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Le Ministère du Travail, du reste, n’est-il pas déjà chargé de veiller à la bonne exécution des contrats d'apprentissage, ne devrait-il pas, également, avoir la surveillance de l’enseignement qui à pour rôle de remplacer l'apprentissage en voie de disparaître ?
D'une façon générale, il est le protecteur et en quelque sorte le tuteur de l’ouvrier et surtout du futur ouvrier : par les lois ou les règlements qu’il provoque, par l'intermédiaire de ses inspecteurs, il veille à ce que celui-ci ne soit pas surmené, à ce qu’il rencontre à la fabrique ou à l’usine un milieu hygiénique, à ce qu’il soit protégé contre les dangers matériels auxquels le travail peut l’exposer, est-ce que cette tutelle nécessairene devrait pas s’étendre à l’enseignement professionnel et veiller à ce qu’il soit donné à l’enfant soit dans l'établissement industriel où il est occupé, soit dans un établissement spécial ?
Pour tout cela, ne serait-il pas au moins aussi qualifié que le Ministère du Commerce ?
Suivant une expression employée plus haut, celui-ci représente l'intérêt du produit. Sans doute cet intérêt exige que les apprentis reçoivent l’enseignement technique, de façon à assurer, à la fois, la qualité et la quantité de la production ; mais ce serai se tromper que de voir là la seule utilité de l'apprentissage ou de l'éducation spéciale qui le doit remplacer. Cette éducation doit avoir également pour but l'intérêt du travailleur.
Cette considération n’est point purement théorique, elle a aussi des répercussions pratiques.
Le Ministère du Commerce organise surtout l’enseignement professionnel avec le concours des groupements patronaux qui dépendent de lui ; le Ministère du Travail l’organiserait avec le concours des syndicats ouvriers qui lui sont rattachés.
Dès lors, suivant qu’il subira l’une ou l’autre direction, cet enseignement pourra revêlir un Caractère très différent.
Dans un cas, on s’occupera de la production, rien que de la production ; on cherchera à former des ouvriers qui puissent entrer dans une usine déterminée, et, dans cette usine, produire vite et bien. Et, en effet, nous avons vu que c’est bien là ce que l’on reproche au Ministère du Commerce, et ce que, du reste, lui-même avoue en s’en faisant un titre. Cet esprit se traduit par la spécialisation outrancière dont nous avons donné des exemples.La Chambre de commerce qui, par exemple, a collaboré à la fondation et participe au fonctionnement d’une école de tissage de Roubaix, veut préparer des ouvriers uniquement pour le tissage et plus particulièrement pour le tissage dans les manufactures de cette ville ; nous avons vu plus haut comment on s’y prend pour cela. Que le travailleur qui vient, par suite d’une circonstance quelconque, à quitter ces usines auxquelles il était destiné se
trouve dépaysé, que ce qu'il a appris ne lui serve plus à rien, et qu’il lui faille recommencer ailleurs un autre apprentissage, peu importe. Le Ministère du Commerce et l’enseignement qu’il donne restent dans leur rôle en ne s'occupant que du produit, ce n'est pas à eux qu'il appartient de protéger le travailleur.
Le Ministère du Travail, utilisant le concours des syndicats, aurait naturellement une autre attitude, s’il se conformait, comme il est vraisemblable, au programme général qui doit être le sien. Il ferait entrer en ligne de compte l'intérêt du travailleur et lui donnerait peut-être la préférence. |
A la vérité, cette conception n’est point nécessairementet toujours opposée à la précédente, alors surtout qu’il s’agit de l'Enseignement professionnel. Si le patron a intérêt à ce que son ouvrier produise vite et bien, c'est également là l'avantage du second.
Mais, sur certains points,il peut y avoir divergence; c’est spécialement ce qui arrive dans l'exemple que nous avons cité. Il est dangereux pour le futur ouvrier de recevoir un enseignement professionnel trop spécialisé, et qui l’expose au chômage. Pour pouvoir éviter celui-ci, pour n'être pas absolument à la merci de son patron, il est nécessaire que l’éducation technique qu’il a reçue puisse lui servir, en quelque endroit qu'il aille, et, sinon lui ouvrir
l'entrée de toutes les usines, au moins lui faciliter l'exercice d’un groupe de professions similaires. |
La même opposition peut se manifester à un point de vue plus délicat. L’entente entre les ouvriers et les patrons est évidemment souhaitable, et, aussi bien le Ministère du Commerce que celui du Travail, doivent se préoccuper de la réaliser. Mais elle peut l'être de deux manières très différentes, soit par la soumission absolue de louvrier au patron, soit par la collaboration du capital et du travail traitant sur un pied d'égalité.
Le premier point de vue sera, sans doute, celui du Ministère du Commerce, et ceci n’est point dit pour en tirer contre lui un reproche. Que doit-il vouloir, en effet ? Que nos industries prospèrent, qu'elles luttent victorieusement contre la concurrence étrangère, que le chiffre de nos exportations augmente, tandis que diminuera l’importalion des produits manufacturés. Mais ce résultat sera d’autant plus facilement obtenu, que l’on tirera davantage des ouvriers, en leur donnant moins. Aussi, est-il vraisemblable que dans les écoles dirigées par le Ministère du Commerce, et qui seront des écoles surtout patronales, on instruira les enfants à la soumission envers l'employeur, et on leur apprendra plutôt leurs devoirs ‘envers ce dernier, que leurs droits.
À l'inverse, il est à présumer, que, dans les établis-
sements dirigés par le Ministère du Travail, un esprit tout différent présiderait à l'éducation. Les élèves seraient tenus au courant de la législation ouvrière et du mouvement social, et apprendraient à défendre leurs intérêts contre leurs patrons.
Quelle est celle de ces deux conceptions qui vaut le mieux? — nous n’avons pas à le rechercher ici ; mais, Ce qui est certain, c’est que les mesures de protection, votées par le législateur, ont pour but, en même temps que l'intérêt des ouvriers, l’intérêt général, et celui-ci exige que les intéressés veillent à leur application et sachent faire respecter leurs droits.
Quant à la compétence des deux Ministères, elle esi au moins égale. Sans doute, le Ministère du Travail n’a pas ces traditions et cet esprit pédagogiques dont nous avons établi l'importance, mais le Ministère du Commerce ne les possède pas davantage. Au. point de vue technique, l’enseignement donné avec le concours d’une élite d'ouvriers ou employés vaudrait celui donné sous la surveillance des industriels ou des commerçants. Les faits le prouvent, du reste, et les écoles ou cours professionnels organisés par les groupements syndicaux (1) donnent des résultats
(1) Cf. les rapports présentés au nom des industries du Livre au Congrès national d’apprentissage tenu à Roubaix en octobre 4914; \
d’une valeur équivalente à ceux de l'enseignement fonctionnant sous la direction des groupements patronaux.
Dans ces conditions, et puisqu'il apparaît que le Ministère du Travail aurait pu invoquer de bonnes raisons, pour réclamer une part dans l’organisation de l’enseignement professionnel, on peut se demander . pourquoionn’aélevé, en son nom, aucune prétention:
Cela s’explique par différentes raisons.
En premier lieu, il ne faut pas oublier que ce Ministère, créé avec des directions empruntées à d’autres Départements, n’a été doté que de crédits assez faibles (1), et s’est contenté d’un assez petit nombre d'employés nouveaux. Or, à partir du moment de sa création, les lois sociales dont il avait à assurer l’application se sont multipliées rapidement, en soulevant à chaque fois des difficultés nombreuses. D’autre part, en vue de préparer l’évolution de la législation ouvrière, il a dû s’occuper d’études délicates, ainsi que de l’établissement de statistiques ardues ; — ce qui a absorbé une part de son activité. Enfin, il est très rapidement devenu autant, sinon davantage le ministère de la Prévoyance
(1) Le projet de Budget (1913), adopté par la Chambre des députés le 15 mars 1913, alloue au Ministère du Travail et de la Prévoyance
sociale 106.506.564 francs sur un budget total (dépenses) de 4.679.349.929 francs.
sociale que le ministère du Travail; il a été, de la sorte, amené à se préoccuper, moins de la préparation ou de l’organisation du travail lui-même, que de la protection des travailleurs ; cette dernière tâche,qu’estvenue augmenter matériellement la mise en vigueur de la loi sur les retraites ouvrières, s’est manifestée tellement écrasante, qu'il ne peut pratiquement songer à en assurer une autre.
Il faut remarquer, en outre, que si, dans les pages qui précèdent, nous avons considéré l’Enseignement professionnel comme destiné à remplacer complètement l’apprentissage, c’est-à-dire à former la masse des ouvriers, c’est là une conception qui est, sans doute, celle de l’avenir, peut-être un peu celle du présent, pas du tout celle du passé.
Jusqu’à ce jour, en effet, ce n’est que très exceptionnellement, que les établissements d’enseignement professionnel ont formé des ouvriers, et encore ces derniers sont-ils plutôt des artisans, souvent presque des artistes, destinés à occuper à l'atelier une situalion, qui les placera au-dessus du prolétariat proprement dit.
Dans leur ensemble, les écoles dont nous nous occupons, étaient, suivant une expression que nous avons plusieurs fois répétée et qui est, du reste, classique, destinées à former les « sous-officiers de l’armée du travail», c’est-à-dire les chefs d'atelier les contremaitres, les petits patrons, et ce per-