‹ L'orfèvrerieChapitre 33 sur 40 · Notice des ctnatix du Loiwre, p. 8'i · texte numérisé non relu

Notice des ctnatix du Loiwre, p. 8'i

blics, dans les actions indusli'ielles, ce que nous possédons en argent comptant, le seigneur du moyen âge l'avait en orfèvi'erie...: capital mort sans doute, mais qui donnait, au lieu d'intérêts, le plaisir fastueux d'étaler ses richesses sur les dressoirs aux jours de grandes fêtes et de repas magnifiques'. »

Jusqu'à la fin du xv^ siècle , ces brillantes exhibitions firent, en quelque sorte, partie du cérémonial obligé de la cour. Aux banquets, aux repas qui accompagnaient les entrées solennelles, les joutes, les pas d'armes, les tournois, toute l'orfèvrerie royale ou princière, soigneusement gardée « par chevaliers à ce ordonnez^ », était exhibée aux regards de la foule, qui jugeait de la puissance et de la richesse du prince par le poids et la beauté de ces supei'bes vases aux formes étonnamment variées. Les grandes réceptions des ambassadeurs, les mariages, les baptêmes, étaient autant d'occasions de renouveler ces expositions magnifiques, et Aliénor de Poitiers, dans son curieux livre intitulé les Honneurs de la cour, nous montre comment les ducs de Bourgogne prêtaient leur admirable ai'genterie, pour augmenter l'apparat des relevailles des princesses de la famille ducale. Puis, revers de la médaille, lorsque les sombres jours venaient à luire, toute cette provision de meubles précieux formait une rései've métallique où l'on puisait à pleines mains pour subvenir aux frais de la guerre, payer les hommes d'armes, acheter les consciences, acquitter les rançons, ou pour se concilier la faveur divine.

On comprend mieux, après ces explications, la tendresse

1. Il est à croire que dans l'antiquilc l'orfèvrerie jouait un rôle analogue, car, nous l'avons dit plus haut, on ne rencontre presque pas de pièces remontant à la période gallo-romaine qui ne j^ortent la marque de leur jioids et par conséquent l'indication de leur valeur intrinsèque.

2. Voir le Livre des faiz et bonnes mœurs du sage rotj Charles, tome II, p. 109 et 110 ; les Chroniques de Lefèvrc de Saint-Remy, tome II, p. 160, etc.

toute particulière que les grands seigneurs ressentaient pour ces som[)tueux objets, enseigne visible de leur puissauce, ressource suprême aux mauvais jours; et Ion s'explique comment, dans ces temps si étrangement troublés, certains princes parvenaient à concentrer dans leur trésor

Fi}f. lO'J. — Tri|)ty(|ii(^ en or (XV sioclo).

une quantité invraisemblable de pièces d'orfèvrerie. Une suite de documents d'un rare intérêt nous permettent de nous rendre un compte prescpie exact non seulement de la surprenante richesse de ces trésors, mais encore des modifications radicales «pii, au xiii*^ et au xiv" siècle, se prochiisirenl dans l'esthétique des orfèvres.

Au premier l'ang de ces documents si précieux à tous

les litres, il faut placer le Livre des inestlers d'Elienne Boileau, dont les curieux chapitres nous initient aux statuts compliqués qui, dès le règne de saint Louis, gouvernaient la corpoi'ation des orfèvres; les Comptes des argentiers royaux, notamment ceux de Geoffroy de Fleuri et d'Etienne de la Fontaine; les Exécutions testamentaires de Clémence de Hongi'ie et de Jeanne d'Evreux, et surtout les Inventaires princiers des descendants directs de Philippe de Valois, du duc de Normandie, du duc Louis d'Anjou, de Charles V, du duc Jean de Berry, des ducs Jean et Philippe de Bourgogne. Fait remarquable et qui prouve combien les orfèvres étaient déjà maîtres des procédés d'affinage, les règlements consignés dans le livre d'Etienne Boileau^ s'occupent surtout du titrage de lor et de l'argent, qui, étant donné le rôle complexe joué par l'orfèvrerie, devait être l'une des grandes préoccupations de ce temps. Les ateliers parisiens ne pouvaient mettre en œuvre d'or s'il n'était à la touche de Paris — lac[uelle, est-il dit, dépasse toutes celles cju'on employait alors sur le reste du globe, — et d'argent s'il n'égalait au moins l'aloi des esterlins, c'est-à-dire de la monnaie la plus dépourvue d'alliage. Les maîtres orfèvres avaient le droit de prendre en apprentissage leurs jeunes parents ou ceux de leurs femmes, mais en fait de personnes étrangères à leurs familles, ils ne pouvaient occuper qu'un apprenti, qu'ils devaient garder au moins dix ans. Cette disposition restrictive, d'une rigueur singulière, faisait de la maîtrise un privilège en quelque sorte héréditaire , et de la réunion des maîtres une espèce de féodalité commerciale. Il était, en outre, défendu de travailler la nuit et de trafiquer le dimanche. Ceux qui ouvraient leur boutique ce jour-là étaient tenus de verser le bénéfice rju'ils avaient réalisé dans la caisse de la corporation. Tous les ans le contenu de cette caisse servait à offrir un banquet aux pau-

1. Les Métiers et Corporations de la ville de Paris, le Livre des métiers dÉtienne Boileau, p. 32 et suiv.

vres de l'hôlel-Dieu. Les maîlres enfin prêtaient le serment (le se conlornier à leurs slatiits, et trois jurés ou prud'hommes veillaient à la lionne exécution des règlements, avec le droit de punir les délinquants du bannissement ou de l'amende. Sous la protection de cette loi librement acceptée, les orfèvres de Paris n'avaient pas tardé à devenir nombreux et riches pour la plupart. Ije» Registres de la taille pour l'année 1292 mentionnent plus de 110 maîtres en exercice. Sur ceux de l'année 1313 on en relève 156, d'abord installés sur le pont au Change, où Jean de Garlande nous les montre assis devant leurs établis ou occupés à leur forge et exécutant sous les yeux mêmes du public leurs beaux ouvrages. Chassés de cette première résidence par l'écroulenient de ce pont, ils se répandirent sur la rive droite, dans le quartier Saint-Martin, dans Fijr. uo. — Orfùvrc façonuaut un les rues Quincampoix, Bourg- S"b'iet. d'après .m dessin du ra-

^ ^ "- blcau de la civilisation.

l'Abbé, Aubrv-le-Boucher, autour de la paroisse Saint-Jossc, dont le nom n'allait pas tarder à devenir le synonyme d'orlèvre. Plus tard, tout en conservant leurs boutiques des rues (Quincampoix et Aubryle-Boucher, ils revinrent, après la reconstruction de leur pont, prendre possession de cette voie essentielIenuMit passante, où Guillebertde Metz, en 1420, nous signale de nouveau leur présence.

C'est dans ces ateliers que furent confectionnés tous les beaux ouvrages dont le souvenir nous a été conservé : la célèbre châsse de sainte Geneviève, terminée par l'orfèvre Bonnard en 1212; le grand plat allégorique oilerlàLouisYIII lors de son entrée à Paris; le sarcophage en argent doré où

furent enfermés les restes de Philippe-Auguste ; le reliquaire de la sainte Epine dont Louis IX fit présent à labbaye de Saint-Maurice d"Agaure;la «e/'curieuse, avec tous ses cordages et agrès, que le sire de Joinville offrit en ex-voto à Téglise de Saint-Nicolas de Varengeville, en reconnaissance de Iheureux retour de Terre sainte; enfin les innombrables cadeaux c[ue Louis IX et sa femme Marguerite de Provence firent aux églises du royaume, et surtout à la basilique de Saint-Denis, etc. Ces derniers joyaux, d'un goût rare et délicat, avaient été exécutés par Raoul, lorfèvre favori du saint roi, que Philippe le Hai'di anoblit en 1270. C'est encore dans ce milieu si artistique et par ces orfèvres parisiens, dont la renommée était alors européenne, que furent confectionnés le magnifique buste-relicjuaire offert en 1297 par Philippe le Bel à la sainte Chapelle, et qui contenait une partie du « chef » de saint Louis; et l'admirable trône de Jean II qui valut à son auteur, l'orfèvre le Braalier, d'être attaché à la Maison du roi avec le titre de valet de chambre. De cet artisan justement illustre on peut rapprocher Jehan de Lille, Jehan Pascon, Jehan de Toul, les orfèvres attitrés de Clémence de Hongrie; Jehan Arrode, qui livra l'orfèvrerie de Jeanne de France; Jehan Lussier et Pierre Chapelier, qui fournirent celle que la sympathique Blanche de Bourbon emporta en Espagne, lorsqu'elle rejoignit son mari Pierre le Cruel, et surtout les noms de Claux Fribourg, orfèvre de Charles V; de Henri Harabert, orfèvre du duc Louis P"" d'Anjou, etc.

Par les Inventaires de ces deux derniers princes, on se fait une idée assez précise du merveilleux talent, de l'inépuisable ingéniosité de ces infatigables artistes. A la mort de Charles V, l'argenterie royale conservée dans les châteaux du Louvre, de Beauté, de Vincennes, de Melun, dans les palais de Saint -Pol, des Tournelles et du Louvre, représentait une valeur intrinsèque de dix-neuf millions, chiffre énorme, surtout si l'on tient compte des crises ter-

l'ihles que traversèrent alors la France et la royauté. \j Inventaire da duc Louis d'Anjou, naturellement plus resireint, n'est ni moins varié quand il s'agit de pièces coml)lic|uées, ni moins surprenant. Les plats, les hanaps, les roupes, les saucières, les drageoirs, les bassins, les pots, les aiguières, les flacons, les salières monumentales, les f'cuelles, et jusqu'aux chaudrons d'or, d'argent et de vermeil, s'y comptent par douzaines. Mais ce qui constitue le haut intérêt de ces documents, c'est moins encore le débor- ■îlement des richesses qu'ils décrivent, cjue l'aimable fantaisie, l'élégante hardiesse, la grâce délicate et cherchée qui présidèrent à la conception et à la décoration de ces i[)ièces, souvent compliquées et toujours ingénieuses. L'orfèvrerie, en eif'et, suivant en cela la marche des autres arts, et surtout de rarchitecture, dont elle avait, dei)uis lons:temps, commencé de s'inspirer, était, avec le xiii*^ siècle, entrée dans ces voies à la fois nouvelles et glorieuses dont nous parlons en tète de ce chapitre.

On connaît la féconde et curieuse révolution <pii s'était pi'oduite à cette époque dans l'art de bâtir. L'architecture, .à la fin du xii*^ siècle, était brusquement sortie des sentiers connus. Elle avait adopté des formules ignorées jusc{ue-là, et, par l'enqiloi régulier de l'ogive, elle avait transformé partout sa massive solidité, qui semblait se cramponner au .sol, en une sveltesse élégante et en apparence fragile, cj[ui, îî'offrant ])lus à l'édifice que de rares et maigres supports. Se montrait comme suspendu dans les airs. A son exemple, K'orfèvrerie se fit, elle aussi, frêle, délicate, élanci-e. A ses châsses dont la carrure pesante s'alourdissait encore dar- <('aux en plein cintre et d'un toit en bâlière, elle substitua jjes cailK'clrales soutenues par une forêt de colonncîttes, ornées de pignons aigus et denlch'-s, flan([uées de tourelles i)\\ encorbellement, eiii'ichies de pinacles h(''rissés, de balustrades ('vidi'M's , (!(• fenêtres et de llèehes ajourées, édicules

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gracieux dune construction d'autant plus audacieuse que^ n'ayant à compter avec aucun des problèmes qui pouvaient embarrasser l'architecte, toutes les témérités étaient permises à l'orfèvre. La grande châsse de sainte Geneviève dont nous parlions à l'instant; celle de sainte Julie à Jouarre, décrite dans les Annales archéologiques ; la châsse de Nivelle, chef-d'œuvre de Colard de Douai et de Jacquemont; celle de saint Taurin d'Evreux, représentant un oratoire surmonté de clochetons; la monstrance de saint Henri, provenant de la collection Bazilewski; le reliquaire dit aux oiseaux, de l'ancienne collection Seillière, montrent quelle transformation sélail opérée dans la conception et la réalisation de ces monuments d'argent et d'or.

Ajoutons que les pi'éoccupalions architecturales ne se font pas moins pressantes dans l'orfèvrerie civile que dans l'orfèvi'erie religieuse. On les retrouve dans l'argenterie de service aussi bien que dans celle de décoration. Les Inventaires que nous venons de mentionner nous fournissent, en effet, la description de quantité de surtouts, de drageoirs, de languiers, de salières aujourd'hui malheureusement détruits, et qui étaient « en manière de chastel, à murs crénelez )j munis de portes « batailleresses » et de « tournelles ». D'autres reposaient sur des pieds ayant le corps orné de « fenestraiges » ou d' « orbevoies » avec murailles à mâchicoulis, et couvercles foi'mant toiture en poivrière. Ln surtout de table transformé en reliquaire, et conservé au séminaire de Soissons, représente une ville entière. Mais l'architecture si gracieuse, si originale et si brillante de ce temps ne fut pas seule à inspirer ces féconds artistes ; la sculpture, elle aussi, exerça une influence décisive sur l'orfèvrerie.

M. Charles Blanc, dans sa Grammaire d'ameublement^, parlant justement de l'art qui nous occupe, accuse hau-

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