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« l’abime que l'Empereur veut combler par l’ensei- « gnement spécial, destiné à ceux qui se proposent « de devenir négociants, industriels ou agriculteurs, «comme les études classiques sont faites pour ceux «€ qui se préparent aux carrières libérales ».
. Sa pensée apparaît avec plus de netteté dans une circulaire qu’il adresse aux Recteurs en 1863 : « Avec « les élèves classiques, on se contente de la théorie, « avec les élèves professionnels on insistera sur la « pratique. Rien ne sera donné à la spéculation pures . « Au lieu de se borner à faire expliquer aux élèves « l'allemand et l’anglais dans les livres, on les for- « cera à parler ; — on les amènera au laboratoire de « chimie pour faire des manipulations ; — sur le « terrain, pour lever des plans ; — dans la cam- « pagne, pour étudier certaines cultures ; — dans «les usines, pour voir fonctionner les appareils. « L'enseignement, en un mot, sera dirigé dans un « esprit d'application ».
Tout cela était, à coup sûr, fort bien pensé et fort bien dit. Mais le tort de Duruy avait été de faire de cet enseignement nouveau une branche de l’ensei- gnement secondaire. Dans ces conditions il n’apparaissait guère propre à former des ouvriers ou même simplement des chefs d'atelier; il devait fatalement prendre un caractère hybride, car si, d’un côté, il semblait devoir remplacer l’enseignement primaire supérieur qui venait de disparaître, de l’autre, étant
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donné dansleslycées et les collèges déjà fréquentés par les enfants de la bourgeoisie, il ne pouvait que difücilement s’adrésser à de futurs travailleurs manuels.
Gréard a très bien mis en lumière cette situation : « Créé en un temps, où l’enseignement primaire su- « périeur venait de disparaître ou d’être effacé des « lois de l’Instruction publique, l’enseignement spé- « cial paraissait le remplacer et cette confusion a «compromis ses intérêts, sans servir ceux de l’en- « seignement primaire » (1).
L'erreur de Duruy se manifeste également dans l’organisation de l’Ecole de Cluny destinée à fournir des professeurs à l’enseignement nouveau. Son directeur, M. Roux, réclamait avec énergie que l’on y organisat le travail manuel :
« Si jusqu'ici, écrivait-il, on ne s'est adressé qu’à « deux organes, l'œil et l’oreille, pour faire parvenir « le savoir à l’esprit des élèves, pourquoi ne pas « essayer le concours d’un troisième organe, la main ; « cet auxiliaire si puissant, tout docile qu'il soit, ne « devient habile que par le travail et l'exercice » (2).
Et il traçait un programme de travaux manuels qu'il est intéressant de citer, car il anticipait celui des écoles nationales professionnelles :
« La scie, la lime, le rabot, le ciseau, le marteau,
(1) Education et Instruction, tome IL, p. 76.
(2) Histoire des six premières années de l'Ecole normale spéciale de Cluny, p. 88.
« sont surtout les outils types, dont il faut ensei- « gner le maniement aux élèves, si l’on veut leur « donner les éléments de cette instruction pratique. « C’est pourquoi nous croyons qu’on doit adopter «pour les travaux manuels de l’école ceux qui, pris « dans la profession du menuisier, du tourneur, du « forgeron, de l’ajusteur, peuvent apprendre aux « élèves à connaître, à débiler, à travailler à assem- « bler les bois et les métaux dans des dimensions ré- « duites. Les ateliers devront comprendre :
« 1° Des forges et des étaux, pour une section de « forge et d’ajustage ;
«2° Des établis de menuisier pour celle des menuisiers ;
«3° Des tours à bois et à métaux pour la section «du tour.
« Les élèves étant ainsi divisés en trois sections : « section de la forge et de l’ajustage; — section de «la menuiserie ; — section du tour ; le travail, dans « chacune d'elles, devra être progressif, aller du «simple au composé. »
Le Ministre ne céda qu’à grand’peine ; et, en fin de compte, l'Ecole en arriva à préparer, assez mal, du reste, des bacheliers. De telle sorte, que les anciens élèves, ayant reçu un enseignement qui n’avait point un caractère propre, durent se caser comme ils purent, et ne jouèrent que par hasard le rôle auquel ils avaient été destinés.
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A l’œuvre de Duruy s'associa M. Gréard qui, jusqu’en 1902, tint dans l’Instruction publique la grande place que l’on sait, et avait vu plus juste et plus loin que son Ministre.
Dans la première partie de sa carrière, comme directeur de l’enseignement primaire de la Seine, il avait commencé l’organisation de l’enseignement professionnel, et c’est à lui qu’on doit les écoles Lavoisier, J.-B. Say, Arago, qui venaient s'ajouter aux écoles Colbert, Chaptal et Turgot. Il créa également une école d'apprentissage, l’école Diderot, et des cours gratuits de couture, de coupe, de dessin linéaire, etc., organisés le jeudi dans les écoles. Ce pouvait être là l’amorce d'une organisation rationnelle de l’enseignement professionnel, mais malheureusement il reprit plus tard les idées de Duruy à propos de cet enseignement spécial, qui devait cependant disparaitre.
Déjà, vers 1865, il s’était produit une tentative pour faire intervenir le Ministère du Commerce dans la création et le fonctionnement de l’enseignement technique ; elle n’aboutit pas, et le rapport de la Commission du Commerce déclara qu'il y avait simplement lieu de s’en remettre au Ministère de l’Instruction publique, pour « généraliser l’enseignement « primaire, et constituer un enseignement littéraire «et scientifique, dégagé des études anciennes ».
En 1879, la Chambre adopta un projet tendant à
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inscrire au budget du Commerce un crédit destiné à subventionner des écoles manuelles d'apprentissage. Le Sénat ne se hâta pas de l’adopter ; on hésitait, en effet, entre les différents systèmes etles deux Ministères concurrents, et ce n’est qu’en 1880, après les études faites par un comité composé de représentants de l’Instruction publique et du Commerce, que l’on put aboutir.
La loi du 11 décembre 1880, qui créait le régime dit Condominium, s'était bornée à comprendre les écoles manuelles d'apprentissage parmi les écoles primaires, et ce n’estquele Règlement d’administration publique du 30 juillet 1881, qui divisa les écoles en deux catégories, et rompit pour la première fois le lien rattachant l’enseignement technique au mi-
nistère de l’Instruction publique.
Gréard, considérant que cette scission était préjudiciable aux deux services, employa toute son énergie à la faire cesser, et obtint le vote de la loi du 30 octobre 1886, sur l’organisation de l’Enseignement primaire, qui rétablissait l’état de choses antérieur (Cf. notamment l’art. 28, S 3).
Naturellement le Ministère du Commerce, dont les prétentions à la direction exclusive de l'Enseignement professionnel allaient s’accentuant, protesta avec énergie et l’antagonisme entre les deux grandes administrations se manifesta dans toute son intensité.
Un tournoi s'engagea au sein de la Commission
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mixte instituée à ce moment, et où M. Ollendorff fut le tenant du Ministère du Commerce, tandis que M. Buisson représentait l’Instruction publique. La discussion fut, de part et d’autre, extrêmement brillante et très complète (4). Ge fut M. Buisson qui l'emporta, et M. Gréard, dontil n'avait fait du reste, que développer les conceptions, fit comme Président de la Commission un rapport, qui concluait au maintien de la loi de 1880 ainsi que de l’art. 28 de la loi de 1886, et, naturellement à l’abrogation du règlement d'administration publique du 30 juillet 1881 ; celui-ci fut, en effet, remplacé par le règlement du 17 mars 1888, qui rétablissait le régime du Condominium, les deux Ministères collaborant, dans des conditions quelque pêu imprécises, à l'administration des écoles professionnelles. Les partisans de l’autre opinion ne se tinrent pas pour battus et continuèrent en toutes circonstances à affirmer, suivant la formule de M. Ollendorff, « que chaque école, suivant son carac- « tère, devait être rattachée à un seul Ministère, « soit à l’Instruction publique, soit au Commerce ».
Leur campagne fut, du reste, facilitée, en fait, par les inconvénients que présentait le fonctionnement d’un système, qui eût eu besoin d’une réglementation minutieuse et rigoureuse, fixant les attri-
(1) C£. les rapports dans le fascicule 46 des Mémoires et documents scolaires, publiés par le Musée pédagogique : Ecoles manuelles d'apprentissages et écoles professionnelles.
butions respectives des deux autorités rivales, et qui, au contraire, élait assez mal défini et donna lieu à de fréquents conflits.
L'art. 69 de la loi de finances du 26 janvier 1892 mit fin à cet état de choses : « Les écoles primaires « supérieures professionnelles dont l’enseignement « est plus spécialement industriel ou commercial, « relèverontà l’avenir du Ministère du Commerce. « et prendront le nom d’Ecoles pratiques de corm- « merce et d'industrie ».
L'usage, qui va cependant se développant tous les jours et consiste à réaliser une réforme par l’inserlion d'un article dans la loi de finances, offre sans doute des avantages de rapidité, mais, quand il s’agit d’une question tant soit peu délicate, il présente des inconvénients assez graves. Le texte présenté n’est ni sérieusement étudié, ni suffisament discuté ; il manque de netteté et de précision, et néglige le plus souvent les détails d'application. C’est ce qui devait nécessairement arriver dans notre cas.
Comment détérminerait-on quels sont les établisments « dont l’enseignement est plus spécialement industriel ou commercial » ? La loi n’indiquait sur ce point aueun critérium; or ce critérium était délicat à établir. Certains prétendaient trouver un mode de différenciation dans le nombre d’heures consacré à l’enseignement pratique. Mais, pour beaucoup de
matières, il est malaisé de déterminer si elles se rattachent à cet enseignement ou à l'enseignement général. On a tenté, il est vrai, diverses classifications, mais aucune de celles-ci n’est absolument à l'abri de toute critique (4).
La Commission mixte avait, sans doute, reçu compétence pour trancher les difficultés qui pourraient se produire et, comme elle comprenait des représentants des deux Ministères, son intervention fournissaitune sérieuse garantie ; mais il ne semble pas qu'elle ait longtemps accompli cette mission et le classement s’est fait d’une façon un peu arbitraire et au gré des circonslances (2).
Or, celles-ci devaient favoriser le Ministère du Commerce. En premier lieu, 1l disposait de crédits budgétaires plus élevés et, à ces ressources offi-
(1) Cf. Steeg, Rapports à la Chambre des députés sur le budget de l’Instruction publique, Exercices 1908 et 1911, (parties relatives aux écoles primaires supérieures). |
Cf. la formule adoptée par l’art. 2 du projet de loi sur l'organisation de l'Enseignement technique (déposé sur le bureau de la Chambre des députés par M. Dubief le 13 juillet 1905, repris en juin 1906 et en juin 1910); — et les discussions auxquelles cet article a donné lieu au Conseil supérieur de l'Enseignement technique, séances des 15 et 16 mars 1905 (Compte rendu dans le Bulletin de l'Enseignement teehnique, 1905).
Cf., R. Leblanc, L'Enseignement professionnel en France, au commencement du XX® siècle.
(2) Le décret du 1° juin 1892 transféra au Ministère du Commerce, 14 écoles primaires supérieures (l’une d'elles a été supprimée en 1895) ; 28 autres ont été transférées successivement depuis 1893.
DONS EURE LE Ne