois, avec privation de leur part aux bénéfices de l'association des dellaline.
Enfin, par un décret réorganisant les Medersas, ces commissairespriseurs indigènes doivent être pourvus du certificat d'études de ces écoles; mais jusqu'ici les élèves des Medersas ne paraissent pas rechercher ces fonctions.
Depuis cette réglementation, il ne reste plus que des* brocanteurs Brocanteurs ambulants qui sont tous juifs de bas étage et tout prêts à devenir des receleurs. Il s'en rencontre encore quelques-uns déambulant dans la Casbah, l'œil au guet, le nez au vent, la barbe longue pour économiser le barbier, le turban à corde de chameau, le veston troué laissant passer une chemise ouverte et sale et le seroual bouffant soutenu par une ceinture tordue et en loques. Muni d'un couffin pour
les petits objets, le revendeur ambulant est suivi d'un yaouled pour les plus gros. De temps à autre il s'arrête, faisant de sa main gauche un porte-voix qui accentue sa réclame. Lorsqu'il a trouvé un client, il chercbc à traiter avec lui a vil prix, jurant par le Dieu d'Abrnbam qu'il va perdre sur son acquisition.
Dans ses Typrs algériens pris sur le vif, M. Jacques Terzualli raconte qu'il connut un vieux brocanteur datant de la prise d'Alger, qui d'une voix enrouée s'était composé un cri spécial : « l'ktttl chivarri ! » (1). Sa clientèle se recrutait surtout dans les maisons juives et mauresques. Vieil or, vieil argent, bracelets cassés, boucles d'oreilles dépareillées, col- 33 licrs brisés, le vieux Malhu-
*Z salem, spéculant sur la mi-
u sère humaine, achetait tout
et payait tout au comptant ; il revendait les parures hors d'usage à un autre coreligionnaire qui faisait re- ,. fondre le tout et le trans-
formait en bijoux neufs et
,„„„,,.-„., (B"h,d.,.d„. brillants.
Mais il est à croire que,
Rr^heileTIcmcen. . . ...
pour écouler les meilleurs morceaux, il dut plus d'une fois, avant de disparaître de la circulation, se faire le pourvoyeur attitré, sorte de courtier marron de la salle de vente indigène appelée Soui/-el~I)jedid (marché neuf) et adossée au marché Marengo, dans l'une des rues qui ont coupé en deux la Casbah.
Salle de tente Suivant l'arrêté du 18 avril 18Î10, c'est là l'un des endroits où se
vue font, dans la grande salle basse d'une boutique sur la rue, les ventes
Marengo. omnibus, comme à l'hôtel Drouot de I'aris. Ces ventes dites « coinposées », afin d'économiser les frais, réunissent les objets de divers propriétaires qui se groupent pour former une vacation.
A la salle Marengo le public se recrute surtout parmi les juifs au nez busqué, à la figure émaciée et les juives en serre-tèle de soie noire et cliftle en cachemire fané. De la rue Randon ils arrivent en
{I) Plala, argent, en espagnol, cl chic-tni, vieux, on hébreu.
VENTES PUBLIQUES
bandes d'oiseaux de proie, le matin et le soir des ventes, acquérir à vil prix les guenilles, les chaises, les glaces, les armoires et les rares bijoux que l'insouciance, mère de la gène chez les Musulmans, fait passer aux enchères.
Depuis quelque temps, une succursale de cette salle de vente a été ouverte place de la Lyre, surtout pour les marchandises neuves. La proximité du marché lui a tout de suite assuré une bonne clientèle.
Il nous eût été facile de relever sur les registres de l'aminé Ali bon El-Ouadjedi la description détaillée des bijoux vendus, mais les procès-vorbaux de ventes se bornent à une simple et sèche désignation et au prix adjugé. Ce relevé n'aurait présenté aucun intérêt.
Sous les arcades de la place de Chartres s'ouvre le bazar Mantout, qui pourrait mieux s'appeler le « bazar des poux ».
Il porte à son entrée sur une plaque de marbre le nom des deux colons qui l'ont construit au commencement de la conquête, MM. Mantout et Amard.
Il a la forme d'une croix latine avec, au centre, un vaste carrefour vitré. Il débouché sur les rues Scipion, Citati, la rue et la place de Chartres.
C'est une véritable Cour des Miracles aux relents écœurants qui, dès les premiers pas, prennent à la gorge. On y trouve de tout, hôtels borgnes où l'on peut loger à l'heure ; « moutchous » avec leurs olives noires, leurs oignons crus, leur friture de poissons, leur couscous légendaire et leur soupe à la loubia (haricots), ce grand régal des Espagnols ; bouchers mozabites aux chairs flasques, aux gros mollets velus, a la barbe noire encadrée par le litham ; marchands mahonnais, vendeurs de cacaouettes pour rjaouled, assis devant leurs cabassets ; Aragonais tenant sur un plateau le flan espagnol a la calentitta » ; ftaïris devant leurs fourneaux, ayant près d'eux un bidon d'huile et un vaste baquet où se détrempe la farine qui leur sert à fabriquer des petites couronnes de pâte croustillantes et dorées qu'ils enfilent ensuite dans une baguette de bois ou empilent sur une planchette et qu'ils vendent alors, trempées dans du miel, avec le droit d'aller s'essuyer la bouche et les doigts au torchon pendu à la porte.
Le bazar Mantout compte aussi parmi ses locataires l'inévitable qahouadji avec ses plateaux et ses lasses épaisses, avec son haut fourneau à arcades, construit en maçonnerie, revêtu de faïences
Le bazar Mantout.
Locataires du passage.
La remise dts baraquements de la place de Chartres.
Les voisins
du
déliai.
bleues, sur lequel bout sans cesse un récipient d'eau pour faire le café ou l'atel (thé).
A côté de sa porte, sur des bancs boiteux, des joueurs de dames, silencieux et absorbés , manœuvrent des pions à tige ressemblant beaucoup à ceux de notre jeu d'échecs. Près d'eux, une grosse jarre pleine d'eau puisée à la fontaine voisine sert aux clients : ils peuvent y puiser gratuitement à l'aide du tchabehaq égalitaire et jamais rincé. Le qahotiadji n'a même pas droit à un remerciement, car la aya (verset du Coran) exige qu'il désaltère chaque passant. C'est un acte de bienfaisance obligatoire. Ce sont des hammal (portefaix) musulmans qui fréquentent ce café ordinairement, mais le samedi, les cafés juifs étant fermés, la majorité des consommateurs est israélite.
Le bazar Mantout sert de remise aux baraquements des revendeurs de la place de Chartres. Un peu avant midi, il est difficile d'y pénétrer. Les biskris enlèvent avec rapidité les bois des forains.
Ils vont, viennent, courent dans le passage qui avec une table, qui avec un tréteau, qui avec un éventaire, qui avec une charpente de toiture. Gare aux passants distraits s'ils n'entendent pas les balckl multipliés; ils risquent fort d'être bousculés.
Bientôt les magasins de dépôt sont vides. Tout est mis rapidement en place. Quand midi sonne le décor est planté. Les chalands peuvent venir acheter des toiles ou des chaussures, des ferrailles ou des vieux livres ; chaque marchand occupe sa place numérotée.
Môme dans la journée, on a quelque peine à s'ouvrir un passage au milieu des groupes pour arriver jusqu'à l'officine du commissairepriseur arabe.
Son voisin, un vieux yazzaz assis les jambes croisées suivant l'habitude du pays, fabrique, le fuseau à la main, des boulons mélangés de soie, d'or et d'argent.
En face, un juif s'est installé. Il vend les meubles d'occasion, sièges défraîchis, glaces étoilées, aiguières bossuées, canapés crevés, gigantesques plateaux détamés, coffres à fleurs effacées sur lesquels courent en liberté des punaises ailées, le tout dans un pèle-mêle qui n'a rien d'artistique.
Les murs sont semés de clous pour y suspendre les foula et les seroual en loques et les burnous troués comme des morceaux d'amadou. Aux cordes qui partent du plafond pour soutenir les lustres et
VENTES PUBLIQUES
les lampes, s'accrochent des réseaux de toiles d'araignée si nombreuses qu'elles ressemblent à des filets de pêche en train de sécher.
Mais le juif avisé a l'avantage de n'avoir à payer aucun transport pour ce qu'il achète ; c'est le vrai motif de son installation près du commissaire-priseur. Les jours de vente il reçoit ses amis venus pour enchérir et pour pratiquer la re vision, comme à l'Hôtel Drouot de Paris.
La salle des ventes est très exiguë; l'aminc eddellaline Tayeb ben Hammoud se tient h la porte des magasins, plutôt couché qu'assis sur son divan. Il a près de lui, sur une table basse, ses papiers et les choses précieuses qui lui sont confiées. Il inscrit sur son registre chaque adjudication, tandis que, grimpé sur une table, le cricur (déliai) tient à la main l'objet à vendre.
Il commence tout d'abord par les paroles traditionnelles :
A la bab Allah al fatah, al kerim (trad. libre : Avec l'aide de Dieu le généreux qui ouvre toutes choses).
Puis il allume le client et vante sa marchandise.
Un acheteur fait un prix. Le déliai le répète. Aux dernières enchères il s'écrie : Mitkane men yézid (mot à mot : Point n'est celui qui ajoute, sous-entendu: au prix offert), ce qui équivaut h notre: Personne ne dit mot.
Puis il adjuge : Allah y rebbel ! (Que Dieu te procure un bénéfice.)
Les pauvres apportent eux-mêmes leurs hardes.
Les frais de vente sont de 10 %,et 5 % seulement si l'objet est retiré par son propriétaire.
La fin des ventes est fort animée, les hammal se disputent l'enlèvement des objets, s'insultent et maintes fois la salle des ventes est devenue un véritable champ de bataille.
Tout cela est bien misérable, plus sordide que curieux et met au grand jour la gêne endémique, éternelle et persistante que, en tous pays, à toutes les époques et sous tous les régimes, éprouvent les populations musulmanes dans les agglomérations urbaines.
Salle de vente
du bazar Mantout.