Voir Mercier, Tableau de Paris, tome YI, p
n'assignent, pour ainsi dire, aucune limite pr«'cise à leur audace. Ils n'ont ])as, comme le statuaire qui taille le marbre ou comme le potier qui pétrit l'argile, à se préoccuper d'assurer la stabilité de leur œuvre à l'aide de soutiens, de tenons, de larges points d'appui. Ils n'ont pas, comme le menuisier, à tenir compte de la fibre du bois, de son grain, de son fil et de l'épaisseur que doivent conserver les cadres et les panneaux ])0ur assurer la solidité de l'ouvrage. Les formes qu'ils ado})tent, en outre, ne sont plus commandées ])ar la nécessité de certains assemblages, imposant à l'objet fabriqué une structure spéciale, dont les lignes principales doivent toujours demeurer apparentes, et obéir à des conditions de carrure capables de rassurer l'œil et l'esprit. Fondue ou obtenue par le travail du marteau, la pièce d'orfèvrerie présente un tout résistant, homogène, et les soudures, quand il en existe, constituent un subterfuge de fabrication que l'on doit dissimuler avec le plus grand soin. Enfin, la multiplicité et la variété des usages auxquels l'orfèvrerie doit satisfaire, obligeant de créer constamment des formes nouvelles pour répondre à des besoins nouveaux , et les audaces autorisées par la matière même qu'il emploie ne l'enfermant pas dans un programme étroit, il semble que l'orfèvre n'ait, dans l'exécution de ses œuvres principales, à suivre d'autres guides que la commodité de ses clients, son caprice personnel et le devoir qui incombe à tous les artistes industriels de produire de beaux ouvrages ^. Il n'en est rien cependant. Pour la création des formes, son art est, comme tous les auti'es ai'ts plastiques, soumis à un certain nombre de règles qu'on ne saurait braver impunément.
1. Ce devoir incombe d'autant plus à l'orfèvre que ses productions ont toujours eu une certaine action sur le g-oùt général. Ainsi que le remarque fort bien M. Paul Christofle dans son rapport sur l'Exposition do 1807, « les produits de cette industi'ie, par lenr nature et leur destination, sont journellement sous nos yeux... et exercent une grande intluence sur le sens artistique des masses. »
En premier lieu, le ])rix relativement élevé des métaux quil met en œuvre, oblige l'orfèvre à imprimer à ses créations un caractère d'élégance et de richesse en hai'monie avec la matière qu'il emploie. Il ne lui est pas permis, en ■effet, d'oublier que les objets sortant de ses mains, alors même qu'ils sont destinés à un usage journalier, cons îituent des produits de luxe. Cette élégance, cette richesse, <loivent découler d'une façon générale du galbe de la pièce, <le la justesse de ses proportions, du goût qui a présidé au choix des ornements et de la façon dont ces derniers sont répartis; car la forme, quelle que soit la somptuosité de la décoration, ne doit jamais cesser d'être une, fermement écrite, très lisible par conséquent. Elle doit aussi ne pas se laisser dominer ou commander par le décor. En outre, -quand il ne s'agit pas tl'un vase de pure décoration, mais -d'ustensiles conçus et exécutés dans un but d'utilité journalière, l'orfèvre est obligé — pour régler les dimensions de l'objet et les rapports qui doivent exister entre les parties complémentaires et le corps principal — de tenir compte des exigences de capacité, de maniement aisé et de facile transport. On voit, par ces quelques observations, à quelles difficultés toutes spéciales l'orfèvre se heurte dès qu'il prétend créer une forme nouvelle. Etudions maintenant par quels procédés il peut se tirer d'embarras.
Comme celles des autres ustensiles usités dans l'ameublement, la plupart des foi'mes des pièces d'orfèvrerie, géométralement considérées, dérivent plus ou moins directement du rectangle, du cylindre, du cône, de la sphère ou <le l'œuf. Toutefois le rectangle, lorsqu'il est j)arfait, c'està-dire absolument carré, est peu usité. Il en est de même de Ja sphère, bien qu'elle jouisse de ce grand avantage d'être la figure géométrique qui offre la plus grande capacité dans Je moindre périmètre. L'excès de régularité de ces figures jure, en elf'et, avec le caractère d'élégance un peu fantai-
sisle, qui convient à un ol)jot en métal précieux. Lorsque U's implacables nécessités de l'usage obligent à construire un vase affectant l'une de ces deux formes, l'artiste, cependant, peut dissimuler ce qu'elle présente de trop monotone en rompant, par un artifice, l'exacte équivalence des proportions. Il obtient ce résultat par l'adjonction d'un boulon, d'un fruitelet, en gratifiant le corps principal de pieds ou d'anses, enfin en décorant celui-ci de godrons ou de spirales qui distraient l'œil et l'empêchent d'être contrarié ])ar une conformité de proportions enlevant à la pièce tout agrément et tout caractère (voir fig. 77).
J'ajouterai encore que la malléabilité du métal employé par l'orfèvre, devant s'affirmer tout d'abord par la souplesse et la richesse des contours, l'oblige à repousser, autant que possible, non seulement les profils rectangulaires, mais encore tous les galbes géométralement rectilignes, tels que le cylindre et le cône, par exemple. Ces figures, qui en céramique peuvent donner naissance à des vases agréables, ne sauraient convenir que très exceptionnellement aux pièces d'orfèvrerie, dont la forme comme la matière veut rester ])récieuse. Lorsque, pour des raisons parlirulières, on est ■contraint d'exécuter des objets d'après ces modèles rectilignes, il faut avoir soin, par la décoration dont on les orne, d'atténuer ce que ces galbes ont de trop simple et même de commun. D'ancien gobelets du xvii*^ siècle, enrichis de lestons et de médaiUes; un broc en argent, exposé par MM. Fannière en 1<S7<S; une jolir llicière (■X(TUl('e tout ré-
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cemment par MM. Bapst et Falize, montrent que la solution de ce problème n'est pas impossible. Cependant ces sortes de j)ièces contreviennent à une des lois fondamentales de la décoration. Chez elles, c'est l'ornementation qui rend la forme acceptable ^
Quoique les figures rectangulaires doivent être bannies de l'orfèvrerie à cause de leur raideur et de leur austère sim])licité, comme la plujjart des ouvrages curvilignes cn-
Fig. 78. — Cafctiuro à forme siiiiijli' et a décoration compliquée , exécutée par MM. Bapst et Fali/.r.
visages géométralement peuvent s'inscrire dans un rectangle, il nous a semblé naturel de chercher quelles proportions extrêmes ce rectangle peut présenter pour que l;i forme inscrite intérieurement ne soit pas déplaisante à l'œil Serlio, dans un livre- justement apprécié, passe en revur les ]>roportions des divers rectangles dont l'usage est admis dans les arts plastiques, et fixe certaines limites qui ne doivent en aucun cas être dépassées. Ces limites partent du carré parfait pour aboutir à un rectangle dont l'unf des dimensions est le double de l'autre. Serlio considère
1. Voir notre volume sur la Décoration, prop. XIX et XLvIII et suiv.
2. // Primo Libro d' arcliitcttura di Sabastiano Serlio Dologncsc ; Paris, 1.5'!."), iii-fol.,p. 21.
relie derniùre figure couiine un inaxiimiin. Il constate même ([u'aucuii bon ouvrage parmi ceux de l'antiquité n'excède ces proportions ^ Ces diverses relations, que notre auteur ])aptise scsquiquarte, ècsquiticrcc, proportion diagoiuilc, scsquialtèrc , etc., etc., conviennent assez jiien aux ])irrcs <l 'orfèvrerie, et c'est entre ces deux extrêmes que le dessinateur est amené en quelque sorte spontanément à inscrire le doul)Ie dévelo[)pement en hauteur ou en largeur des modèles qu'il compose (voir lig. 79.)
Lorsque le vase ou tout autre ■objet exécuté par ses soins s'étend en largeur, l'orfèvre n'a point à se [)réoccu|)er beaucoup de l'aploml) qu'il faut donner à son modèle. Les pièces ])asses sur pieds et trapues ne courent i)oint de grands risques d'être renversées. Avec les pièces qui se développent en hauteur, il n'en va plus de même.
Le fabricant, il est vrai, peut, <;n alourdissant volontairement la base, déplacer leur centre tl(> gravité et rendre leur chule à peu })rès impossible. ^Liis c'est là une sorte d'arlifice (pie l'œil ne saurait ])ercevoir, et VœW, ne l'oublions pas, a (h's exigences avec lesquelles nos arls plaslicpies sont iDiijoin's obligés de conq)ter. Il faut non seulement que la solidité et l'aplond) existent, il est encore indispensaide cpi'ils soient sullisamiiient apparenis pour (pie l'esprit ne |)iiisse èlre alarmé.
1. «Et soj)i':i ([iiostii Coriua iicUc rose buone aiitulie non se trovata forma clie esceda alla dupla. «
'.). — (iobcict nu'surant driix diamètres ou luuitciii-.
Un vase a beau être en argent repoussé, c'est-à-dire fait d'une simple feuille de métal relativement très mince, et par conséquent d'un poids extrêmement faible, comme rien dans son aspect extérieur ne vient révéler cette condition toute spéciale de fabrication, si l'embase est trop étroite,
si le pied étranglé offre une sveltesse excessive, si les attaches, tout en étant de force suffisante, sont jugées trop tenues,, le vase semblera fragile et paraîtra manquer d'aplomb et île solidité. Comme exemple, on peut prendre notre figure 80.
La buire qu'elle représente a été cependant dessinée par un artiste de premier ordre, par le célèbre le Brun. Celte buire orne une des tapisseries des- Alaiso/is royales (château du Louvre). Malo-ré son origine illustre , l'étroitesse du pied lui donne une telle apparence d'instabilité, qu'elle semble devoir rouler à terre au moindre choc.
Est-il des formules spéciales, particulières, qui permettent de fixer a priori les proportions qu'une base doit offrir, non seulement pour que le vase qu'elle supporte soit solide, mais encore pour que cette solidité soit suffisamment évidente et que l'œil et l'esprit se trouvent complètement rassurés ? Dans notre étude sur la Menuiserie *, nous avons eu, à pi'opos de la stabilité des tables, à étudier un problème