CHAPITRE IX
DU PRÉAPPRENTISSAGE DANS SES RAPPORTS AVEC LE CONFLIT ACTUEL ENTRE LES MINISTÈRES DE L’INSTRUC- TION PUBLIQUE ET DU COMMERCE.
Il n’est pas nécessaire de prouver l’existence de ce don merveilleux, qui permet aux enfants d’apprendre d’autant plus facilement qu'ils sont plus jeunes, — etil suffit de rappeler la somme énorme de connaissances diverses, que leurs jeunes cerveaux amassent pendant les premières années de la vie.
Aussi, est-il naturel que l’on profite de cette faculté pour leur instruction, et, c’est vers l’âge de 6 à 7 ans, que l’on commence pour eux l'éducation de l'esprit ; tout le monde reconnaît que ce serait perdre un temps précieux, que d’attendre l'âge de 12 à 13 ans pour commencer à les instruire.
Pourquoi ne ferait-on pas pour l’enseignement professionnel ce que l’on fait pour l’enseignement général ? Les raisons d’agir de la sorte sont, en eftet, égales sinon plus fortes dans le premier cas que dans le second.
En premier lieu, il faut remarquer, que ce qui travaille chez le jeune enfant, c’est moins la raison que la mémoire et surtout l'instinct d'imitation. Or, n'est-ce pas l’imitation, qui est à la base de l’apprentissage, et même de la partie, que l’on pourrait appeler matérielle, de l’enseignement professionnel. D'autre part, l'exercice d’un mélier exige une certaine adaptation des muscles et de la main, qui s’obtient d'autant mieux que le sujet est plus jeune. Enfin, les premières opérations d'éducation professionnelle auront pour l'enfant presque le caractère d’un jeu, de telle sorte, qu’en l’y astreignant, on ne risque pas de le fatiguer, mais on arrivera, au contraire, à le délasser de la fatigue du travail intellectuel.
Dans ces conditions, il serait évidemment logique d'organiser à l'école primaire élémentaire, cette sorte d'enseignement préparatoire, que l’on désigne, en général, sous le nom de préapprentissage.
Il ne s’agit pas, bien entendu, de faire apprendre à l'élève un métier déterminé (1). Ceci aurait, en
(1) Cf. Congrès international de l'Enseignement technique industriel et commercial, Bordeaux 1895; compte rendu, p. 157 : « .… Si « l'enseignement primaire élémentaire ne peut pas comprendre « d’enseignement professionnel proprement dit, à cause de l'âge « des élèves, il doit être néanmoins, dans la plupart des cas, un « commencement de préparation à la vie ouvrière, c'est-à-dire « qu’il doit, en permettant d'apprécier les aptitudes de l'enfant, lui
effet, plus d’inconvénients que d'avantages, car outre qu’à cet âge, l'enfant est, physiquement et intellectuellement, incapable de recevoir une telle éducation, on risquerait de lui imposer une vocation prématurée et artificielle, qui pourrait étouffer les manifestations de sa vocation véritable.
Ce que l’on veut, c’est simplement assouplir et former sa main et ses muscles.
Il faut, du reste, remarquer qu’une telle tâche est utile, non seulement au point de vue de la formation professionnelle, mais encore à celui de la formation générale. L'homme est un corps et un esprit ; pourquoi ne pas développer parallèlement celui-ci et celui-là. Dans quelque situation qu'il se trouve, il aura besoin de se servir également de son intelligence et de ses mains; pourquoi ne pas l’instruire à tirer le meilleur parti possible de l’une et des autres ?
Cependant, on néglige le plus souvent de le faire, et, par suite de cette lacune de l’enseignement primaire, on arrive à ce résultat que la plupart des enfants et, plus tard, la plupart des hommes sont maladroits. Cette gaucherie et cette maladresse originelles se retrouvent souvent même chez les ouvriers, qui ont appris un métier exigeant de la
« donner le goût et le respect des occupations manuelles. » (Extrait d’un vœu de la section industrielle).
dextérité ; et, très experts pour les choses de leur profession, ceux-ci resteront souvent gauches et empruntés, dès qu'il s’agira de faire autre chose.
À plus forte raison, en est-il de même pour les personnes qui exercent une profession où l’habileté de la main n’est pas nécessaire. Elles se trouvent, dès lors, dans un état d'infériorité permanente, et, pour les menus actes de la vie courante, ne s’agit-il que d’un meuble à fixer ou d’un clou à planter, elles demeurent tributaires des ouvriers spécialistes.
Cette observation répond à l’objection que l’on fait parfois, à l’organisation du préapprentissage à l’école primaire. Cela serait bon, affirme-t-on, si tous les enfants qui vont à cette école étaient destinés à exercer un labeur manuel ; mais il en est beaucoup qui gagneront autrement leur vie et, pour eux, un enseignement professionnel, même élémentaire, correspondra à du temps perdu. Les observations qui précèdent prouvent, au contraire, que cet enseignement sera utile à tous, car tous, dans des conditions diverses, seront également appelés à se servir de leurs mains.
Il aura même une utilité d’un autre ordre ; il relèvera le travail manuel aux yeux des enfants (1). Actuellement, ceux-ci sont habitués à ne voir de su-
périorité que dans le labeur intellectuel : c’est à
(1) Cf. E. Delorme, L'apprentissage et l'enseignement technique.
AR GNEE
ceux qui y excellent que vont les récompenses et les éloges des maîtres ; quand ces récompenses et ces éloges s’adresseront aussi au travail manuel, celui-ci sera, par suite, ennobli aux yeux des jeunes élèves.
Enfin, l’organisation de ce pré-enseignement professionnel aura comme conséquence de révéler des vocations ouvrières qui s’ignorent. En luttant ainsi contre la matière et en l’assouplissant, l’enfant sentira la beauté et s’iniliera aux joies de la vie de l’ouvrier; cette considération, jointe à celles qui précèdent, arrivera peut-être à diminuer ce mouvement, qui pousse tant d'enfants vers ces carrières bureaucratiques ou semi-libérales, où ils risquent fort de ne trouver que gêne et déception, et qui enlève à l'atelier les jeunes gens les mieux doués.
Aussi, aujourd’hui, et, bien que quelques timides essais tentés à Paris (1), ces dernières années, n’aient pas encore donné de résultats bien probants, tout le monde est-il d'accord pour reconnaître les avantages d'un préapprentissage généralisé et organisé dans toutes les écoles non-rurales, ces dernières devant donner l’enseignement agricole dont nous parlons ailleurs.
Cette organisation ne présenterait pas de difficultés pratiques. Dans certains cas, l’on pourrait faire
(1) Cf. Observations présentées par M. Rocheron à la séance du 3 octobre de la section XII du Congrès de Roubaix (1911). Cf. Astier et Guminal, L’Enseignement technique, 2° édit., chap. 1v.