Histoire de l'orfèiTcriCj p
vais, abbé de Saint-Germain, Sanison, archevêque de Reims , Simon, abbé élu du monastère de Saint-Bertin , Guillaume, al)bé d'Andernès dans le diocèse de Boulogne, et nombre d'autres prélats avaient enrichi leurs cathédrales et leurs abbayes, éprouvèrent un sort analogue. Bien avant les guerres de religion, les invasions étrangères, et surtout les malheurs des guerres intestines, avaient vidé les trésors des églises. Geoffroy de Vigeois, dans sa Clironique du monastère de Saint-Martial, donne la description des orfèvreries superbes qui furent dispersées ou anéanties lorsque Henri le Jeune, roi d'Angleterre, prit, comme duc d'Aquitaine, possession du Limousin. Les retables, les croix, les chandeliers, les ciboires qui ornaient l'église de Saint-Front, à Périgueux, ne furent pas plus respectés. Dans ces siècles de guerre perpétuelle, l'orfèvrerie religieuse eut partout à compter avec la cupidité des vainqueurs, et l'orfèvrerie civile, qu'aucune crainte superstitieuse ne protégeait, fut encore plus maltraitée. Non seulement elle se trouva soumise au hasard de luttes constantes, se compliquant de pillages réguliers, mais elle eut à compter avec les donations pieuses, qui prenaient parfois les proportions d'un désastre , et avec certaines réalisations périodiques dont nous parlerons au chapitre suivant.
On a presque le droit, après cela, de s'étonner qu'il nous soit resté quelques morceaux d'orfèvrerie d'une époque si troublée. En dépit de leur extrême rareté, les pièces qui nous ont été conservées fournissent matière toutefois à des constatations précieuses. Elles attestent que dès la fin du XI"' siècle l'orfèvrerie, à l'imilation des autres arts, accomplit un pas décisif. L'artiste, nous l'avons dit, commença de ne plus chercher toute son inspiration en lui-même. Son attention, attirée au dehors, se porta sur les spectacles qui l'entouraient. L'étude si suggestive de la flore
et lie la faune de nos diverses provinces, l'observation plus attentive de l'homme et de ses œuvres, le besoin de mêler aux enroulements pittoresques et aux arabesques ingénieuses la figure humaine et celle des animaux, l'impression intense produite par la contemplation de l'archileclure, cpii pendant près de six siècles allait demeurer la grande inspiratrice de l'orfèvrerie, toutes ces préoccupa-
Fig. 107. — (;:ilifc (lit (l(^ saiiU Ilciiii. (cA'niKDUAi.i': Dii uiciMS.)
lions, autrefois ignorées, provoquèrent une complète évolution dans le noble art qui nous occupe. Aux coml)inaisons géométriques exclusivement en honneui' dui-ant les siècles précédents, succédèrent de saints personnages alignés en l)el ordre sous les arceaux trapus d'édicules robustes; et les branches feuillues portant des fruits ou des fleurs ciselés, se sul>slituèrent aux caljochons serlis dans des rinceaux de filigrane. En même tcm|)s rémaillei'i(; , encore jjarquée <hins les ('"li'oiles eelhiles où l'oi'fèvi'c limousin la tint si longtemps cloisonnée, l'cnqdara j)ar ses chaudes et vi-
brantos colorations le reflet des pierreries. Grâce à elle, l'orfèvre put enrichir les jiarois de ses châsses de véritables tableaux représentant les héroïques immolations et les saintes hécatombes, et, interprète ému du martyrologe chrétien , n'ayant plus à compter avec les exigences du lapidaire, il put donner un lil)re essor à sa verve décorative.
Une pareille transformation — est-il besoin de le dire? — ne s'accomplit pas sans de longs tâtonnements, sanshésitation et sans peine. Un livre précieux entre tous, la Du'crsariim ai-iiu/n schcdtild du moine Théophile, que nous avons déjà eu l'occasion de citer', décrit avec une })récision que certains écrivains déclarent admirable et que d'autres prétendent insuflisante et trop sommaire-, les procédés en usage à cette lointaine époque. On y trouve retracées les opérations de moulage, de fonte, de repoussé, de ciselure, de gravure, de dorure et de polissage, tels qu'ils étaient alors pratiqués. L'ornementation des vases, la composition de leurs formes, y fournissent la matière de paragraphes intéressants ; mais il ne paraît pas qu'en cette période romano-byzantine la conception artistique ait été, en tant qu'interprétation de la nature, à la hauteur de l'habileté technique.
L'artiste, en effet, dans l'ordonnance et la composition de ses décorations nouvelles n'est, en aucune façon, tourmenté par le souci de la vérité, et l'exactitude demeure la moindre de ses préoccupations. Ses personnages généralement incorrects, difformes même, greffent sur des bustes trop longs des membres trop petits. Les fleurs et les feuillages volontairement simplifiés, et transformés, par une heureuse abstraction des détails, en ornements conven-
1. Théophill Presbyteri et Monachi llbri III, seu divcrsariim artium schedula (publié par le comte Charles de l'P^scalopier, Paris 1843).
2. Voir, relativement ù ces deux opinions contradictoires, M. de Lasteyrie, Histoire de l'orfèvrerie, p. I2â, et Jean Garnier, Manuel du ciseleur, p. 83.
tionnels, abritent sous leurs enroulements des animaux qui restent barbares et fantastiques. Les nuages qui occupent le ciel, les arbres et les rochers qui s'étagent sur le sol, ne sont, suivant un mot très fin de INIériniée, que des '.( explications graphiques » exemptes de toute idée précise d'imitation. Limage ainsi comprise demeure un pur symbole, auquel on ne cherche à donner ni la ressemblance ni la vie. Mais cette expression dun art nouveau, tout imparfaite qu'elle soit, n'en reste pas moins digne d'être étudiée, car elle laisse entrevoir la magnilique efflorescence qui allait, dans l'histoire générale de l'art, placer au premier rang la période suivante.
Fig. 108. — Mi'clailldii r<'pi'c.S(iil:iiil siiiiil Eloi, ot provonnul du c'olliur dos orl'ovrus du G;iud.