Jean Garnier, Manuel du ciseleur, p
sont-ils pris de par-dessus , cest-à-dire en abaissant le champ par des coups frappés à l'endroit, au lieu d'être repoussés de l'envers*. Benvenuto Cellini connut la recingle, mais tout porte à croire qu'il apprit à s'en servir chez nous;
car il dit quelque part que, pour repousser les pièces de lintérieur, il se servait de certaines petites bigornes dont les orfèvres parisiens faisaient usage.
1. (yest, i»u clciiiciiraiit, lo seul jjrocôdé que décrive le moine Théoj)liik'. (Voir Divemarum Artiiun schedula, i-li. i.viii.) Le passii^e de (■<! livre si eurieux qui est rcliitit' au repoussé de roriiemcntatiou des vases, mérite, au reste, d'être l'eproduil iritég-ralemeut : « Quand le ciment sera refroidi, écrit, iiotfc auteur, tracez sur le rennemcut et le col de votre burette tout ce (jiic vous voudrez; prenant des burins léj^'crs et un jjetit marteau, tenez vous-même la burette de la main ^Muche, de la droite chaque outil à sa place; faites battre dessus par lia enfant à V(ilr(! Noionlé (Inuccnienl ou foi'l, al)aisscz les champs
C'est, en effet, à de très petites bigornes que peuvent être comparées les recingles employées pour les travaux d'orfèvrerie (voir fig. 96). Ce genre d'outils consiste en une barre de fer ou d'acier, coudée droit, dont une des branches est fixée dans les mâchoires d'un étau, et l'autre enfoncée dans la pièce que l'on veut décorer. L'artiste cingle avec son marteau des couj)S plus ou moins violents sur l'extrémité libre de la branche, et l'autre extrémité, par contre-coup, recinglc le métal et lui fait produire extérieurement un relief.
On comprend aisément quelle précision de coup d'œil, quelle expérience et quelle délicatesse de main réclame ce genre de travail; car le ciseleur n'a pour se guider que le résultat même qu'il obtient. Il ne connaît la position exacte de l'outil que par la bosse relevée par celui-ci. Aussi estil obligé, avant d'attaquer sérieusement l'ouvrage, de « se reconnaître » et de frapper quelques petits coups produisant des reliefs imperceptibles qu'on peut' facilement effacer, mais qui lui indiquent où il est. L'artiste, néanmoins, lorsqu'il est suffisamment exercé, arrive rapidement à trouver le point qu'il veut repousser. Il peut ainsi, dès le commencement, procéder avec vigueur, frapper la pièce à grands coups, et éviter les petits chocs successifs qui fatiguent, recrouissent etpiétinent le métal. Mais ces audaces ne conviennent qu'aux exécutants très expérimentés et tout à fait sûrs d'eux-mêmes. Il faut, en effet, })rendre gai'de de
afin qu'ils soient creux et le travail on saillie. Lorsque vous aurez battu une fois partout, approchant la burette du l'eu, jetez le ciment; la burette recuite et retirée du feu, remplissez-la de nouveau, battez-la comme auparavant; vous ferez ainsi jusqu'à ce que vous ayez également abaissé tous les champs et façonné tout l'ouvrage, de sorte qu'il paraisse comme fondu... » On voit que dans cette description très minutieuse il n'est question que du travail exécuté à l'endroit et de par-dessus, et que le ciseleur, au lieu de repousser les reliefs de l'intérieur, se borne à abaisser les champs pour qu'ils deviennent creux et pour que les ornements se présentent en relief : deponere caiiipos ut cai'i sint et opus elevetur.
calculer exactement la force de chacun de ses chocs; car, s'il est dilficile de faire saillir la matière, il est bien plus difficile, lorsque la saillie est trop forte, de la faire rentrer.
Les reliefs obtenus à la recingle sont achevés comme ceux exécutés au repoussé ordinaire. C'est, du i^este, au ciseleur, nous venons de le dire, qu'appartient la finition de toutes les décorations de prix. Pour les pièces ordinaires et qu'on fabrique par nombres, son intervention serait trop coûteuse; aussi a-t-on recours à des moyens économiques, et le balancier supplée , dans maintes circonstances, à la main de l'artiste, mais sans jamais la remplacer. Certaines petites pièces fondues en ronde bosse, ou préalablement estampées au mouton, sont ainsi soumises à l'action de ce ])uissant appareil, dont l'énci'gique pression oblige le métal déjà for/né à épouser le creux des matrices finement gravées, qui, en achevant de préciser le contour, complètent le décor.
On exécute aussi mécaniquement le guillochage. Ce dernier est généralement obtenu au tour. Les cafetières, les sucriers, les plateaux, les gobelets et quantité d'autres objets d'argenterie usuelle, dont la forme médiocrement plastique présente de grandes surfaces unies, et qui, à cause de cela, pourraient paraître monotones, sont ainsi chargés de traits qui , s'entrelacant parallèlement ou concen- Iriquement, constituent une ornementation dont l'effet est plus ou moins riche. Pour mener à bien cette espèce de décor, on monte la pièce sur un tour ordinaire, et on la met en contact avec un outil qui, au lieu de rester fixe et de tracer des cercles réguliers suivaul une seclion ])lane, se déplace lui aussi, et grave des tailles couchi'cs, croisées, en ruban, en ondes, eniln toutes sortes de lignes sinueuses, dont les entrckuMMiieuts composent des dessins que l'on peut va. rier à volonté.
Il arrive encore que, pour enrichir le ti'avail, l'orfèvre sème les tailles dites d'azur ou de <jr(ti/i d'orge, de menu*
fleurons ménagés en uni. Ce genre de tlécoralion s'obtient à l'aide dune petite machine armée d'un électro-aimant, qui fait avancer et reculer le burin d'une façon régulière. On couvre les j)laces qui doivent être réservées par un vernis isolant, et ces dessins, interrompant le courant électrique, se trouvent épargnés chaque fois que le burin les rencontre. On peut de cette manière augmenter singulièrement les ressources du guillochage et varier ses efTets })resque à l'inlîni.
Enfin, en 1878, rexj)Osition d'un orfèvre américain, M. Tiffany, révéla à ses confrères du vieux monde un mode fort ancien de décoration, moins banal que le guillochage. Nous voulons parler du martelage, très usité au moyen âge, mais si bien oublié depuis lors, qu'il parut être une nouveauté. Ce procédé, renouvelé des anciennes pratiques, a trouvé de suite son emploi chez nous; tant il est vrai que l'ingéniosité infatigable de nos orfèvres est constamment à laflut de tous les perfectionnements que l'on peut imaginer.
L'objet princij)al des diverses sortes de guilloché, de martelé, etc., qu ils soient simples ou ])récieux, est, nous lavons dit, de former avec les parties unies un contraste qui enlève à l'objet sa fatale monotonie. Quant aux parties qui demeurent unies, on leur donne ])ar le brunissage ou par le polissage un éclat un peu froid, médiocrement plastique, mais qui plaît beaucoup aux amateurs inexpéi'imentés.
Le brunissage s'exécute à laide d'un instrument d'acier appelé brunissoir, que des ouvriers et surtout des ouvrières, femmes et jeunes filles, appuient fortement sur le métal, et dont le passage rapidement répété unifie les surfaces. Le polissage, lui, s'obtient en frottant la j)ièce d'abord avec de la pierre ponce broyée et mélangée d'huile d'olive, ensuite avec du rouge d'Angleterre réduit en poudre très fine, et converti en une pâte au moyen d'un malaxage dans l'alcool.
Le brunissage et le polissage, que le public confond 1res souvent lun avec l'autre, ne produisent pas, cependant, des effets identiques. La première de ces deux opérations se traduit toujours à la surface par une sorte dhésitation, de frémissement, que la matière conserve de son contact direct avec la main de l'ouvrier. La seconde, au contraire,, par sa régularité absolue, prend un aspect brillant à l'excès, miroitant, presque aveuglant, qui longtemps a séduit les Anglais, mais dont ils commencent à revenir. En France on a toujours mieux aimé le brunissage, qui donne plus de cohésion au métal, resserre ses pores dilatés par le feu ou par l'étirement au tour ou au balancier, et communique aux surfaces une tenue plus calme et plus mâle.
Si le brunissage est généralement admis pour les pièces de sei'vice courant, ])0ur celles qui sont de décoration, l'œil préfère de beaucoup un poli moins vif, permettant aux formes de se dessiner d'une façon plus franche, aux contours de garder plus d'ampleur et de gras, et, par l'absence des reflets, de demeurer plus lisibles. Pour apaiser le brillant du métal, les orfèvres emploient un certain nombre de procédés dont ils savent tirer des effets variés. Ils ont recours soit à une très faible oxydation, soit à une légère morsure à l'eau-forte, sbit enfin à ce qu'ils nomment le poli gras, qu'on obtient en frottant la pièce avec une brosse à fils de laiton enduite d'huile et appelée gratte-bocsse ^ On parvient de la sorte à un demi-poli doux, caressant à l'œil, et permettant à l'argent de s'envelopper d'omlires grises et de demi-teintes qui niellent admirabhMiicnt eu valeur les reliefs de la ronde jiosse et (ki re[)Oussé.
Enfin, pour les ouvrages de prix, ne craignons pas de le redire, c'est exclusivement au ciseleur que l'on s'adresse. Par le martelage, |)ar les pointillés <'l les sablés (ju'il ext'--
1. On fait, ('•^'•alciiu'iit des gral tc-l)()cssi's de (ils do V(>rro qui s'iMiiploienl à sec cl soiil iisili-cs siirtiuil |)()iii' les picrrs dori'os It'g'i'riMneut et dont on veut ménager la dorure.
cute au ciselet, au matoir, à la ])oinle cassée, à la molette, cet artiste donne à l'épiderme de l'argent tous les aspects qu'il lui plaît. Ainsi jusqu'en ses dernières façons l'orfèvrerie soignée recourt à la main de l'homme, met à conti-ibution son habileté, son expérience, son goût, et demeure, par là même, un art dans toute la force du terme.
Fig. 97. — SoiipitTc Lii iir^cnl rcpinissO et ciselii IXviiP si(k-lc).