‹ L'orfévrerie algérienne et tunisienneChapitre 78 sur 113 · GRANDES FAMILLES · texte numérisé non relu

GRANDES FAMILLES

Quand de 1492 à 1502 les Maures'andalous, quittant l'Espagne, vinrent se réfugier sur la rive africaine, ils apportaient avec eux de si belles parures que jamais on n'en avait vu de semblables dans le pays. Les femmes étaient couvertes de joyaux. Elles avaient avec elles, dit Peyssonnel, plus d'étoffes d'or qu'il n'y avait d'étoffes de laine dans les tentes des plus riches Arabes.

Ce fut l'invasion d'un luxe nouveau, mais, en même temps, la confusion des styles. Vers cette époque, les bijoux étrangers arrivaient de tous côtés. Il en venait de Turquie, du Maroc, de la Tunisie, d'Espagne, d'Italie et de France, — présents des sultans de Stamboul et de Fez, des beys de Constanline et d'Oran, des consuls des puissances européennes, — au dey d'Alger et aux grands dignitaires.

Les orfèvres reproduisaient ces ornements étrangers qui plaisaient aux femmes par leur nouveauté : copies et originaux restèrent dans le pays. Aussi, il est assez difficile de déterminer quelquefois la provenance de certains joyaux algériens, anciens et modernes.

Mais la plupart de ces pièces rares ont disparu. Dans tes crises

Intasion du luxe hispanomauresque.

Bijoux

de

pro tenantes

( Modèle marocain- )

incessantes provoquées pendant trois siècles par l'ambition et la cupidité des oppresseurs du royaume d'Alger, quelques-uns de ces vieux souvenirs de famille servirent, faute d'argent, à acquitter les taxes et les impôts. D'autres ont été emportés en exil par les familles d'origine turque qui abandonnèrent le pays peu de temps après le départ du dey.

Et cependant, la tradition s'est perpétuée qu'Alger possédait, en grande quantité, de véritables trésors.

Touchante A l'époque des grandes solennités, il n'était pas rare de voir les

coutume. gens rjches prêter, sans défiance, aux pauvres qui n'avaient pas le

moyen de se les procurer, de belles parûtes dont la valeur dépassait souvent dix mille boudjous. Il leur plaisait, suivant un usage touchant, de se procurer joie et contentement en parant de ces bijoux tenus en réserve, lors de leur mariage, les orphelines peu fortunées. Us étaient considérés comme des biens de main morte (habous), immobilisés par la charité musulmane, qui a pour but, non pas toujours de donner, mais de chercher h rendre heureux. La sarma Qu'est devenue la sarma d'Hassan Pacha qui, avec le chasse-

historique mouches d'Hussein Dey, fut la cause de la perte d'Alger ? Dans son

Miroir, Sidi Hamdan ben Othman Khodja, ancien secrétaire d'État (makatadji), en raconte longuement les aventures :

« Je citerai, dit-il, le jutf Bakry, dont le frère Michaïl possédait, » lorsqu'il s'établit à Alger, seulement une petite boutique d'épicier, » où il faisait le détail de la quincaillerie. Ce magasin était situé » dans le voisinage de Bab-Azzoun. C\est depuis cette époque que » cette maison Bakry, liée d'intérêt avec Hassan Pacha et Mustapha )) Pacha, est parvenue à posséder des millions. Je rapporterai un » seul fait qui pourra faire comprendre de quelle manière rapide ils )) ont pu amasser une semblable fortune.

» Selon la coutume, le bey de Constantine vint à Alger. Voulant » faire un superbe cadeau à la femme de Hassan Pacha (1791-1798), » ce bey s'adressa à un juif nommé Neftaly Abocchenaq (sic), associé » de Bakry, pour avoir un bijou de valeur. Celui-ci présenta une » sarma garnie de diamants, évaluée à la somme de 60.000 piastres » (300.000 francs) ; le bey acheta le bijou ; n'ayant pas d'argent » comptant, il convint de payer cette valeur en mesures de blé, » estimées chacune à 4 francs et devant peser 40 kilos. Après la j) récolte, les Bakry envoyèrent des bâtiments pour charger la quan-

GRANDES FAMILLES ET GÎUtfDS CHEFS 339

» tité de 7&.000 ma ou mesures de ce blé, qu'ils firent transporter » en France, à l'époque du blocus des Anglais. Ils vendirent 50 francs » chaque mesure qui ne leur coûtait à eux que 4 francs, et ce char- » gement produisit 3 millions 750.000 francs. Le bijou, dit-on, » avait été fait" à Paris et ne coûtait que 30.000 francs. Un de leurs )) associés, celui qui a procuré le bijou de Paris, n'ayant pas été » avantagé dans cette affaire, s'est présenté à Alger pour réclamer » son contingent, mais il n'a rien pu obtenir. C'est de cet associé » même que je tiens ces détails. Cet argent est la source et une des » causes primitives de la malheureuse guerre de la France avec » Alger, et de la chute du gouvernement turc da,ns cette partie de » l'Afrique.

» Voilà donc la manière dont ces juifs ont fait leur fortune, au » détriment de tous les habitants de la Régence ; ils avaient tous les » avantages de ce monopole, tandis que nous, ne trouvant pas à » acheter au même prix qu'eux, ce commerce nous était interdit et i) nous ne pouvions jouir des avantages qu'il procure. »

Les historiens n'ont jamais raconté que la fin de la Régence, commencée par une sarma, s'était achevée par un éventail. On le voit, cependant, le bijou a joué quelquefois un grand rôle dans l'histoire des peuples africains.

Que sont devenus les trésors emportés dans leur fuite, lors de Où sont l'entrée des Français, par quelques familles turques qui s'em- ^s bijoux barquèrent en toute hâte sur des chaloupes de Tarn irai Mustapha, et, longeant la côte, abordèrent à Bougie pour se rendre, de ce port, en Egypte ?

Que sont devenus les riches vêtements brodés d'or, l'argenterie et les bijoux qui ornaient la maison qu'Ahmed, le bey de Constantine, possédait à Alger, et qui furent saisis et vendus à vil prix à un juif, interprète des Français. Il y en avait tant, dit-on, qu'il fallut près d'une semaine pour vider la maison.

Que sont devenus les beaux yatagans garnis de pierres précieuses que, selon la coutume du pays, Hassan, bey d'Oran, apporta en présent aux Français, lorsqu'il vint se rallier à Alger, peu de temps après la conquête, avant de se retirer h Alexandrie et enfin à la Mecque ?

Dans quelles panoplies ' ces armes sont-elles accrochées aujourd'hui, dans quelles vitrines de musée resplendissent ces bijoux?

(ïantan ?

Possesseurs

de beaux

bijoux.

Le dey Hussein,

autrefois

le khodjet-el-

kheïl

Hussein.

La Casbah, le trésor

et le harem.

Combien rares, maintenant, les grands chefs et les vieilles familles mauresques ayant conservé les souvenirs de leurs ancêtres ! Beaucoup, ruinés par leur luxe, ont dû vendre ou faire fondre leurs anciennes richesses. Quant aux descendants des Maures et des Turcs restés dans le pays, bien peu n'ont pas subi les vicissitudes des événements, comme nous allons le voir en passant en revue les notabilités de la contrée.

De nouvelles fortunes se sont édifiées dans les villes, mais elles sont trop récemment acquises pour que ceux qui les possèdent aient trouvé, dans la succession de leurs ascendants des spécimens de Fart ancien.

Le dey Hussein (1) devait avoir de beaux bijoux. Pendant son règne, aucun Français ne put les voir, et, lors de la Capitulation, dont les termes lui laissaient ses richesses personnelles, il fit enlever de la Casbah tous ses objets précieux, ainsi que ceux de son harem, pour les transporter à Dar ol-Hamra. II retourna lui-même à la Casbah pour retirer de ses appartements une somme d'argent et des pièces d'orfèvrerie qu'il n'avait pu emporter tout d'abord dans la précipitation du premier départ.

D'après les historiens, les trésors de la Casbah, formés en 1756 des dépouilles de Tunis, contenaient pour une somme considérable de pierres précieuses ; mais ils n'y figuraient plus lors de l'inventaire dressé à l'entrée des Français (2).

Il ne fut trouvé dans le harem, où l'on pénétrait par une porte basse, que quelques objets oubliés dans la précipitation du départ : des cuillers d'ébène garnies de pierres fines ; des étoffes brochées d'or dans des coffres incrustés de nacre, d'ambre, d'ivoire et d'ébène; des aiguières en métal d'Alger (argent h très bas titre) ; des orfèvreries d'argent ou de vermeil, de style turco-italien, envoyées au Musée de la marine, au Louvre, où elles figurent encore. Nous en avons déjà parlé.

(1) Ce nom s'écrit ^«.«^ss» . bes caractères arabes donnent H, C, I, N, mot qui devrait se prononcer « Houceine ». Mais il a été écrit a la façon allemande, « Hussein », et il est prononcé a la française.

(2) Dans plusieurs pièces contigués étaient entassés, pêle-mêle, des roubou-soltani, des pièces du Portugal, des quadruples du Mexique, des boudjous, des piastres fortes, des lingots d'or et d'argent, représentant une quarantaine de millions.

Le poids d'un million en or étant de 322 kilos, et celui d'un million en argent de 5,500 kilos, soit au total, en comptant par moitié: 116,440 kilos. Il fallut plus de 1.000 hommes de corvée pour amener jusqu'au port le trésor tout entier.

Enfin, trois chambres étaient remplies de plats, marmites, chaudrons, bouilloires et cafetières, pour le jour où le dey recevait à dîner des orta (1) de janissaires. Ce service avait l'apparence de l'argent, bien que ce ne fût que du cuivre rouge étamé. Peut-être, était-ce une précaution pour ne pas provoquer les tentations et les vols.

Le dey avait certainement aussi de belles armes : elles lui furent laissées. Il les emporta en exil.

Nous savons seulement qu'il laissa à sa mort, au fils de sa fille, un khandjar à la poignée d'or et de diamants, si beau qu'un amateur lui en fit offrir une somme considérable, près de 300.000 francs, dit -on ; et, plus tard, à la suite de pourparlers que nous ignorons, le duc d'Aumale devint propriétaire d'un superbe fusil qui avait appartenu probablement à Hussein, d'après une tradition que nous n'avons pu contrôler. Des incrustations de corail pt des ornements d'argent alternaient ensemble, retenus dans le bofs de l'arme. Ce fusil n'avait été payé que mille francs par le duc, à l'époque où il était colonel du 1er régiment de chasseurs d'Afrique. Cette arme, de 2m10 de long, était renfermée dans un étui richement ouvragé et garni de broderies d'or. Il avait fallu débiter plus de 30,000 francs de corail pour le garnir. Elle aurait figuré avec honneur au Musée Condé, de Chantilly, qui ne possède qu'jm fusil kabyle revelu seulement de quelques ornements d'argent.

Suivant les lois de la guerre, les villes conquises durent livrer leurs Dépouilles armes. Tout fut apporté avec plus d'indifférence que de soumission : opimes. sabres, yatagans, fusils et pistolets.

Les Turcs livrèrent de belles armes, de grand prix, garnies d'or et d'argent. Les Maures et les Coulouglis avaient enlevé tous les morceaux qui avaient une valeur intrinsèque. Les yatagans avaient été dépouillés de leurs fourreaux ciselés, les fusils de leurs garnitures d'argent (2).

La distribution de ces armes fut faite aux combattants, chacun choisissant dans le tas, à son gré. Quelques fusils et pistolets, avec garnitures de perles et incrustations de corail, furent distribués par

(1) Mot turc signifiant « régiment ». *

(2) Vendus aux juifs, ces armements furent rachetés très cher, plus tard, par quelques collectionneurs.

LORrEVRERIE ALGERIENNE ET TUNISIENNE

Départ

du

khaznadji.

Expulsion

lits janissaires.

Familles

turco- arabes

restées

à Alger.

le général en chef, comme souvenirs, a tous les officiers supérieurs de l'armée (I).

Le khaznadji Mohammed Ogel Haïdji, l'un des défenseurs acharnés

du For t-1' Empereur (Bordj Mouley el-Hastan), après avoir remis les

clés du trésor de la Casbah, quitta peu après Alger. Il se retira à

Médine, emportant avec lui un sandouq rempli de joyaux de toutes

sortes, et du plus grand prix. Se souvenant des habitudes de son pays,

il mit dans son testament que ses bijoux ne seraient jamais vendus

et que toutes les jeunes filles pauvres du

pays auraient le droit d'y venir puiser,

pour se parer lors de leur mariage.

Les janissaires, on le sait, furent expulsés immédiatement après la conquête. On les embarqua sur des bateaux qui devaient les conduire en Asie. Comme nous l'avons déjà dit, beaucoup de familles turques voulurent partager leur sort. Les unes allèrent en Syrie, d'autres en Egypte, quelques-unes aussi à Tunis, fort peu au Maroc. La plupart, enfin, restèrent encore un certain temps à Alger. Mais après avoir " triplé leurs revenus par la location ou la

vente de leurs propriétés, elles quittèrent le pays, en tachant d'entraîner avec elles en pays musulmans certains de leurs compatriotes.

Il y aurait un curieux travail à faire sur les familles indigènes qui restèrent à Alger. On échapperait ainsi aux incohérences des traditions, et l'histoire y gagnerait des certitudes.

Parmi les plus importantes familles qui acceptèrent la domination française et qui conservèrent longtemps quelque splendeur, il faut citer, en première ligne, celle des princes Mustapha, descendant de l'ancîep dey, qui édifia le palais dans lequel est installée la Bibliothèque nationale. Mais il est difficile de se reconnaître à travers les rameaux assez touffus de cette nombreuse famille. Cependant, nous avons pu dresser sa généalogie et rattacher exac-

(1| Peut-Aire aurait-on du garder ces dépouilles opitucs, les étiqueter, les déposer en lieu sûr, pour les rendre en d'autres temps. 11 n'y avait pas il redouter l'usage de ces armes : c'étaient plutôt des armes de parade que des armes offensives.

tement le passé avec le présent. Mustapha Pacha, élève de la Médersa, et la princesse Aïcha, nous ont fourni de précieuses indications. Les dossiers du Gouvernement général nous ont aussi servi de fil conducteur.

Tous les Mustapha mâles ont conservé un grand souci du lignage. Ils écartent avec soin de la descendance directe les femmes dont les enfants ont perdu, avec le titre, le nom patronymique par leur mariage.

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