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LE COQUILLE. — L EMBOUTISSAGE ET L ESTAMPAGE AU MOUTOX

Dès le moj'en âge , peut-être même dès rantiquité, les orfèvres eurent également recours, pour l'exécution de pièces relativement importantes, à un certain nombre d'autres méthodes à la fois économiques et rapides. Ils s'appliquèrent notamment à remplacer par des moyens mécaniques le travail du repoussé, toujours long et difficile. Le plus ancien des procédés employés dans ce but paraît avoir été le coquille.

Nous avons vu })lus haut comment on moule les métaux précieux, en les coulant dans une chape de sable portant intérieurement l'empreinte du modèle que l'on entend reproduire. Lorsqu'il s'agit de fabriquer une pièce au coquille, ce n'est plus le modèle qu'on jette en métal, mais le moule lui-même, et l'on exécute ainsi en cuivre jaune ou en fonte de fer une série de bons creux. Puis, sur ces bons creux on applique des lames de métal plus ou moins épaisses; avec la bouterolle et le marteau on frappe ces feuilles, et on les force à épouser exactement la forme de chaque fraction du moulée On réunit ensuite par des soudures ces diverses parties, et l'on obtient ainsi des reliefs ou des rondes bosses qui, repris extérieurement au ciselet, peuvent devenir des œuvres d'art remarquables.

1. Pour les très vastes ouvrages en bronze, au lieu de bons creux en métal, qui seraient trop coûteux, on se sert de grands mandrins en bois qui i-emplissent le même office. La statue de la Liberté de M. Bartholdi et les chevaliers qui couronnent le faîtage de l'hôtel de ville de Paris ont été exécutés sur des mandrins de bois.

Ce procédé paraît avoir élé régulièrement emj)loyé }>ar les orfèvres à partir du xiii*^ siècle et remonte vraisemlilahlement à une époque très antérieure. La statue de VAho/t- (lance trouvée à Saint-Puits (Yonne) et qui, exécutée en l)ronze, a été recouverte d'une feuille d'argent façonnée au marteau; le masque de JNIinerve provenant du (r('s()r de

Fig. 37. — Petit cdllrit <Iii xiv sii'ole rovi'tii de platiiics ol)teuuos [au coquille.

Notre-Dame d'Alençon, mis au jour en iSiîO, send)lent obtenus par ce moyen, qui ainsi aurait été connu des Gallo- Romains'. Pour un grand nombre de châsses, de bustesreliquaires, de bras et même de statues très anciennes décorant nos églises, il n'y a pas d'hésitation possible. On a |)U vnii', du reste, à l'Exposition rétrospective de 1S7S, une statue en vermeil représentant un Dlncre et appartenant à la collection l'azilewski, et à l'Exposition de V Union ccn-

1. Cf's curieux objets sont conserves ;ui Louvre, dans la Salle des bijoux u?ilfi/ucs.

traie en 1880 un Christ et un Salut Sébastien, prêtés le premier par ^I. Dupont-Auberville, le second par M. Target, qui, tous trois, avaient été confectionnés au coquille.

Les avantages qu'offre ce genre de travail sont de deux sortes. En premier lieu, l'exécution est j)lus rapide et par conséquent moins coûteuse. Toutefois, i)ar suite de la fabrication des moules, qui reste assez dispendieuse, l'économie demeure peu sensible lorsque les pièces sont reproduites seulement à un ou deux exemplaires. Par contre, elle devient considérable quand, au lieu de fabriquer des bustes ou des statues en ronde bosse, il s'agit de pièces de vaisselle courante, d'ornements de chandeliers, de plaques destinées soit à l'ameublement, soit à la décoration de cassettes ou de coffrets (voirfig. 37), et dont on tire des quantités d'épreuves.

A ce premier avantage le coquille en joint un second ])lus précieux encore : c'est de })ouvoir, dans bien des cas, suppléer à l'insuffisance de l'interprète. Avec les procédés ordinaires du repoussé, l'auteur du modèle reste à la discrétion de l'orfèvre chargé de traduire son œuvre. Dès qu'on emploie le coquille, il n'en est ])lus de même. Les bons creux, en effet, servent au repousseur de guides immuables pendant toute la durée de son travail. L'exécutant a bien encore besoin d'une solide éducation technique , tl'une forte dose d'habileté et de beaucoup d'application et de soin. Il importe qu'il sache ménager et conduire sou métal, mais il n'est plus nécessaire qu'il soit lui-même un statuaire expérimenté. Sa part de collaboration devient ainsi quelque peu mécanique, et c'est cette dernière considération qui, dans la fabrication au coquille, amena les orfèvres, surchargés de commandes, à substituer peu à peu l'action violente du mouton, au travail plus lent de labouterolle frappée par le marteau du re[)Ousseur.

Dans l'industrie on donne le nom de mouton à une masse de fer ou de bois garni de fer qu'on élève à une certaine

hauteur à l'aide d'une machine à coulisses ap]>elée sounette, et qu'ensuite, au moyen d'un déclic, on laisse brusquement retomber. Su[)posons que sous un appareil de ce genre on dispose un de ces moules en creux dont nous parlions à l'instant, et que ce moule soit recouvert d'une feuille de métal : le choc produit par cette masse, dont la pesanteur va se trouver multipliée par la vitesse acquise au cours de sa descente^, forcera la feuille métallique à épouser les contours intérieurs du moule, et grâce à ce choc on obtiendra d'un seul coup une empreinte qui aurait nécessité, au repoussé, un travail relativement long et toujours difficile. Dans la réalité, toutefois, les choses ne se passent pas aussi rapidement et aussi sinqdement que cette description un peu trop sommaire pourrait le laisser croire. En premier lieu, pour que la feuille de métal soit également refoulée dans tous les creux du moule, il est indispensable que le mouton offre la contre-partie de ces creux. Lorsqu'il s'agit seulement d'emboutir le fond uni d'une casserole, d'une cafetière, d'une saucière, dun gobelet, on arme le sommier du mouton d'un mandrin dont la saillie correspond avec la cavité présentée par le moule. Mais lorsque la matrice comporte des dessins intérieurs plus ou moins mouvementés; quand elle est, par exemple, goderonnée, cannelée ou enrichie d'un ornement quelconque, l'orfèvre procède d'une façon différente. Il dispose son moule à la place exacte qu'il doit occuper; puis il coule dans ce moule un alliage composé de plomb, d'étain et d'antimoine, et quand cet alliage est suffisamment refroidi, il laisse tomber brusquement le mouton. Celui-ci, armé de cram[)()ns qui pénétrent dans le métal coulé, emporte avec lui, quand on le remonte, l'alliage ({ui a gardé l'empreinte exacte du moule, et c'est de cette enq)r(;inte qu'on se sert comme d(! contre-partie;.

1. Lo ])oi(l.s des moutons cinjjloyés pi>r les orfèvres varie entre 80 et 200 kilof,''riininies. Ces !ij)j)!ireils sont nuis aujourd'hui par la vapeur, ce qui en rend lo maniement exlrùniemcnt facile.

Lorsque le galbe qu'on veut Imposer à la feuille de méta<l est simplement convexe d'un côté et concave de l'autre, qu'il est, en outre, uni et sans ornements, l'opération prend le nom cV emboutissage. Elle s'appelle estampage quand la feuille, en même temps qu'elle est emboutie, reçoit une décoration en relief. L'emboutissage s'obtient assez généralement en une fois. Un seul coup de mouton suffit pour imprimer au métal la forme qu'on désire lui faire prendre. Mais c|uand le moule i)résente une cavité trop accentuée, comme ce serait risquer de crever la feuille de métal que de l'obliger du premier coup à épouser les contours do cette cavité, on procède prudemment ]>ar opérations successives, c'est-à-dire qu'on frappe cette pièce avec une suite de mandrins déplus en plus saillants, correspondant à des matrices de plus eu j)lus creuses, et le métal ainsi battu adopte progressivement une forme se rapprochant davantage de celle qu'on veut lui faire ])rendre, jusqu'à ce qu'un dernier choc du mouton achève de lui donner son galbe définitif.

Enfin, n'oublions pas de ra|)])eler que, pour augmenter l'élasticité du métal, et j^our le mieux dis|)oser à obéir à la brusque pression de cet a})pareil un peu brutal, on a soin, avant chaque coup de mouton, de donner une forte chauffe à la feuille qu'on travaille. Mais le mouton n'est pas la seule machine-outil dont on se sert pour emlioutir et estamper. On emploie également le balancier, qui, avec moins de violence, produit des résultats aussi rapides et i)lus satisfaisants à divers égards.

l'eMBOUTISSACE et l'estampage au BALANCIEIi

La forme du Ijalancier et la manière dont il fonctionne sont suffisamment connues pour c|ue nous n'ayons pas besoin de décrire cet a])pareil. On sait également qu'inventé par Nicolas Briot, aux environs de 1G25, et exclusivement destiné, dans le |)rincipe, à la frappe des monnaies, le balancier ne fut pas adopté chez nous avant 1G45. De})uis lors il est demeuré d'un constant usage , et la finesse du relief aussi bien que la netteté des empreintes obtenues grâce à lui, sur nos monnaies ou médailles d'or, d'argent et de bronze, attestent assez sa puissance et la parfaite régularité de son fonctionnement.

Il était naturel que les orfèvres cherchassent à utiliser un auxiliaire aussi précieux. Toutefois, il ne paraît pas que dans la fabrication de l'argenterie on se soit régulièrement servi du balancier avant la seconde moitié du xyiii*^ siècle. Encore ne l'eraj^loya-t-on, tout d'abord , que pour le façonnage des couverts et pour la décoration de quelqu<'s ouvrages soignés. C'est au balancier que furent découpés et estampés ces petites frises, ces grecc[ues, ces rosaces, ces pnlmelles, ces médaillons surajoutés qui décorent l'orfèvrerie du temps de Louis XVI cl <h' l'I^'inpii-c, cl tous ces ornements, rais de cœur, postes, ieuilles d'eau, etc., dont la })arfaile régularité et la constante répétition conununiquent aux ouvrages de; (^etle |)ériode une monotonie si particulière et une sécheresse en quelque sorte typique.

Depuis lors, et grâce aux progrès de la mécanicfue, le balancier a pris uiuï place rclaliv<'mrul considt'raldt! dans l'industrie, et on l'enqjloie couramment jxinr uu cerlaiii

nombre de travaux. En outre, l'adaptation de la vapeur à son fonctionnement a jiermis de réduire ses dimensions, jadis très encombrantes, en môme temps qu'elle donnait à l'opérateur le moyen de guider sa marche, de régler son effet, de varier son action, en un mot de proportionner l'énorme pression dont il est capable au résultat souvent très délicat qu'on en veut obtenir.

Le balancier, en effet, ne procède pas comme le mouton.

Fig. 38 à 44. — Passes successives d'une cuiller forgée sur le tas, boutcrollée et achevée au balancier.

Il n'agit pas d'une manière violente et brutale , en fournissant d'un seul coup tout ce qu'il peut donner. Son action, au contraire, est lente et progressive. Au lieu de refouler brusquement le métal, il l'étiré, l'allonge, l'étend et le force, par une pression continue et que l'opérateur peut toujours modérer ou suspendre, à adopter la forme qu'on désire. Aussi cette faculté de conduire l'appareil et d'en régulariser l'effort, permet-elle de s'y reprendre à plusieurs fois ])our exécuter des ouvrages compliqués, et d'obtenir ainsi des effets que le mouton ne saurait fournir.

Nous venons de dire qu'un des i)remiers emplois pour lesquels on utilisa le balancier fut la confection des couverts. C'est seulement à la fin du xvii'' siècle, qu'on a commencé de labriquer les fourchettes en nombre'. Quant aux cuillers, elles sont aussi anciennes que la soujje, dit plaisamment le comte Léon de Laborde. Dans le principe, on façonnait ces dernières en forgeant le métal sur le tas ou sur la bio^orne, et l'on em])outissait le cuilleron sur un man-

Fig. 45 il 51. — Passes successives d'une fourchette forgée sur le tas et achevée au bahincier.

<lrin ou sur une boulerolle appropriée. En outre, lorsque le manche comportait des ornements, qu'il était, par exenq)le, orné de filets, ceux-ci étaient poussés au burin ou oljtcnus à l'aide de poinçons. Ces façons, on le comprend, étaient longues et coûteuses, sans conq)ter que le travail, toujours uu peu hatif, ne présentait qu'une régularité foil relative. Aussi l'orfèvre était-il obligé de faire longuement réparera la lime et au l'ifloir la plupart de ses couverls avant de les

1. Voir Glossaire du moyen dge^ p. 238, et, sur l'adoplion des l'ourihettes, le Dictionnaire de l'ameublement^ tome II, col. 82(j et suiv.

meltre en vente, — ce qui lui occasionnait un surcroît de main-d'œuvre, et par conséquent de dépenses.

Le dévelopi)ement considérable pris au xviii^ siècle par la fabrication de ces ustensiles, que nous considérons aujourd'hui connue de première nécessité, conduisit les fabricants à rechercher des procédés j)lus ra[)ides et moins coûteux. C'est alors qu'on eut recours au balancier. On commençait, comme précédeunnent, par ])réj)arer les fourchettes et les cuillers à la foro-e et suivant un calibre ar-

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