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LA FABRICATION DE LA VAISSELLE AU TOUR

On donne d'une façon généi-ale le nom de tour à des appareils qui, au mo^'en d'un mouvement ra})ide de rotation imprimé à une masse plus ou moins dure, mais toujours résistante, communiquent à cette masse une fornip arrondie. La construction des différentes esj)èces de tours varie naturellement suivant la nature de la matière mise en oeuvre, et suivant le genre de façon qu'on entend lui donner. Ce qui distingue toutefois ces appareils des machinesoutils ordinaires, et notamment de celles dont nous avons parlé dans nos précédents chapitres, c'est qu'au lieu de se mouvoir pour aller travailler la matière, c'est, au contraire, cette dernière qui se déplace, et qui, décrivant une évolution rapide, vient chercher le contact de l'outil.

L'enq)loi du tour est des plus anciens et se j)erd dans la nuit des âges. Pline attribue son invention à Phidias. Diodore de Sicile, remontant beaucoup jjIus haut, en fait honneur à un neveu de Dédale nommé Talus. La vérité est que l'on connaît assez mal l'origine de ce ])récieux outil , qui, depuis la plus haute antiquité, n'a cessé de rendre à l'art industriel les plus signalés services. Il ne jjaraît pas, cependant, que l'application du tour à la fabrication de la vaisselle d'argent soit antérieure au xvn^ siècle. Dans le principe même on ne semble pas en avoir fait grand usage. Au siècle suivant, l'argenterie ayant commencé de se contourner fortement, de nombreux perfectionnements durent être introduits dans la construction de notre appareil. Sous le nom de tours à l'anglaise, on exécuta des tours à la main, fort ingénieusement combinés et qui permirent de

chanlourner presque; sans ellbrt ces plats et ces assiettes dont la foiMiie gracieuse est demeurée classique'. Enfin, depuis cinquante ans, l'application de la va])eur à la mise en action des machines-outils a dévelo})pé singulièrement l'usage de cet appareil, et achevé de rendre à la fois facile et raj)ide la fabrication de la vaisselle au tour.

Notre figure ()8, qui reproduit, d'après une gravure du siècle dernier, un tour à l'anglaise portant une assiette à peu ])rès achevée, montre c{uelles étaient alors la forme et la disposition de ces sortes d'instruments. Ceux en usage à l'heure actuelle, cfuoique plus savamment combinés, ne diffèrent pas de ce modèle dans leurs parties essentielles, et les opérations successives auxc^uelles ils donnent lieu sont demeurées à peu près les mêmes.

Pour faire mieux comprendre la nature et l'étendue des services que l'orfèvi'e demande à ce genre de machine, nous allons rappeler ici en cpielques mots la manière dont on façonne la vaisselle plate au marteau. Nous parlerons ensuite de la fabrication au tour. Le rapprochement des deux modes d'opérer fera plus facilement saisir les avantages que chacun d'eux présente.

Lorsqu'on veut fabriquer au marteau un j)Iat ou une assiette, on conmience par forger une plaque rectangulaire de dimensions et d'épaisseur convenables. On forge ensuite une baguette iJroportioiuK'c comme grosseur à l'importance que doit avoir la moulure^. On fait ])asser cette baguette dans une filière dont le calibre est taillé suivant un })rofil

1. Une annonce insérée dan.s les Annonces, Affiches et Atns divers du 12 août 1779 offre « A vendre un tour à l'anplaise pour contourner la vaisselle d'arycnt ronde et ovale... et si doux (ju un enfant peut le faire aller ».

'2. Mous croyons inutile de rappeler que la moulure dont on i)oi'de les assiettes et les plats ne constitue pas siinplenienl un ornement plus ou moins riche. Elle a aussi pour elTet de renforcer le bord extérieur de l'objet sur letpicl on l'appliipie et d'augmenter ainsi la durée de cet objet.

arrêté d'avance. Une fois la moulure tirée, on la contourne de façon qu'elle suive exactement le bord du plat ; on la soude, puis on fait tomber les parties de métal qui dépassent extérieurement; on ébarbe à la lime; les excédents de soudure sont enlevés au burin ; et cela fait, on remet la ])ièce au planeur. Celui-ci, à l'aide de divers marteaux à ])laner, forme d'abord le inarll du plat, c'est-à-dire la partie qui borde intérieurement la moulure. Le marli achevé, la moulure est reprise à l'échoppe, au rifloir, au burin, puis polie , et le planeur ressaisit la pièce , attaque le fond et l'amène au degré de profondeur voulu , sans employer d'autres outils que les divers marteaux dont il fait habituellement usage.

Ce travail, on le voit, s'il est théoriquement assez simple, ne laisse pas que d'être assez long. L'em|)loi du tour a pour objet de le rendre beaucoup plus rapide. Les préliminaires, dans les deux cas, soiil à peu pi-ès les mêmes. Comme pour le façonnage à la main, on prend une plaque rectangulaire de taille convenable. Sur cette plaque on fixe, à l'aide de la soudure, une baguette proportionnée à l'importance de la moulure qu'on veut avoir et qu'on a préalablement recoui'bée de façon à lui faire décrire exactement la forme de l'assiette ou du plat. Après quoi l'on fait tomber aux cisailles ou à la scie ce qui dépasse extérieurement; on ébarbe les bords à la lime; on enlève l'excès de soudure qui a coulé, et, ces préparations achevées, on fixe la feuille de métal sur un mandrin présentant exactement la forme et le creux de la pièce que l'on veut exécuter.

Ce mandrin, ainsi garni, est ensuite monté et exactement centré sur un plateau qu'on fixe à l'extrémité de l'arbre du tour, puis l'appareil est mis en mouvement. L'ouvrier, alors, appuie de toutes ses forces contre la plaque avec des outils de différents calibres qui, par une pression continue, étirent le métal, le refoulent et finalement le forcent à se creuser suivant la cavité que présente le mandrin et à en

<-pouser iirogressivement le galbe. De cette façon, le inarli et le fond se trouvent régulièrement formés, et l'ouvrier n'a plus à s'occuper que des moulures. Pour celles-ci, il se sert d'un ciseau muni d'un très long manche, et dont l'extrémité fortement trempée est découpée suivant le profil •qu'il se propose d'obtenir. Ce ciseau est fixé sur un porteoutil ajusté lui-même à lélabli , de manière qu'en faisant avancer lentement la lame, celle-ci égratigne d'abord, puis mord le métal et le racle jusqu'à ce que le contour de la moulure se dessine avec une complète netteté.

On peut également, par ce procédé, agrémenter la moulure d'ornements plus ou moins riches, tels que perles, godrons, l'ais de cœur, palmettes. Il suffit, pour cela, de *<ubstituer au tranchant du ciseau l'énergique pression de molettes fortement trempées et portant, gravé en creux, le motif que l'on souhaite d'avoir. On arrive de la sorte, sans grands frais, à varier presque à l'infini les façons de l'argenterie de service. Enfin, lorsque les plats, au lieu d'offrir un bord simplement circulaire, sont contournés, connue les moulures dont on les renforce doivent suivre exactement leur contour extérieur, on est obligé, pour cela, de recourir à quelques complications d'outillage que nous allons essayer de décrire d'une façon sommaire.

Quand on fait usage du tour à main, la pièce n'est plus montée sur un mandrin à bord uni , mais sur une platine <le conduite dont le bord extérieur est échancré suivant le <'onlour du })lat lui-même. L'outil, de son côté, est fixé sur un supi)ort qui, par suite du mouvement d'un excentrique l'elié à un petit arbre de manivelle, subit un déplacement latéral de va-et-vient (voir fig. 68), en sorte que, le tour étant mis en marche, l'outil ne trace plus sur le plat une <'irconférence ordinaire, mais une courbe ondulée et dont les ondulations se trouvent elles-mêmes réglées par la plaitine de conduite qui sert de guide à l'appareil.

Dans les grands ateliers où sont installés des tours à va-

peur, on procède tl'iine manière moins ingénieuse assurément, mais plus expéditive. On découpe et on façonne au balancier la moulure suivant le contour et le profd qu'elle doit avoir. Puis on la soude au plat ou à l'assiette. Après quoi, on détache la partie de la pla- ([ue débordant au dehors et l'on répare le tout, arrondissant le bord à la lime, enlevant l'excès de soudure, ravivant, s'il y a lieu, les reliefs au burin; et cela fait, on livre la plaque au tourneur, qui lui donne la forme souhaitée.

Mais le tour ne sert pas seulement à façonner la vaisselle plate.

Il est également employé pour emboutir les pièces creuses et préparer la vaisselle montée. Dans ce cas, on fait usage d'une succession de mandrins de plus en plus profonds, dont on force, par la pression, la plaque à adopter successivement les formes de plus en plus concaves, tn ayant soin, à chaque changement de mandrin, de donner une chauffe au m(''tal [)0ur qu'il reprenne son élasticité. Enfin, grâce à ra|)pareil que nous décrivons, l'orfèvre peut exécuter rapidement des pièces compliquées ou présen- ^'''S- *>'•> '* \^- ~ P"*^^^'^. **'""

tant des cavités latérales hoi'S de no au Unn- tt au maudrin

dcpoidlle, qu'il ne saurait fabriquer '^'■""'■•

ni avec l'aide du mouton ni avec celle du balancier. Pour

oblenir ce résultai, il a recours, nous l'avons dil, à l'emploi de mandrins spéciaux, faits de bois dur ou de cuivre jaune, et auxquels on donne le nom de mandrins brisés. Ces mandrins , de calibre et de contours naturellement très variables, sont formés d'un noyau légèrement conic[ue, un peu plus évasé au sommet qu'à la base. Ce noyau est envelojjpé par une série de i)ièces indépendantes s'eniboîtant les unes dans les autres, et dont la réunion constitue le contour qu'on entend imposer au métal. Ces pièces sont retenues au collet du noyau, par un fil toujours facile à rompre. Une fois que, par une pression lente, progressive et sagement conduite, l'ouvrier a fait prendre à la feuille demétal sa forme définitive, il tranche le fil, dégage le noyau, et ensuite enlève séparément les pièces de contour qui sont demeurées dans l'ouvrage. Ainsi, grâce à ces mandrins, non seulement le tourneur peut façonner couramment des pièces godronnées, à parois renflées et saillantes, mais il peut même restreindre le métal et former des vases à goulot (voir fig. 69 à 74), à condition toutefois que ce dernier soit assez évasé pour que le noyau se dégage sans effort. On voit par là de quelle utilité le tour peut être, lorsqu'il est manié par des mains habiles.

Telles sont — résumées aussi brièvement que i)0ssible — les principales opérations auxquelles les orfèvres ont recours et les principaux procédés qu'ils emploient pour rendi^e plus rapide et moins coûteuse la confection des. ouvrages d'argenterie courante. Est-ce à dire que, grâce à ces combinaisons mécaniques, assurément fort ingénieuses, la machine soit parvenue à suppléer d'une façon complète, absolue, la main et le coup d'œil de l'homme? Il serait téméraire de le prétendre. Rien, en effet, ne vaut, pour l'argent, ce martelage habile qui, tout en lui faisant revêtir les formes les plus variées, le consolide en quelque sorte et le raffermit. Le marteau savamment manié [)ar un ouvrier

expériinenlé , augmente les qualités du métal; il en x'esserre les molécules; il dévelop|)e sa résistance et accroît sa densité. Le tour, au contraire, — aussi bien que le mouton ou le balancier, — l'appauvrit et l'étiolé. Suivant une expression de Froment-Meurice, recueillie ])ar Charles Blanc •, « le tour exténue, le marteau est nourrissant ». Les orfèvres, du reste, se rendent si bien compte de cette défectuosité relative du travail effectué par les machinesoutils, que souvent, après avoir préparé une pièce à l'aide du mouton ou du tour, ils la font de nouveau passer au marteau pour redresser les libres du métal, pour en fermer les pores trop relâchés et redonner à la matière alanguie un peu de la fermeté et de la vaillance qu'elle a perdues. Cette opération, qui s'exécute avec un maillet de bois, a même un nom spécial. Elle s'appelle le tapotage.

Il convient, en outre, d'observer c[ue les pièces façonnées directement par l'ouvrier et repoussées sur la bigorne, conservent dans leur aspect général une souplesse d'exécution, un gras dans le rendu, une ampleur et une liberté de facture, qui contrastent heureusement avec la froide régularité des pièces obtenues mécaniquement. Il n'est pas jusqu'au ton du métal qui ne soit différent. Le martelage, en resserrant ses molécules, donne à celui-ci un éclat particulier, une beauté d'aspect unique, et l'argent plané est beaucoup plus agréable à l'œil que l'argent poli. Cette indiscutable "supériorité suflirait, à elle seule, à expliquer comment toutes les pièces d'orfèvrerie vraiment artistiques sont toujours repoussées au marteau. Une autre raison qui oblige à agir ainsi, c'est que pour les objets compliqués l'établissement de matrices spéciales et de mandrins particuliers coûterait extrêmement cher, et l'orfèvre ne (lourrait rentrer dans ses frais, souvent considérables, qu'à la condition d'exécuter, d'après chacun de ses inodèles, un nombre

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