LA THÈSE DU MINISTÈRE DU COMMERCE
Le mouvement, qui a eu comme résultat d'assurer la prédominance du Ministère du Commerce en matière d'enseignement professionnel, s'explique sans doute, amsi que nous venons de le voir, par un ensemble de circonstances favorables ; maisil faut aussi reconnaître que lesdéfenseurs des droits de ce département invoquaient des arguments qui, brillamment développés, n'étaient pas sans valeur.
En premier lieu, on faisait observer que l’enseignement technique n’est, en somme, que la forme moderne de l’apprentissage. Or, l'apprentissage suppose essentiellement l’action éducatrice du patron, industriel ou commerçant, s’exerçant sur l’apprenti. Si les circonstances empêchent ce dernier de poursuivre son enseignement professionnel à l’atelier et le contraignent à aller à l’école, il n’y a que le cadre qui change, l'opération reste la même. L'industriel fait faire au dehors ce qui avant se faisait chez lui ; mais c’est lui qui agit ou, tout au moins, fait agir.
Dès lors, c’est le Ministère du Commerce, synthèse administrative de l’industrie et du commerce français, qui doit donner l’enseignement technique (1).
Lui seul, au surplus, peut le faire, car, en rapport permanent avec les commerçants et les industriels de France par l'intermédiaire des chambres de commerce et des groupements corporatifs, il peut seul connaître les besoins perpétuellement variables, suivant les temps et Les régions, du commerce et de l’in-
dustrie.
Il semble que ce soit là, du reste, le pivot de l’ar-
gumentation. On oppose l’enseignement général à l’enseignement technique. Le premier, dit-on, présente ce caractère : c’est qu'il est, dans une certaine mesure, immuable et ne varie pas d’un moment à un autre et suivant les localités. Son but, en
(1) Modeste Leroy, Le Minisière du commerce et l'Enseignement technique (Conférence à l’Hôtel des sociétés savantes le 9 janv. 1905). « Il s’agit là d’une œuvre considérable, à laquelle l'Etat ne pourrait « seul suffire. Pour en assurer le succès il y aura lieu de faire « appel aux Chambres de commerce, aux Syndicats patronaux, aux « Syndicats ouvriers, à des ingénieurs, à des professeurs techniques. « Or, ces organismes, ces compétences, n’est-ce pas autour du Mi « nistère du Commerce, quetous sont naturellement ralliés ? N’est- «ce pas ce Ministère qui, mieux que tout autre, pourra s'assurer « leur concours ?
« De tout cela ne résulte-t-il pas d'une façon évidente, que l’En- « seignement technique est lié, et lié de la manière la plus étroite, « à l’organisation du travail industriel et commercial ?
« C'était aux corporations qu'il appartenait jadis de s'occuper de « l'instruction des futurs ouvriers et des futurs employés. Le Mi- « nistre du Commerce a hérité de cette mission... »
effet, est de former l’homme et le citoyen; or, en tous temps et en tous lieux, ceux-ci ont les mêmes besoins, les mêmes devoirs et'doivent posséder dès lors les mêmes connaissances.
On rappelle plaisamment l’anecdote connue de M. de Fontanes qui, recevant dans son cabinet un étranger illustre, consulta sa montre et,jetant un coup d'œil sur le programme d’études, dit avec une satisfaction non déguisée : « En ce moment, dans tous les « lycéesde France,lesélèves de Troisièmecommencent « l'explication du 400° vers, du II° chant de l’Zneïde ». Evidemment, cette discipline et cette uniformité plus que militaires ont cessé d’être en vigueur dans l’Université, et les professeurs peuvent plus librement exercer leur initiative ; mais ils n'en sont pas moins enfermés dans des programmes qui, pour être assouplis, restent cependant rigides. Ceci n’est pas une critique, car 1l serait dangereux de laisser aux éducateurs trop de liberté. Le domaine de l’enseignement général, en effet, est immense.et, comme aucun ensemble de eirconstances n'intervient pour guider le professeur, celui-ci n’obéirait qu’à sa fanlaisie, ou tout au moins à ses façons de voir personnelles. Cette indépendance aurait des conséquences fâcheuses, car il y aurait entre les citoyens des différences d'éducation et, par suite, de conceptions, qui empêcheraient la formation de cette uniformité intellectuelle etde cette conscience nalionale dont l’exis-
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tence est indispensable à la grandeur morale d’un pays.
Bien plus, un même élève passant, d’une année à autre, d’un professeur à un autre professeur, verrait son éducation orientée de manières différentes ; tiraillées en sens divers, son intelligence et sa conscience se formeraient mal et ne recevraient point cette empreinte qui donne à l’homme sa valeur et son caractère propres.
L'Université est donc, par définition, le régulateur de l’éducation nationale, etson rôle principal consiste à imposer à celle-ci une unité nécessaire et féconde. Cette préoccupation d'unité doit donc diriger son action et se manifester dans ses programmes et ses méthodes. Elle doif l'avoir et ne peut pas ne pas l’avoir.
Or, l'unité, logique et indispensable quand il s’agit de l’enseignement général, serait, au contraire, absurde et dangereuse, si l’on voulait l’appliquer à l’enseignement technique. Ici tout est relatif et essentiellement variable. Ce qu'on enseigne aujourd’hui ne sera plus enseigné demain, etl’instruction donnée dans une région de filatures doit être tout à fait différente de celle qui est nécessaire dans un centre métallurgique. Ceci, assure-t-on, s'impose par voie d’évidence et sans qu'il soit besoin d’en faire la démonstration (1).
(1) Conseil supérieur de l’Enseignement technique (Discussion de l’avant-projet de loi sur l’Enseignement technique; séance du
La différence n’est pas moins grande, si, après avoir considéré les programmes et l'enseignement proprement dit, on considère l'éducation qui n’est pas moins importante que l'enseignement luimême.
L'Enseignement universitaire à tous les degrés, par ses tendances générales, la composition de ses programmes, les exemples qu'il emprunte à la littérature et à l’histoire, et même par le caractère de sa morale, forme sans doute la conscience et développe l'intelligence, mais il paraît peu propre à faire naître et grandir les qualités d'énergie, d'initiative et de
combativité nécessaires à l'industriel, au commer-
çant ou simplement à l’ouvrier qui veut arriver. Par la force même des choses, il donne à l'enfant cette impression que l'étude et la culture de l'esprit sont la chose importante de la vie, que ceux qui peuvent s’y adonner sont des privilégiés, de telle sorte que les professions non libérales, frappées d’une véritable infériorité, ne constituent qu'un pis«
45 mars 1905), M. Cohendy, rapporteur : « .… Ainsi que nous l'avons « dit dans notre rapport, c'est un enseignement d’une nature tout « à fait différente, un enseignement qui est ou doit être toujours « en voie d'évolution et de progrès, un enseignement qui doit néces- « sairement, sous peine de perdre sa raison d'être et son utilité, « pouvoir se plier facilement, rapidement, aux transformations « incessantes du commerce et de l’industrie, comme aussi aux « besoins particuliers et variés de chaque région, voire même de « chaque localité... »
aller. Sans doute, il proclame l'égalité entre les hommes, etne manque pas d'affirmer l’utilité des professions manuelles, mais c’est là à ses yeux une utilité de second plan, et elles ne doivent être embras-
sées que par ceux qui ne peuvent pas faire autrement,
Les observations qui précèdent, dit-on, sont loin de constituer des griefs ; en agissant comme elle le fait, l'Université ne fait que remplir son rôle; mais c’est précisément ce rôle lui-même et l’état d'esprit qu’il suppose, qui la mettent hors d’étatde donner l’enseignement professionnel et de répondre aux besoins de l’industrie et du commerce.
Quand les industriels de Lyon lui demanderont de fonder une école professionnelle, elle leur répondra en leur donnant une école primaire supérieure, dont le programme sera presque le même que sielle était établie à Roubaix, à Marseille ou à Bordeaux.
A l'industrie qui réclame des ouvriers, elle offre des jeunes gens qui, sans doute, se seront préparés à le devenir, mais qui ne le seront pas encore.
Le pays a besoin qu’on organise l’apprentissage ; elle, dans ses écoles primaires élémentaires ou supérieures, n’a pu que créer le préapprentissage.
Ainsi que l’on le voit, l'argumentation des parti-
sans du ministère du Commerce est plutôt négative
que positive ; ils n’établissent pas que celui-ci est capable d'organiser l’enseignement professionnel; mais s’attachent surtout à démontrer que son rival est
impuissant à le faire. Et ils multiphent contre ce dernier les attaques les plus violentes. Au lieu de fournir des travailleurs manuels, les écoles primaires supérieures en enlèvent au pays, car elles vont alimenter, non pas l'usine, non pas même les professions libérales, mais la catégorie stérile et tous les jours plus nombreuse des déclassés. Elles ne fournissent guère de sujets qu’à cette bureaucratie inférieure constituée par des mécontents à faible salaire et à grandes prétentions, condamnés pour toute leur existence à la médiocrité et à la gêne (1).
Comment en serait-il autrement ? L'enfant entre à l'école, bien décidé à être, comme son père, un bon ouvrier, mais il a à côté de lui des camarades qui veulent devenir instituteurs ou employés de bureau. De ses conversations avec eux, va naître cette idée, qu'il y a deux catégories de travailleurs, ceux qui portent jaquette, gardent les mains blanches, et, bien abrités, font une tâche peu fatigante, et ceux qui, revêtus de la blouse ou du bourgeron sali, ont les mains calleuses et s’épuisent en rudes efforts dans l'enfer de l’usine. Comme la portée de son esprit est encore faible, il ne voit pas plus loin que les apparences et, très naturellement, voudra être des premiers.
(1) Cf. notamment Ollendorff, rapport à la Commission mixte de 1886-87.