Ferdinand de Laslcyi'io, Histoire de l'orfcrrcric, p
de se policer. La période d'un siècle qui s'étend de la proclainalion de Vespasien à celle de Commode vit les artsse développer dans nos provinces, au i)oint d'égaler ceux de la métropole. Partout s'élevaient des temples, des maisons, des villas bâties et meublées à la mode d'Italie, où le luxe complétait le confort. Partout les pompeuses architectures dessinaient leurs lignes à la fois élégantes et nobles, et les statues s'alignaient en bel ordre sous les portiquesmajestueux. Ces statues, distinguées de formes, aux gestessobres, à l'attitude calme et réfléchie, égalent par la science de leurs i)ropoi'tions et la dignité de leurs poses les œuvres romaines du plus beau temps. Le Jupiter d'Evreux, les bas reliefs du tombeau de Saint Rémi, les sarcophages d'Arles et de Clermont, l'arc d'Orange, la statuette d'Annecy, montrent assez à quelle perfection les arts plastiques étaient parvenus en Gaule.
De cette époque lointaine nous avons, au surplus, les confidences d'un témoin aimable et indiscret. Sidoine Apollinaire, Lyonnais de naissance, Romain par ses alliances, fonctionnaire, évêque et poète, raconte en vers et en prose la vie patricienne qu'on menait alors, et mille souvenirs viennent confirmer ce qu'il nous dit du luxe et des arts. Malheureusement cette civilisation délicate et raffinée ne devait pas trouver grâce devant les Francs, les Germains et les Burgondes. Lorsqu'ils pénétrèrent dans la Gaule, ces envahisseurs n'étaient plus, cependant, des sauvages incultes. Ils savaient façonner les métaux, fondre le cuivi'e et l'incruster, repousser et marteler l'or et l'ai'gent, et les réduire en feuilles minces. Ils couvraient de lames estampées ou gaufrées les poignées de leurs glaives, les agrafes de leurs manteaux, leurs boucliers et leurs casques. Mais ils étaient incapables de comprendre les correctes beautés de l'art qui leur était brusquement révélée
1. Voir Amédée Thierry. Histoire d'Attila et de ses successeurs ; Baudrillart, Histoire du luxe; l'Art à traders les moeurs^ etc.
En outre, dans ce pajs conquis, ils apportaient, avec leur oslhélique personnelle, une insaliaJjle cupidité qui leur fit nuitiler et détruire, pour les fondre, les vases, les bassins, les coupes, les statues, en un mot tous les ouvrages d'or et d'argent dont ils purent se saisir.
C'est en vain cpie leurs chefs et leurs souverains, mieux
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Grand vase à vin (œuiiclioéi du trésor de Bei'uay.
(c.VIil.NET DES MÉDAILLES.)
préparés, mieux entourés, selforcèrentde réagir contre ces tendances étroites et rapaces. Les plus policés de ces farouches guerriers, les Francs eux-mêmes, ne voulurent rien entendre au raffinement de la civilisation gallo-romaine. Ils proclamaient hautement leurs })rimitives parures supérieures à celles exécutées à grands frais par les artistes venus d'Ilalie, et, ainsi cpie le remarquait fort bien notre éminent et regretté ami B. Fillon, leur art rudimenlaire acheva de s'imposer au pays entier « juste au moment
où l'arislocralie , plus rebelle que ses rois à linfluence <les idées romaines et chez qui la féodalité était en germe, «•nlra en lutte avec les Mérovingiens et ne larda })as à les subalterniser ' ».
Vingt cimetières de cette époque découverts et fouillés, dix mille tombes explorées avec un soin minutieux, ne livrent pas à larchéologie dix objets qui ne portent le cachet de la barbarie. Des dessins géométriques, des lignes droites, courbes, ou brisées, des cercles, des entrelacs, des méandres, telles sont les combinaisons, ingénieuses assurément, mais essentiellement primitives, — bégayements <rune civilisation enfantine, — qui ont remplacé dans les <euvres de métal ces gracieuses représenlations humaines, ces guirlandes harmonieuses, ces élégants trophées, aux- ■quels les productions de lai't gallo-romain empruntent un ■charme si particulier. Une fois de plus, la bar]>arie a fait taire à des peuples aimablement policés un brusque retour ^n arrière; et si les conquérants qui occupèrent alors la ■Gaule conservèrent une orfèvrerie, c'est que cet art jiré- •cieux, né de la vanité de l'homme et de la coquetterie de la femme, remontant par conséquent aux premiers âges du monde, est immortel comme les passions auxquelles il doit le jour.
1. L'Art romain et ses dégénérescences. Voir les Beaux-Arts et les Arts décoratifs; Paris, 1879 ; tome II, p. 121.
LES TEMPS MEROVINGIENS ET CARLOVINGIENS. LA PÉUIODE nOMANO-IlYZANTINE.
Une noble et sainte figure éclaire la longue nuit mérovingienne qui succéda chez nous à la j)ériodc galloromaine, celle de l'orfèvre Eloi, grand honnne au sens le l)lus complet du mot, esprit élevé, affiné, délicat, artiste de génie pour son temps, « qui devint évêque sans avoir été clerc, et saint bien qu'ayant été évêque ». Avec cela ministre d'un prince tout-puissant, à la fois volontaire, magnifique et superstitieux, Eloi , par les ordres de son maître, enrichit les églises, les couvents, les chapelles du royaume, d'une prodigieuse quantité d'orfèvreries, dont quelques-unes, au dire de ceux qui les purent contempler, méritaient amplement le titre de chefs-d'œuvre.
Ce n'est ])as qu'avant Dagobert et son vénéré collal)orateur, les églises franques aient chômé de vases d'or et d'argent. La conscience mal rassurée des princes de ce temps les portait à faire aux sanctuaires en renojn des générosités copieuses. De leur côté, les évoques employaient une partie de leurs innncnses revenus à doter leurs cathédrales d'ornements somptueux. Au nondjre de ces prélats bienfaisants on mentionne Syagrius, évoque d'Aulun, et Didier, évêque d'Auxerre, comme s'étant spécialement distingués par une prodigalité fastueuse. Un très ancien manuscrit, conservé aux archives d(! l'Yonne, contient V fiivciiiaii'c (h's pièces d'orfèvrerie dont ce (h'rnicM' prélat gratifia sou pi-opre chapiti'e, et l'énumération de ce trésor, qui coiiipreiid des bassins, des lampes, des patènes, des calices, ties reliquaires, des croix et jusqu'à des escabeaux d'argent, se; termine [>ai' la nienlion d'un certain nombre d'objets dont
la destination et la forme ne nous sont plus connues. Il est à croire, toutefois, que ces ouvrages, assurément fort précieux, se recommandaient bien plus par leur valeur intrinsèque que par la délicatesse de leur décoration ou par lélégance de leurs formes.
La haute réputation qui s'attacha de suite aux ouvrages et au nom de saint Eloi semble prouver, en effet, que celuici fit faire un pas énorme à la profession qui allait désormais s'abriter sous son intervention vénérable. Les œuvres considérables exécutées certainement sous sa surveillance directe et vraisemblablement sur ses dessins et avec sa participation; les innombral)les châsses dont saint Ouen, son disciple, parle avec une admiration sans mélange': celles notamment de Saint-^Iartin de Tours, de Saint-Denis, de Sainte-Geneviève, de Sainte-Colombe , de Saint-Séverin, de Saint-Quentin, de Saint-Jullien, de Saint-Lollien, de Saint-Piat, de Sainl-jNIaximin, de Saint-Brice, etc.; la grande croix d'or, haute de près de cinq pieds et demi, toute couverte de pierreries, dont le pieux orfèvre orna le maître-autel de la basilique de Saint-Denis; le calice et la croix qu'il offrit à l'église du Chatelard, son lieu de naissance; les chandeliers dont il enrichit la cathédrale de Limoges, oîi il avait appris son métier dans l'atelier du monétaire Abbon; toutes les pièces dont les écrits deSuger^ et V Inventaire chi trésor de Saint-Denis, église favorite de Dagobert, nous livrent la description; cette surprenante quantité d'objets de toutes sortes, très importants par leurs dimensions, célèbres par leur magnificence, admirés des contemporains, attestent hautement la prodigieuse activité, la science et le goût du saint orfèvre et de ses dévoués collaborateurs. Enfin, l'événement qui acheva de mettre saint Eloi en évidence, les économies qu'il réalisa sur la façon du trône de Dagobert, et le scrupule inattendu, si en dehors
1. Vita sancti Elegii, lib. I, cap. xxxii, et lib. II, cap. VI.