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CHAPITRE XII

APPRÉCIATION GÉNÉRALE SUR LES DIFFÉRENTES THÈSES OU SYSTÈMES PROPOSÉS A L'OCCASION DU RATTACHE- MENT DE L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL.

Tout d’abord, et pour la simplification du raisonnement, nous rejetterons, en dehors de l'exposé qui va suivre, les considérations relatives au Ministère du Travail et nous ne nous préoccuperons qu’accessoirement du Ministère de l'Agriculture.

Nous en avons parlé, en effet, parce qu’il était nécessaire de préciser leur situation à l’égard de l’enseignement professionnel, et quelques-unes des remarques que nous avons faites à leur sujet pourront nous servir plus loin ; mais, puisque l’un ne demande encore rien et que l’autre se contente du lot qu’on lui laisse et qu’on ne lui conteste pas, ce n’est pas à leur égard que se manifeste avec acuité la nécessité d'innover. Il n’y a, en somme, comme parties au procès que nous avons à étudier et à juger, que le ministère de l’Instruction publique et le Ministère

du Commerce ; nous parlerons donc surtout de ceuxci et des arguments invoqués pour ou contre eux.

Il y à d’abord une première idée qu'il faut affirmer, c'est que ce conflit doit absolument être solutionné, car il meten péril l’enseignement professionnel, précisément à un moment, où celui-ci apparaît devoir être développé et complété, pour prendre la place de l’apprentissage qui disparaît et qu'on doit renoncer à faire revivre sous sa forme ancienne.

Sur ce point tout le monde est d'accord, et tous les auteurs qui se sont occupés de la matière proclament énergiquement que, si plus de progrès n’ont pas répondu à beaucoup de bonnes volontés et à beaucoup d'efforts, c’est à cause des luttes engagées entre les Départements ministériels intéressés.

On comprend, en effet, qu’une situation, au cours de laquelle certains établissements ont changé plusieurs fois de direction, tandis que d’autres réclamés par les uns, retenus par les autres, ont été ou sont encore sur le point d’en changer, — que le régime qui, en faisant dépendre le sort d’une école de la répartition des programmes, fait intervenir dans l'établissement de ceux-ci des considérations qui n’ont rien de pédagogique, — que l'existence de professeurs qui résistent ou cèdent aux surenchères dont ils sont l’objet, — que les tiraillements et les marchandages, dont nous avons parlé dans les pages qui précèdent, — aient également pour effet d'empêcher l’en-

seignement professionnel de produire sa pleine utilité.

Mais, si le conflit doit absolument être solutionné, quelle solution doit-on lui donner ? Et d’abord faut-il que cette solution soit radicale ét consiste à attribuer intégralement l’enseignement professionnel à un seul Ministère, ou doit-elle être transactionnelle et s’eflorcer de concilier les prétentions opposées ?

Nous parlerons d’abord de la première conception.

Il faut remarquer, en premier lieu, que si nous prenons l'expression d'enseignement professionnel dans son sens large, c’est-à-dire eh faisant rentrer dans cette dénomination le préapprentissage, le Ministère du Commerce ne peut pas le revendiquer dans son intégralité, puisqu'il ne saurait raisonnablement élever la moindre prétention en ce qui concerne les écoles primaires élémentaires.

Mais il peut, tout au moins, réclamer la grande ma- Jorité des écoles primaires supérieures. Si, ni le régime actuel, ni le système indiqué dans le projet de loi en ce moment en instance devant le Parlement, ne les lui donnent, nous savons qu’on a déclaré qu’elles devraient toutes disparaître : leur popula. tion se diviserait en deux groupes ; l’un allant dans les établissements d'enseignement secondaire,

pour l’enseignement général, et l’autre se dirigeant vers les écoles pratiques du Ministère du Commerce (1).

Si cette conception peut paraître rigoureuse, peutêtre, au fond, vaut-elle mieux que les systèmes bâtards, qui laissent les écoles en équilibre entre les deux Départements ministériels, et qui, en fin de compte, et par la force même des choses, doivent les faire tomber du côté du Ministère du Commerce.

En laissant de côté ces considérations, et en désignant sous la dénomination d'établissements d’enseignement professionnel, soit toutes les écoles primaires supérieures, soit simplement celles, de jour en jour plus nombreuses, dans lesquelles l’enseignement technique prend un caractère prédominant, faut-il les laisser au Ministère du Commerce, en même temps que les écoles spéciales, dont la situation est moins douteuse encore ?

Nous avons exposé les arguments que l'on peut invoquer pour ou contre l’action pédagogique du Ministère du Commerce, avec une entière impartialité, de façon à laisser aux uns et aux autres toute leur vigueur.

(1) Déclaration de M. Girod au Conseil supérieur de l’Enseignement technique le 16 mars 1905 (Discussion du rapport de M. Gohendy sur l’avant-projet de loi relatif à l’organisation de l’Ensei-

gnement technique).

Cependant, à bien examiner les choses, il semble bien que, puisqu'il y a un Ministère de l’Instruction publique, il ne puisse appartenir à un autre Département ministériel, d'organiser une sorte d’'Université spéciale (1), même en ce qui concerne les matières qui rentrent dans ses attributions et les enfants qui sont destinés à collaborer un jour à sa tâche. Si l'on admettait cette prétention, en effet, il n’y aurait pas de raison, pour qu’on n’en fit pas autant pour les autres Ministères, et l’enseignement serait ainsi fractionné à l'infini.

D'autre part, on peut remarquer que, si le Ministère du Commerce a mission de protéger l’industrie et les industriels, sa protection ne s'étend pas sur le travail et les ouvriers et, cependant, l’enseignement professionnel intéresse aussi bien ceux-ci que ceuxlà.

Que si l’on se place au point de vue pratique, on est tenté de lui dénier toute compétence pédagogique : celle-ci suppose, en effet, des méthodes, des traditions, et un esprit qui ne sont pas Les siens. C’est en vain que ses partisans allèguent qu'il y a deux manières d'enseigner, l’une d’ordre théorique, l’autre à caractère pratique, de même qu’en face de la science pure, il y a la science appliquée, ce qu’on appelle, en

(1) Cf. Steeg, Rapport Budget Instruction publique, 198 (Chambre

des députés) p. 112. Cf. Le Temps, 30 juin 19114, l’Université du Commerce et de l'Industrie.

économie politique, « l’art ». Ceci ne nous paraît pas

absolument exact. Les programmes peuvent différer, mais l'acte de l’enseignement est toujours identique. De même, la science est « une »; et si l’on peut la distinguer de l’art, en économie politique, cette distinction est beaucoup moins rationnelle à propos des matières dont il s’agit ici. Tout au plus pourrait-on dire qu’il y a deux aspects d’un même effort; mais il serait difficile de séparer la science pure de la science appliquée, dans un pays et à une époque où de purs savants tels que les Pasteur, les Chevreul, les Berthelot et tant d’autres ont, par leurs recherches désintéressées, procuré à notre industrie des éléments de production, dont la valeur pourrait se chiffrer par centaines de millions sinon par milliards.

Le Ministère du Commerce ne peut pas invoquer davantage les résultats de l'expérience faite au cours de ces dernières années. En somme, il à fondé peu d'établissements, et il s’est surtout borné à confisquer ceux créés par son rival, lorsqu'ils avaient

atteint un certain degré de prospérité (1); il y aurait

donc injustice à porter à son compte les succès ob-

(1) Sur 69 écoles pratiques, 41 sont d’anciennes écoles primaires supérieures transférées par application de l’art. 69 de la loi‘du 26 janvier 1892. De même les 4 écoles nationales professionnelles sont passées de l’Instruction publique au Commerce en vertu de la loi du 13 avril 1900.

tenus par ceux-ci. Il ne paraît pas, au surplus, qu’il y ait fait de grandes innovations ; les méthodes sont restées les mêmes et, pour s’en convaincre, il suffit de comparer les programmes des écoles primaires supérieures restées sous la direction du Ministère de l'Instruction publique avec ceux des écoles pratiques, Ilya entre eux une frappante analogie sinon une identité presque absolue.

Comme le Ministère du Commerce disposait de plus d'argent, il a pu, en certains endroits, créer des installations spéciales et plus somptueuses ; mais il semble bien que ce n’est souvent qu’un trompe œil.

Faut-il donc adopter d’une façon complète la thèse de l’Université ? Nous ne le croyons pas davantage. Sans doute, et sur le domaine de la théorie, le Ministère de l’Instruction publique a, par définition même, une mission générale d'enseignement. Il dispose d’une élite de professeurs, auxquels les traditions et l'expérience assurent une compétence pédagogique indiscutable.

Chargé déjà de l'éducation de la jeunesse, c’està-dire ayant pour mission de préparer, dans l'enfant d'aujourd'hui, l’homme de demain, il semble logique qu'après avoir formé en lui le citoyen, il soit chargé de former le travailleur. Ces deux enseignements, en effet, se complètent l'un l’autre.

Nous ne rappellerons même pas les reproches, que l’on lui adresse parfois, et que, dans une certaine mesure, 1l a mérités, à propos des fautes commises par lui, quand il dirigeait l’enseignement professionnel. La responsabilité de ces fautes, remonte à certains hommes etnon pas à l'institution elle-même. Au surplus, élles sont excusables, car nous n’oublions pas qu'il s'agissait d'un enseignement nouveau, à créer de toutes pièces ; et, dans une création de ce genre, il ne faut pas s'étonner s’il se produit des hésitations susceptibles d'entraîner quelques mécomptes.

Mais, précisément, parce que le Ministère de l’Ins-

truction publique a un rôle d'enseignement et rien P 8

que d'enseignement, il y a un facteur de compétence qui lui manque à propos de l’enseignement professionnel. Celui-ci, en effet, ne saurait être immuable, ni même se développer suivant une évolution réguhière. Il doit se conformer aux variations des demandes, et même suivre les caprices de la mode; à cet effet, il doit surveiller de près l’état du marché, et, non pas seulement du marché national, mais encore du marché mondial.

Pour cela, il faut une organisation complexe, que le Ministère de l’Instruction publique n’a pas etne peut pas avoir et qui existe, au contraire, au Ministère du Commerce ; c’est ce dernier, en effet, qui, en France, par les Chambres de commerce et les statistiques qu'il fait établir, à l'étranger, par nos consuls,

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sait ou doil savoir tout ce qu’il convient qu’on sache sur ce sujet.

D'autre part, et bien que l'argument ait une importance beaucoup moins grande, on peut remarquer qu’il y aurait quelque chose d’étrange à ce que, à l’occasion de certaines matières purement industrielles ou commerciales, le Ministère du Commerce et de l’Industrie fût absolument tenu à l'écart.

Il est vrai, qu’il ne serait pas en somme, plus étrange de voir l’Université enseigner, sans contrôle, la pratique industrielle, que d'accepter qu’elle enseigne la pratique médicale ou la pratique judiciaire. Cependant, on doit reconnaire que, dans le cas qui nous occupe, une certaine intervention du Département ministériel intéressé est, en effet, désirable. Si donc, ni l’un ni l’autre des deux Ministères en cause ne peut diriger seul l’enseignement professionnel, faut-il logiquement en conclure qu’il convient de les associer pour cette tâche, soit par le condominium, soit par le partage des domaines.

Ce que nous avons dit de ces régimes dans les pages qui précèdent ne nous encourage guère à adopter l’un ou l’autre. Nous avons vu, en effet, que le raisonnement à faire à leur égard se ramène à une pétition de principes.

Ces combinaisons transactionnelles ont, pour but, de faire cesser la rivalité entre lès deux ministères ; mais, pour qu'elles puissent fonctionner convenable-

ment, 1l faudrait qu’un accord parfait régnât entre eux, c'est-à-dire que cette rivalité n’existât pas.

Sans doute, un exemple fort intéressant et que nous avons, dans uv précédent chapitre, cité d'après M. Chaumet, nous a montré le Ministère de l’Instruction publique, et le Ministère du Commerce collaborant dans certaines écoles, de la région du Nord notamment (1).

Mais, pratiquement, une collaboration volontaire, dans laquelle les parties ne sont liées que parce qu'elles le veulent bien et dans la seule mesure où elles le veulent, n’entraîne pas les mêmes froissements qu'une collaboration obligatoire. Chacun subira plus facilement une intervention, même s'il la juge quelque peu abusive, s'il sait qu'il lui est loisible de la faire cesser quand il le voudra ou s’il l’a librement consentie pour une durée déterminée.

Or, si le condominium facultatif peut constituer, pendant un temps et en certains endroits, une combinaison excellente, on ne saurait y voir une solution générale, car, précisément, et à cause des circonstances mêmes qui produisent les avantages qu’il présente, il n’offre aucune garantie de durée. Quel que soit le régime imposé par la loi à l’enseignement professionnel, ce régime ne saurait être, en dehors de quelques exceptions, dont il n’y a pas à tenir compte, qu’universel, uniforme et obligatoire.

(1) C£., chap. vx, p.114.

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Or, la combinaison, de quelque nature soit-elle, où deux autorités placées, par la force même des choses, sur un pied d'égalité, agissent ensemble, ne peut durer que s’il existe une autorité supérieure pour trancher les conflits qui se produiront entre elles et ne pourront pas ne pas se produire. C’est là une formule générale applicable, non seulement à l'hypothèse dont nous nous occupons, mais encore à toutes celles susceptibles de se présenter, aussi bien dans le domaine des intérêts privés, que dans celui de l’action administrative. Deux associés sont liés par leur contrat ou par la loi, et, si une difficulté surgit à propos de l’interprétation de celui-ci ou de celle-là, le juge est là pour la régler; de même, les conflits entre l’autorité administrative et l'autorité judiciaire sont solutionnés par un tribunal spécial. Les contlits entre deux ministères peuvent parfois être tranchés par le Conseil d'Etat, mais, quand ils échappent à la compétence de celui-ci, il n'existe aucun moyen pralique d’en sortir. En maüère d'administration générale, ces conflits sont en somme assez rares, mais, avec l’un ou l’autre des deux régimes dont nous parlons, ils seraient de tous les instants.

Or, si, comme il arrivera le plus souvent, chaque ministre couvre ses subordonnés, et s’il y a vérilablement litige entre les chefs des deux Départements ministériels, qu'adviendra-t-il? Que des

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affaires resteront en suspens et que, petit à petit, il se créera un véritable état d'anarchie ; c’est, du reste, ce que lexpérience a surabondamment prouvé.

Cependant, et puisque nous avons établi que nile Ministère de l’Instruction publique, ni le Ministère du Commerce n'avaient théoriquement et pratiquement compétence pour diriger seuls l’enseignement professionnel, il faut bien, sous peine de déclarer insoluble le problème que nousavons posé, se résoudre à adopter le régime du condominium sous une forme quelconque.

Du reste, il faut remarquer, qu’en dehors de la conception d’un Ministère de l'Education nationale, conception à coup sûr séduisante, mais qui jusqu’à aujourd’hui appartient plutôt au domaine de la théorie pure, qu’à celui des réalisations pratiques, tout le monde admet bien un condominium plus ou moins atténué.

Le condominium, en prenant le mot dans son sens le plus large, nous paraît donc constituer la solution pratique que nous avons cherchée au travers des pages qui précèdent.

Mais, pour que cette solution soit réellement pratique, il sera nécessaire d’éliminer, par un procédé ou par un autre, les inconvénients qu'elle présente, ou, tout au moins, le plus grave de ces inconvénients,

c’est-à-dire celui qui résulte de l'absence d’une autorité supérieure, ayant compétence pour trancher les litiges qui doivent nécessairement se produire entre les deux facteurs rivaux qu’il faut accoupler pour organiser un enseignement professionnel complet.

Il sera, en même temps, nécessaire, malgré les éléments composites qui entreront dans sa direction, d'assurer l'unité et la cohésion qui lui ont manqué jusqu’à ce jour et sans lesquelles aucune institution ne saurait prospérer.

Un tel résultat est-il possible et par quel procédé peut-on l’atteindre ? — c’est ce qui nous reste à examiner.

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