CHAPITRE XIII
DE LA CRÉATION D'UN SOUS-SECRÉTARIAT D'ÉTAT DE L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL
Ce n’est pas la première fois qu’une institution qui, au début, n'avait qu'une importance secondaire, et occupait à peine une direction d’un Département ministériel, se développe d’une façon rapide, de telle sorie que son cadre administratif primitif devient trop étroit; — ou bien encore que l’on constate, que des services qui poursuivent un même but sont rattachés à des ministères différents, ce qui a pour effet de ralentir la marche des affaires et d'amener parfois de regrettables conflits.
Pour mettre fin à des situations de ce genre et faire face aux nécessités de circonstances nouvelles, on donne une autonomie plus ou moins grande aux services en question, en même temps que lon groupe les éléments épars auxquels nous avons fait
allusion.
C'est ainsi que l'office du travail, créé en 1891 au
Ministère du Commerce, devient en 1900 une direction du travail; à côté d’elle, il y avait une division, qui devint à son tour direction de l'assurance et de la prévoyance sociales. D’autres services, intéressant l'application de la législation du travail, étaient, en même temps, organisés aux Ministères de l'Intérieur et des Travaux publics.
Cette dispersion présentait des inconvénients, que M. Clémenceau résumait dans un passage du Rapport adressé au Président de la République, et qu’il est intéressant de citer, parce que la situation qu'il précise rappelle, à quelques égards, celle qui nous intéresse :
« Le Ministère du Travail n’est pas à créer, il « existe, mais il existe à l’état dispersé, sous espèce « de services rattachés à des Ministères différents et « qui, pour le grand dommage de l'Administration et « de l’action gouvernementale, n’ont entre eux au- « cun lien de vie. Il s’agit donc de constituer le nou- « vel organisme par la réunion des parties préexis- « tantes ou, en d’autres termes, de réunir des ser- « vices épars pour former une administration dis- « tincte ».
Les choses se présentaient à peu près de la même manière, à propos de la marine marchande. Les services intéressant celle-ci étaient partagés entre les Ministères du Commerce, de la Marine, des Finances et de la Justice ; de là naissaient des difficultés in-
cessantes, ef, pour y mettre fin, chacun des Départements intéressés (tout au moins les deux premiers) voulait l'unité mais, bien entendu, à la condition que cette unité se fit en ramenant à lui les services qu'il n’avait pas encore. Il y avait là un conflit qui, sans doute moins aigu, rappelait cependant, à certains égards, celui existant entre l’Instruction publique et le Commerce à l’occasion de l’Enseignement professionnel. Pour le solutionner qu'a ton fait? — Un décret en date du 22 mars 1913 a créé un sous-secrélariat d'Etat de la Marine marchande (1).
Les deux exemples que nous venons de citer suggèrent la solution à laquelle nous ont conduit la logique etles raisonnements qui précèdent : C’est la création d’un sous-secrétariat d'Etat de l’enseignement professionnel.
Nous disons Sous-Secrétariat et non pas Ministère, car l'Enseignement professionnel, quelle que soit l'importance déjà grande qu'il a aujourd’hui, et surtout celle qu’il prendra demain, ne saurait, semble-t-il, constituer à lui seul un Département
ministériel.
D'autre part, nous avons, dansles chapitres quiprécèdent, rapporté ou énoncé trop d'arguments ten-
(4) Les services dont il est composé ont été définis par les deux Décrets du 29 mars 1918.
Sue
dant à établir la compétence générale, que possède le Ministère de l'Instruction publique en matière d’éducation, pour rompre le lien qui rattache à lui l’enseignement professionnel.
Enfin, il faut remarquer que, si notre proposition ne réalise pas d'une façon complète la séduisante conception du Ministère de l'Education nationale, elle marque au moins une étape vers sa réalisation, et que l’on peut dès lors invoquer en sa faveur tous les arguments que nous avons développés dans un | précédent chapitre, après MM. Picavet, Briand et Steeg (1).
Nous ne nous dissimulons pas que notre projet constitue une innovation et que, comme toutes les innovations, celle-ci risque de provoquer une surprise d’autant plus vive que nous ne pouvons la couvrir que d’une bien insuffisante autorité.
Cependant, on peut remarquer qu’il n’innove que relativement, puisque le Sous-secrétariat de l'Enseignement professionnel se présente dans des conditions assez voisines de celles dans lesquelles fonctionne le Sous-secrétariat des Beaux Arts.
Les Beaux-Arts, par leur caractère, et surtout par leur but social, constituent un véritable enseignement, mais qui ressemble beaucoup plus à l’ensei-
(1) Cf, chap. vi.
gnement professionnel qu’à l’enseignement général. C’est pour cela que, tout en les laissant dans la dépendance du Ministère de l’Instruction publique, on a cru devoir leur conserver une certaine autonomie. Les raisons qui ont déterminé cette organisation pourraient presque toutes être reprises ici. Dans un cas comme dans l’autre, on peut faire observer, qu'il s’agit d’un organisme, qui se rapproche trop de l'éducation nationale, pour qu’il soit possible de l'enlever à l’Instruction publique, et qui cependant s’en distingue assez, pour qu'il n’y ait pas des inconvénients à le laisser confondu parmi les directions de ce Ministère.
Le Ministère du Commerce, s’il continuait à développer ses prétentions avec la même ampleur que par le passé, pourrait élever vis-à-vis des Beaux- Arts les mêmes prétentions que par rapport à l’enseignement professionnel. Peut-être même les arguments, qu’il pourrait invoquer dans le premier cas, seraient-ils aussi solides que ceux qu’il emploie dans le second.
Si la peinture, la sculpture, l'architecture ou même la musique et la danse sont un facteur d’éducation nationale, elles sont des éléments industriels, dont le produit atteint un chiffre respectable et qui figurent pour une bonne part, dans nos exportations. )
Ce caractère se manifeste avec évidence pour des établissements tels que Sèvres, les Gobelins, Beau-
vais, qui sont, à la fois, des manufactures et des écoles nettement industrielles, et aussi pour les écoles nationales ou départementales d’art décoratif.
Sans aller trop loin, on peut dire que si ces diverses institutions étaient restées directement rattachées à l’Instruction publique, le Commerce aurait pu élever, à leur sujet, des revendications qui ne se sont pas produites uniquement parce que ces établissements se trouvaient dans une situation mixte et indépendante. De telle sorte que le sous-secrétariat d'Etat des Beaux-Arts a joué préventivement le rôle d’une solu‘ion transactionnelle, puisqu'il a empêché un conflit possible, sinon probable, de se produire ; il est donc permis d'espérer que la création d’un sous-secrétariat de l'Enseignement profes-
sionnel aurait a posteriori la même action conciliaitrice.
Pour prouver le mouvement, Diogène se bornait à marcher; afin d'établir que l'institution nouvelle que nous proposons ne correspond pas à une çconception irréalisable, nous allons indiquer comment elle pourrait être organisée.
Pour constituer hypothéliquement cet organisme nouveau, nous ferons des emprunts à la fois à l’Instruction publique, au Commerce et à l'Agriculture.
Le premier consistera, bien entendu, dans les éta-
blissements mêmes qui ont donné matière au conflit que nous avons déjà exposé.et que tout le monde déplore. Ce seront les écoles primaires supérieures, qui viendront rejoindre ainsi, et cette fois d’une façon définitive et logique, les écoles pratiques. Nous rappellerons, à ce propos, que, dans la pensée des hommes qui ont collaboré à leur création et spécialement de Jules Ferry, ces écoles, tout en continuant l'éducation générale des enfants, avaient un caractère nettement professionnel qu’elles ont pu perdre pendant un temps, mais que, sous une direction nouvelle, énergique et intelligente, elles ont repris partout où il était nécessaire, à la faveur des décrets du 26 juillet 1909. Nous avons constaté qu'elles ont à peu près le même programme que les écoles pratiques, et que, pour établir entre celles-ci et celles-là une différence, on a été réduit à proposer le criterium artificiel et fragile de la durée respective consacrée à l'étude de telle ou telle matière (1). | Cependant, il faut reconnaître que quelques-unes de ces écoles ont pris un caractère particulier, qui les écarte un peu de l’enseignement professionnel. Elles constituent quelque chose d’intermédiaire entre l’enseignement primaire et l’enseignement secon-
(1) Cf. art. 2 du Projet Dubief (Chambre des députés, 13 juillet 1905).
daire ;’elles‘!donnent une culture intellectuelle inférieure ou d’un autre caractère que celle des lycées et collèges, avec lesquels on ne saurait les confondre.
Elles ne font donc pas double emploi avec ces derniers et, dans ce rôle modeste, elles ont une utilité que nous n'avons pas à discuter ici, mais qui nous paraît certaine. Sous une dénomination quelconque, on en ferait des sortes de collèges, qui resteraient directement rattachés au Ministère de l’Instruction publique.
Cette combinaison rappelle, du reste, d’assez près celle que formulait naguère M. Girod (1) et qui aurait eu comme conséquence de remplacer les écoles primaires supérieures (qui disparaîtraient toutes) par un certain nombre de lycées (ou collèges) et d'écoles pratiques de commerce et d'industrie. Il est aisé de remarquer,qu’à la question du rattachement près, le principe est le même.
On pourra, à ce sujet, nous faire une objection, que nous nous sommes déjà faite à nous-mêmes, c'est que l’enseignement primaire va se trouver ainsi décapité.
Nous serions presque tentés d’apporter à cette difficulté une solution radicale, en déclarant, qu’à notre avis; c'est la Direction de l’enseignement primaire tout entière, qui devrait passer à l’enseignement professionnel.
(1) Gf., chapitre précédent, p. 170-171 et n. 1.
Cette concephon peut, aujourd’hui, paraître choquante et injustifiée ; mais nous sommes convaincus que, dans quelques années, elle sera imposée par la logique des choses.
Nous avons, en effet, déjà exposé que les écoles pratiques, quel que soit du reste le développement qu'elles prennent, ne pourront, de longtemps encore, donner l’enseignement professionnel à l’ensemble des ouvriers qui en auront besoin; d'autre part, pour que l'enseignement donné dans les cours de demi-temps soit suffisant, il est nécessaire qu’il soit préparé par le préapprentissage. Enfin la prolongation, presqu'unaniment demandée, de l’obligation scolaire, maintiendra les enfants à l’école pendant une ou deux années supplémentaires qui pourront être, en très grande partie, consacrées à une préparation professionnelle.
Pour ces diverses raisons, sinon dans le présent au moins dans l’avenir, l’école primaire élémentaire apparaît comme un facteur important de l'éducation technique.
Au surplus, cette situation est conforme à la réalité des choses. La plupart, sinon tous les enfants, qui vont à l’école, sont destinés à être un jour des travailleurs, et on ne saurait trop tôt les préparer à leur mission. Toutes les connaissances qui figurent au programme, doivent leur être données de telle sorte qu’ils soient préparés, en même temps qu’à
leur rôle de bons citoyens, à leur vie de travailleurs.
Dès maintenant, l’instituteur idéal doit s'appliquer à cette tâche el faire en sorte d'apprendre plus particulièrement aux enfants ce qu'il est bon qu'ils sachent, quand ils seront en état de gagner leur vie. Cette conception, du reste, n’est pas purement théorique, elle est appliquée dans les écoles rurales, ainsi que nous l’avons vu plus haut ; pourquoi ne le serait-elle pas dans les écoles des centres industriels ou urbains ? |
Que si, nous nous plaçons au point de vue pratique, eten quelque sorte administratif, le passage au nouveau sous-secrétariat d'Etat, de l’ensemble des services de l’enseignement primaire, avec leur remarquable direction, leur forte cohésion, leur personnel dévoué, aurait des avantages considérables car il fournirait à l'institution nouvelle un solide pivot.
Ajoutons que, parmi ces services, certains et notamment ceux des bibliothèques, des estampes et gravures, du matériel scolaire, des musées de l’enseignement public, apporteraient un concours appréciable à l’enseignement professionnel.
Cependant, et malgré ces raisons que nous estimons sérieuses, nous sommes pris de quelques scrupules et n’osons pas lrop insister.
Nous avons déjà fait observer, que le sous-secré-
tariat des Beaux-Arts comportait un certain nombre d'établissements, dont le caractère artistique se mmélange de caractères industriel et pédagogique très marqués.
Cela est vrai, même pour les Gobelins qui, après une période de décadence, tendent à devenir une véritable école supérieure et pratique d’Art décoratif (1), et s'appliquent, non seulement à la production des tapisseries artistiques, mais encore à l’adaptation du mobilier à la tapisserie et à la création d’un style, qui ferait sortir nos ébénistes de la période débauche et de tâtonnements où cette production, bien française, risque de sombrer.
Sans insister sur une question, qui excède le domaine de notre étude, il est à présumer que cette grande manufacture gagnerait à abandonner la direclion des Beaux-Arts pour accepter celle, plus vivante, plus moderne et plus pratique, du futur soussecrélarial.
Ce que nous disons des Gobelins, nous pouvons également le dire de Beauvais, cet établissement n'étant qu’une réplique inférieure du premier, et étant destiné à se confondre avec lui (2).
Pour la manufacture nationale de Sèvres, notre raisonnement sera encore plus facile. Ici, en effet,
(1) Rapport à la Chambre des députés sur le projet de budget des Beaux-Arts pour 1911, Paul Boncour, p. 241.
(2) Idem, p. 246.
ur. ER