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LE XVIU'' ET LE XIX*^ SIÈCLE

Les dernières années du règne de Louis XIV furent trop moroses pour que l'orfèvrerie civile pût, en ces temps désolés, prendre un nouvel essor. Il n'eu fut pas de même pour l'orfèvrerie religieuse. La dévotion inquiète du vieux roi se reflétant directement sur un entourage désireux de se conformer à ses moindres exemples, rayonnait au dehors. C'était faire adroitement sa cour que de renchérir sur le zèle pieux du monarque. Aussi de cette sombre période les seuls grands travaux d'orfèvrerie dont le souvenir soit l)ai*venu jusqu'à nous, consistent-ils en objets consacrés au culte. Tel est le soleil-ostensoir offert en 1708 par le chanoine de la Porte au chapitre de Notre-Dame de Paris, j)ièce justement célèbre, c|ui, dessinée par Robert de Cotte et modelée par le sculpteur Bertrand, avait été orfévrée par le jeune Ballin, neveu de l'illustre Claude; tels sont la grande croix et les chandeliers de Saint-Jean de Lyon, exécutés par le même orfèvre; le calice d'or ciselé par Thomas Germain pour l'électeur de Cologne ; celui que le cardinal de Noailles commanda, et dont le pied était orné de figures d'anges portant les instruments de la Passion. On peut citer encore un aulre soleil, offert en 1709 par M"*^ de la Rochefoucauld de Marsillac à l'abbaye de Saint- Germain des Prés, etc. Tous ces beaux ouvrages, quoique d'un dessin emphatique et d'une exécution maniérée, se rattachent encore par leur majestueuse ampleur et leur magnificence au siècle précédent. Leurs auteurs, au sur- ])lus, avaient été élevés à la fière écoh; de ce long règne, et se posaient en héritiers naturels de ses grandes traditions. Nicolas Delaunay, le vieux Delaunay, comme on l'appelait,

fatigué par 1 âge, mais riche à millions et tloublemont considéré, tenait toujours bon. Claude Ballin, le neveu, formé par son oncle, s'était pénétré de ses exemples et de ses leçons; enfin Thomas Germain avait à soutenir la gloire de son illustre père. Mais dès c|ue Louis XIV eut fermé les yeux, la mode triompha de ces dernières résistances. A une royauté nouvelle il fallait, sinon un art, du moins un style nouveau.

Remarque curieuse, ce style nouveau, i-egardé avec raison comme lun des plus exclusivement français qui aient jamais existé, dut son développement à deux étrangers. Un Hollandais, Gilles-ÎNIarie Oppenord, le favori du Régent et le décorateur du Palais-Royal, et un Piémontais, Juste- Aurèle INIeissonnier, dessinateur ordinaire de la chambre du roi, en furent les protagonistes. Architectes l'un et l'autre, ils généralisèrent dans nos arts décoratifs le mépris de l'architecture. Ils élevèrent le dédain de la construction logique et de laplom!) des masses portantes à la hauteur d'un dogme, et les théories dont ils se firent les apôtres parurent si charmantes à tout ce monde léger, ])impant, coquet, inconséquent, que, bon gré mal gré, l'orlèvrerie française dut a])diquer la solennité de ses formes, renoncer à la symétrie de sa décoration et se conformer, jusque dans la vaisselle d'usage, — qui acheva, elle aussi, de se contourner, — aux préceptes de ces maîtres c{uelc|ue peu incohérents et à leurs troublants exemples.

Les plus grands, les plus illustres, les plus entêtés parmi les orfèvres en renom, furent obligés de se plier à la tyrannie du goût nouveau. Thomas Germain lui-même, cjui avait fait le voj-age d'Italie, étudié la peinture sous Bon Boulogne et la sculpture avec Legros, Thomas Germain dut suivre le torrent, et le magnifique service qu'il exécuta pour le roi de Portugal, atteste qu'il n'osa pas jusqu'au bout se montrer rebelle aux théories des novateurs. De même Ballin, qui mourut en 1754, âgé de quatre -vingt-

treize ans, chargé de gloire et d'années, n'hésita pas à créer dans le dernier quart de sa vie une foule d'œuvres à la fois compliquées et baroques. Quant à Besnier, à Roetliers son gendre, à Lempereur, à jMarleau, à Pierre Germain dit le Romain, qui nous a laissé, en nne suite de gravures appréciées, la reproduction d'un certain nombre des modèles alors en honneur, on peut dire qu'ils étaient

Fig. 119. — Pot à oillc dessiné pnr Mcissonnicr.

là dans leur élément. Comment, du reste, aurait-il pu en être autrement ? Le style nouveau ne charmait pas seulement la France ; il avait séduit aussi l'étranger, et les orfèvres parisiens, devenus ses interprètes attitrés, étaient acceptés comme les arbitres du goût en Europe.

A l'exception des garnitures de toilette de Marie Leczinska et de la Danphine, considérées comme dindiscutabl(;s clicfs-dfL'uvre, prcscjue tous les grands ouvrages qui sortirent à celle é[)oque des ateliers |)arisieus , étaient

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destinés à passer la frontière. Nous venons de citer parmi les clients de nos orfèvres le roi de Portugal ; il faut mentionner aussi le roi de Danemark, l'électeur de Cologne, le roi et la reine de Xaples, limpératrice de Russie, la princesse du Brésil, et le fameux marquis de la Ensenada, dont le service tout en or remplit de sa renommée les journaux du temps et fit courir tout Paris. Durant cette longue période, les cours étrangères regorgèrent d'argenterie française.

Cette haute faveur s'ex|)lique, au reste. Ces beaux vases, ces surtouts compliqués et qui défient toute description , ces garnitures de toilette dans lesquelles la verve intarissable des orfèvres faisait intervenir les quatre éléments, les saisons, les mois de l'année et toutes les divinités de l'Olympe; ces candélabres charmants où l'art de contourner le métal est poussé à ses limites extrêmes, ne se recommandaient pas seulement par l'originalité du sujet et l'inattendu de la forme. Une des causes principales de leur incroyable succès résidait dans leur parfaite exécution, et surtout dans l'exquise finesse de leur ciselure.

Cet art précieux, qui joue un rôle si considérable dans l'achèvement de la belle orfèvrerie, avait été amené par les Édlts, même du règne précédent, à un point de perfection inconnu jusque-là. Empêchés par les lois somptuaires d'achever des guéridons, des torchères, des chenets en argent, les ciseleurs se virent chargés de suppléer par le précieux du travail à la vulgarité de la matière qu'ils étaient obligés de traiter désormais. C'est ainsi que dès la fin du XVII* siècle il se forma à Paris une école d'artistes émérites qui, au siècle suivant, prêtèrent leur concours aux orfèvres pour l'exécution des magnifiques ouvrages dont nous venons de parler. Plus tard, quand de nouvelles catastrophes eurent amené une troisième refonte générale de l'argenterie, ces mêmes ciseleurs enrichirent l'orfèvrerie plaquée et fourrée, de façons extrêmement soignées, et donnèrent aux

Fig. 120. — Pot à eau en .irgent repoussé et ciselé, exécuté par François-Thomas Germain (xyiii" siècle).

montures de bronze doré une finesse, une beauté, une perfection telles, que les amateurs les plus raffinés de ce temps, le duc d'Aumont, M. Randon de Boisset, M. de Jullienne, la duchesse de Mazarin, la reine Marie-Antoinette, n'hésitèrent pas à leur ouvrir les portes de leurs cabinets, et à les ranger au nombre de leurs curiosités les plus ])récieuses.

C'est en 1759 que Louis XV, se conformant aux déplorables exemples de son illustre aïeul, envoya l'argenterie royale à la Monnaie, et fit à son tour appel à la générosité de ses sujets. Cette refonte générale amena, une fois encore, la disparition d'une quantité de chefs-d'œuvre et réduisit à un bien petit nombre de spécimens toute cette orfèvrerie si originalement déséquilibrée et si curieusement baroque, qui avait demandé tant d'ingéniosité à composer et tant de talent à embellir. Un brusque revirement dans le goût acheva de la faire disparaître, car à toutes les époques, ainsi que le remarque fort judicieusement M. Labarte, le culte destructeur de la mode a, plus encore que toutes les misères, provoqué l'anéantissement des beaux objets en métal précieux. Mercier, témoin de la capricieuse inconstance de ce temps, s'écriait : « Faut-il donc que l'on refonde tous les ans son argenterie? »

Et, en effet, lorsque, après cette nouvelle secousse, on se reprit à fabriquer de la vaisselle pour la cour et pour la ville, le goût avait brusquement changé. Grimm constatait en 1763 qu'aux contours « arbitraires bizaiTCS et absurdes » on avait substitué partout la recherche des formes « belles, nobles, agréables ». « Tout se fait aujourd'hui à la grecque, » écrivait-il. Cette transformation radicale, stimulée par un engouement encore plus vif peut-être que celui dont la période précédente avait été férue, amena la production d'une argenterie offrant un caractère tout à fait différent, dans laquelle les réminiscences classiques pré-

tendaient jouer un rôle prépondérant, alors que l'admirable main-d'œuvre dont nous parlions à l'instant gratifiait les

ouvrages les plus vastes d'uu iini, d'un [)ii(i('iix, (|ui cou trastaient avec leur importance même.

Fait curieux, celle révolution radical*' dans le goùl n'at-

ténua en aucune façon l'autorité dont nos orfèvres jouissaient au delà de nos frontières. C'est à ces vaillants artistes que toutes les cours européennes continuèrent de s'adresser. Fayolle, de la Fresnaye et Auber, aucjuel on demanda les cadeaux de mariage du dauphin et du comte d'Artois, comptèrent avec François Germain parmi les fournisseurs de Catherine II. Ménière confectionna les présents d'argenterie offerts au sultan. Auguste fut chargé d'exécuter la toilette de l'infante de Portugal, et la foule se pressa pendant tout un mois chez BouUier afin d'admirer le service de table en argent qu'il venait d'achever pour « une cour étrangère «.

Ainsi, jusqu'à la veille de la Révolution, les orfèvres jiarisiens demeurèrent les fournisseurs des princes et des rois, les pourvoyeurs de l'aristocratie européenne. Non])as que les fournitures d'orfèvrerie eussent continué à revêtir l'ampleur et la débordante magnificence qu'elles présentaient au siècle précédent. Il ne s'agissait })lus, à cette époque, de brancards, de caisses d'orangers, de guéridons ni de torchères. Les modèles dessinés par Lalonde, par de Lafosse, par Pineau, par Babel, dont s'inspirèrent les orfèvres pendant les dernières années de l'ancien régime, ne nous montrent, en fait de grandes pièces, que quelques surtouts, des soupières et des pots à oille. Mais le dessin de tous ces objets est d'une élégance ingénieuse, raffinée, et leurs formes toujours gracieuses, cjue complète et souligne une ciselure extrêmement poussée, expliquent la vogue qui demeura fidèle aux orfèvres français.

C'est, en effet, par le précieux du travail que se recommandent les grandes orfèvreries de ce temps, et aussi la quantité de boîtes, de tabatières, de trousses, d'encriers, de chaînes, de cachets, de breloques, de pommes de canne et autres menus objets coquets, gracieux, gentils et délicats, — mignonnes futilités c^ui, par une de ces contradictions

étranges dont riiumanité est coutumière, furent la passion <le cette génération troublée, en parturition de la plus terrible révolution qu'on ait jamais vue. — Il est inutile, croyons-nous, de rappeler que la plupart de ces jolis ouvrages disparurent à leur tour dans la grande tourmente où s'engloutirent les institutions qui pendant plus de huit siècles avaient gouverné notre ]>ays. Quand les ateliers se rou- "vrirent et qu'on se reprit à travailler les métaux précieux, le même jjhénomène qu'on avait pu constater quarante années plus twt ne manqua pas de se reproduire. Le goût, une fois de plus, avait changé, et l'Em- ])ire avait substitué sa froideur un peu sèche, sa raideur un peu grêle, aux formes jilus souples et à l'ornementation })lus grasse et mieux ordonnée du régime jn^écédent.

Seule l'extrême habileté des ciseleurs sui'vécut à ce naufrage général. C'est elle qui continua de donner à l'argenterie une relative valeur d'arl. A ce nu)nient, en effet, la fantaisie était enrégimentée et le caprice banni. David, devenu le grand ins- ])irateur du tenq)s, avait inq)Osé à l'anieublemcnl une livrée froide et guindée, dont les éléments décoratifs étaient empruntés à l'antiquité classique. Percier et Fontaine, ses <leux prophètes, dessinateurs érudits, décorateurs ingénieux, ca|)ables de construire et d'orner les ])lus vastes palais, et de tracer du môme crayon un modèle de soupière

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