‹ L'Organisation centrale de L'Enseignement professionnel: La Question du rattachementChapitre 30 sur 50 · LOUE · texte numérisé non relu

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qu'ils songeassent alors à grouper en un faisceau unique toutes les formes d'enseignement.

C'est, en 1895, que M. F. Picavet dans son beau livre l'Education, propose de mettre « à la place « d’un Ministère de l’Instruction publique, un Mi- « nistère de l'Education nationale (1).

« Ce Ministère, dit-il, aurait à diriger ou à sur- « veiller toutes les maisons d'enseignement public et «privé. Pour les autres Ministères, 1l organiserait « les écoles dont ils auraient besoin, il s’occuperait «enfin de tout ce qui peut nous faire, plus complè- «tement, citoyens et hommes.

« Auprès de lui et pour les mêmes raisons, un « Conseil supérieur de l'Education nationale rem- « placerait notre Conseil de l’Instruction publique. « L'Université y enverrait des administrateurs, pro- « fesseurs, répétiteurs ou instituteurs. Les écoles qui « relèvent actuellement de l’Instruction publique, « celles qui dépendent des autres Ministères ou qui

tion nationale » prononcés à la Convention le 24 décembre 1792, par H. Bancal.

Projet « d'Education du Peuple français » présenté à la Convention, le 26 juin 1793, par Lakanal.

Plan « d'Education nationale » de Michel Lepelletier présenté à la Convention par Maximilien Robespierre, le 13 juillet 1793.

Projet de Décret sur « l'Education nationale » présenté à la convention par Léonard Bourdon, etc., etc. à

(1) Picavet, L'Education, p. 175, 176. — Cf., du même auteur, « Un Ministère et un Conseil d'éducation nationale » (Revue internationale de l'Enseignement, septembre 1906, p. 237).

«n’ont aucune attache officielle, l’Institut et les « Sociétés savantes, le Commerce, l'Industrie, l’Agri- « culture et les professions libérales, y auraient leurs « représentants...»

Dans un discours prononcé à la clôture d’un Congrès de la « Ligue française de l’enseignement, » M. Aristide Briand reprit cette idée qu'il fit sienne et à laquelle il apportait l'appui de sa grande autorité :

« .… Ce que je voudrais voir, je n’ose pas dire ce « que je voudraisfaire, tant je sens fragile ma fonc- « tion entre mes mains, ce qui sera un jour à la « place du beau département que j'ai l'honneur de « diriger et que j'aime, je voudrais voir un Ministère « élargi, qui ne serait plus le Ministère de FInstruc- « tion publique, mais le Ministère de l'Education « nationale, auquel seraient rattachées toutes les « catégories d'enseignement professionnel, pratique « ou autre, Ministère où il y aurait des directeurs « techniques, dont le voisinage serait favorable au « milieu, qui exerceraient une heureuse influence « sur les Conseils de l’Université, lesquels s’ouvri- .« raient ainsi à la lumière, à la chaleur de la vie « moderne (1)... »

Plus récemment enfin, M. Steeg s’est déclaré ardemment partisan de cette combinaison :

(1) Congrès d'Angers, 1906 (Bulletin de la Ligue française de l'En« seignement, 1906, p. 453).

PAPA Vues

« On croit généralement qu’il n’existe en France, « écrit-il, qu’un Ministère et qu’un Budget de lIns- « truction publique. C’est une erreur : il est aisé de « le montrer. Il y a autant de ministères de l’Ins- « truction publique que de Départements ministé- « riels. Chacun de ceux-ci s’efforce, en effet, d’avoir « des établissements scolaires, des professeurs, des « inspecteurs, parfois des élèves, toujours des em- « ployés et des bureaux chargés d'organiser leurs « divers enseignements » (1).

A l’appui de son affirmation, 1l cite notamment le ministère des Affaires étrangères, qui a des établissements d'enseignement supérieur et secondaire en Orient, — le ministère des Travaux publics duquel dépend l'Ecole des Ponts et Chaussées, — le ministère de l'Intérieur, qui s’est chargé, sans qu'on sache trop pourquoi, des aveugles, des sourds-muets et des pupilles difficiles ou vicieux de l’Assistance publique, — le ministère de l'Agriculture, avec ses professeurs départementaux et spéciaux, ses écoles d'agriculture et d'élevage, ses fermes-écoles, ses écoles vétérinaires ou forestières. La Chancellerie elle-même donne l'enseignement aux jeunes filles, à Saint-Denis, à Ecouen et aux Loges; et, en dehors

(1) Revue Bleue, 2 novembre 1907, « Un Ministère de l'Education nationale ».

Cf. Rapport à la Chambre des députés sur le projet de Budget. de l'Instruction publique, Ex. 1908, p. 10 et suiv.

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de ses écoles spéciales, qui sont ici hors de question, le Minisière de la Guerre entretient un établissement d'enseignement secondaire, qui lui coûte fort cher, le Prylanée militaire de La Flèche.

C'est naturellement, et ceci n’a rien qui doive nous étonner, le Ministère du Commerce qui, en cette matière, a joué le plus grand rôle et commis le plus d'usurpations, puisqu'il a institué et dirige une véritable Université avec un enseignement à trois degréset dont le budget total approche de 40.009.000.

Ces différents établissements, nés des circonstances et de la préoccupation de répondre à des besoins professionnels, se sont créés et multipliés sans plan d'ensemble et gaspillent, en les laissant s’orienter dans des sens différents, des efforts qui, combinés, pourraient produire des résultats bien supérieurs.

Il y a là, non seulement une perte de travail et de temps, mais encore une perte d'argent également fàcheuse.

Cette situation s’explique, d’abord par la tendance générale qu'ont les administrations à développer leurs attributions et à augmenter le nombre des fonctionnaires qui sont sous leurs ordres.

M. Steeg fait, du reste, observer qu'il s’agit là, moins d’un cas particulier, que de la manifestation d’un esprit qui sévit dans les différents Ministères.

« L'action des différents Ministères, écrit-il, n’est

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« jamais concertée. Ils sont séparés par une rue... « un monde. Chacun redoule de voir réduire ses « attributions, diminuer ou obscurcir son autorité. « Le Ministre ne consentirait pas à avoir sous ses « ordres moins de directeurs, les directeurs moins « de chefs de bureau, les chefs de bureau moins « d'employés. Chaque administration prend plaisir « à s’enfler. Volontiers elle juge de l'utilité de son « rôle au nombre des fonctionnaires dont elle dis- « pose, de la certitude de sa durée, au chiffre des « crédits qu’elle dépense (1). »

Mais, en ce qui concerne spécialement l’action du Ministère du Commerce en cette matière, et ses incursions sur le domaine de l’enseignement, il faut reconnaître, et l'honorable écrivain que nous analysons est le premier à le constater, qu’il s’y joint une autre cause, — c’est la faute de l’Université ellemême.

« Elle s’est trop désintéressée de l’utile. Eile a «trop exclusivement aimé la culture générale. Long- « temps elle s’est obstinée dans la formation pure- «ment littéraire des esprits. Il lui semblait que la dé- « licatesse du goût, la connaissance des sentiments « permanents du cœur humain, la faculté de les tra- « duire avec une élégante précision, armaient suffi- « samment les jeunes gens pour la vie. Les sciences,

(1) Op. et loc. cit.

« cependant ont fini par envahir les programmes sco- « laires et l’enseignement scientifique donné par « l’Université a été de tout premier ordre. Seule- « ment il est demeuré, lui aussi, essentiellement spé- « culatif, ignorant ou dédaigneux des applications « possibles. »

C'était là, à coup sûr, une conception erronée, mais 1l faut se garder de confondre une erreur passagère avec un vice inhérent à la nature et au fonctionnement même de l'Université. Celle-ci, du reste, a, la première, reconnu sa faute ; un esprit nouveau l'inspire, et elle cherche, de très bonne foi, à adapter son enseignement aux exigences de la vie contemporaine. C’est ce que nous avons nous-même déjà constaté. |

Elle mérite donc qu’on lui fasse confiance, et, sans exclure de la direction des divers enseignements ceux qui pourraient lui apporter un concours utile, qu’on lui laisse le soin de surveiller cette « collaboration continue et cordiale » et « d’instruire la jeu- « nesse du pays, de la munir des notions d’ordre gé- « néral et particulier, des connaissances théoriques « etdel’habileté pratique, qui lui permettront de s’en- « gager dans la lutte pour l'existence avec la certi- « tude qu’elle y apportera l'énergie, l'intelligence et « la souplesse nécessaires ».

En somme, si nous comprenons bien la pensée qui devrait inspirer la création du Ministère de l'Educa-

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tion nationale, ils’agirait, moins de charger la vieille Université de donner les enseignements de tous ordres, que de grouper tous ces enseignements, avec leurs caractères, leurs méthodes, leur originalité, en une sorte de vaste consortium sous une direction unique, qui assurerait la convergence de toutes les bonnes volontés, — et aussi avec un seul budget, ce qui permettrait de réaliser d’appréciables économies.

C’est là un point sur lequel on ne saurait trop insister, et nous devons, encore une fois, citer Les termes dont se sert M. Steeg : « Cette éducation nationale, « dit-il, en effet, nous ne pensons pas qu’on doiveen « confier l’exclusive direction à une catégorie d’édu- « cateurs professionnels, professeurs diplômés, pé- « dagogues patentés. Elle doit être organisée et sur- « veillée par tous ceux qui sont capables de proposer a des idées, de provoquer des initiatives, de mettre à « son service la compétence que leur confère, soit « l'étude, soit le contact des réalités, soit la participa- « tion à de grands intérêts » (1).

Cette conception ne serait, au demeurant, qu’une application de la loi de la division du travail, qui n’a pas moins d'importance dans le domaine de l’action sociale, que dans celui de la production économique. En matière d'administration, ce principe, en grou-

(1) Op. cit., Revue bleue, p. 558 ; Rapport Budget, 1908, p. 12.

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pant ensemble toutes les fonctions sociales de même ordre, doil avoir pour résultat de prévenir « la dispersion des efforts et d’en assurer par suite l’efficace coordination ».

Cette conception présente évidemment un caractère général, qui déborde considérablement le problème de l’enseignement technique. Mais, avec cette portée générale, et bien qu’elle ait été formulée par des hommes qui sont avant tout des hommes de réalisation et de pratique, elle n’a pas encore prisle caractère positif d’un projet dé loi (1). Elle apparaît donc avec un caractère un peu lointain. C’est ainsi que, tout en s’en déclarant partisan, M. Millerand en renvoyait la mise en application à une époque indéterminée :

« Je suis, en effet, disait-il, de ceux qui pensent «qu’un jour viendra, où l’enseignement technique «sera réuni dans une même maison qui groupera « tout ce qui, en France, est relatif à l’enseigne- « ment » (2).

(1) M. Bourrey affirme cependant que le 8 décembre 1911, M. Steeg, alors qu'il était Ministre de l’Instruction publique, aurait saisi le Conseil des Ministres d’un avant-projet qui, dans ses grandes lignes, réalisait d'assez près la conception d’un Ministère de l'Éducation nationale. Son département se serait concerté, en vue de l’organisation à établir, avec les autres Ministères et notamment avec ceux du Commerce et de l’Agriculture. Mais, comme ces derniers ne devaient jouer dans la combinaison qu’un rôle subordonné, ils la virent d'assez mauvais œil et il n’y fut pas donné suite (Le problème de l'apprentissage et l'Enseignement technique, 1913),

(2) Allocution prononcée à l'Hôtel des Sociétés savantes en juin

Mas, en attendant, cela ne l'empêchait pas de déclarer qu’il ne fallait pas enlever l’enseignement technique au Ministère du Commerce, pour en faire le « dangereux cadeau » à l'Université.

Cependant, si l’on considère réellement qu’il faille en arriver un jour à grouper sous une direction unique les formes diverses de l’enseignement, 1l semblerait logique de faire une application immédiate de cette théorie à l’enseignement professionnel, qui n’est encore détaché qu’à demi du ministère actuel de l'Education nationale, et que l’on pourrait y ramener sans trop de peine.

C'est bien, du reste, ainsi que le comprend M. Steeg, et peut-être est-ce là l'aspect pratique de son système ; l'exposé qu'il en fait se termine parune affirmation très précise à ce sujet. |

Il voit, dans la rivalité existant entre le Ministère de l’Instruction publique et celui du Commerce, l'exemple le plus caractéristique des inconvénients que peut entraîner cette répartition de l’enseignement entre les différents Ministères (1) et les argu-

1907, à la suite d'une conférence de M. Dubief sur l'Enseignement technique industriel et commercial.

(1) M. Viviani s’exprime de la même manière dans son rapport à Ja Chambre des députés sur le projet de Budget de l’Instruction publique (Ex. 1912) : « … Il faudra, cependant, un jour, d’une « main virile, trancher la difficulté : c’est là une action de Gouver- « nement, une action collective et l’on ne peut, si l’on tente de « fonder le Ministère de l'Education nationale, laisser s’éterniser la « dispute intéressée où des administrations rivales et des minis-

ments qu'il invoque sur ce point sont précisément ceux que nous avons développés dans un précédent chapitre.

Aussi les partisans de la compétence du Ministère du Commerce en matière d'enseignement professionnel ont-ils,en général, attaqué plus ou moins violemment la thèse d'un Ministère de l'Education nationale.

Si M. Millerand admet qu’elle pourra se réaliser un jour, M. Dubief, tout en la déclarant séduisante, ne veut y voir qu'un rêve :

« Quant à ce Ministère de l'Education nationale, « dont on parlait, ah ! certes ! j'en souhaite la venue, « mais ce n’est qu’à travers les nuages, dans les loin- « tains horizons, que je peux l’apercevoir. A cette « évocation, j'ai un peu l’impression pour notre pays, « d’un rêve. J'en vois, j'en devine, j'en appelle la « réalisation, mais je sens que bien des générations « se succèderont avant que cet espoir devienne la vé- « rité des temps. N’escomptons donc pas un avenir a si lointain; contentons-nous de voir les choses « telles qu’elles sont » (1).

M. Modeste Leroy s’exprimait le même jour (2) d’une façon moins favorable encore :

« tères intéressés défendent leur bien avec une âpreté d’autant plus « singulière que tout cela est le domaine de la nation et non leur « domaine propre. »

(1) Discours prononcé le 12 décembre 1907 (V. note suiv.).

(2) Conférence faite à l'Hôtel des Sociétés savantes, sous la Prési-

« J'ai estimé. que réponse devait être opposée de « suite à certaine utopie de Ministère de l'Education « nationale, couvée depuis longtemps dans une mai- « son sise rue de Grenelle.

« Le projet Massé tend à réaliser le rêve cher à « M. Steeg de Ministère de l'Education nationale. « Fort heureusement pour la prospérité de notre pays « ce n’est qu’un rêve... et un rêve d’universitaire, ou « plutôt de l’Université ».

Quoi qu’il en soit de cette argumentation et de ces attaques, la conception que nous venons d'exposer se rattache à notre sujet parce que, en attendant même sa réalisation plus ou moins prochaine, elle a comme conséquence immédiate et pratique d'affirmer la compétence du Ministère de l’Instruction publique en matière d'enseignement professionnel.

dence de M. Dubief, le 12 décembre 1907, sur la question des écoles primaires supérieures et de l’enseignement technique. — Cf. du même orateur le discours prononcé à la séance solennelle du Congrès dé Roubaix le 4 novembre 1911.

M. Cruppi formule la même opinion que M. Dubief ; Pour l’expansion économique de la France, p. 38 et suiv.

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