CHAPITRE XIV
DES CONDITIONS DANS LESQUELLES POURRAIT FONCTION NER LE SOUS-SECRÉTARIAT D'ÉTAT DE L'ENSEIGNEMENT PROFESSIONNEL.
Sans donner, bien entendu, aucun caractère définitif et précis à des considérations, qui n’ont qu’un but de démonstration, il nous paraît intéressant de rechercher brièvement comment pourront se comporter les divers éléments, que nous venons de réunir ensemble, pour en former le sous-secrétarial de l'Enseignement professionnel. à
Il va de soi qu’il faudrait, en même temps, les combiner et les compléter.
Il nous paraît que la direction de l'Enseignement technique, empruntée au Ministère du Commerce, devrait logiquement se fondre avec la direction de l’enseignement agricole, celle de l’enseignement primaire, ainsi qu'avec les services empruntés à l'Administration des Beaux-Arts.
N'y aurait-il pas là une difficulté d’ordre pratique
et administratif? Est-ce que ces employés de grades divers, provenant de Départements différents, et dont deux ont été longtemps en conflit, pourraient facilement s’accorder et collaborer ensemble ?
Nous ne pensons pas qu’il y ait grand’chose à redouter de ce côté. Il faut observer, en effet, que la Direction de l'Enseignement au Ministère du Commerce accepte de faire une large place à l’enseignement général, et que les questions qui se rattachent à cet enseignement ne lui sont pas, dès lors, étrangères; de même, nous savons que les services de l'enseignement primaire reconnaissent l'importance de linstruction technique et se sont préoccupés d’introduire celle-ci dans leurs établissements. Aussi existe-t-il une large analogie entre les deux directions auxquelles les mèmes matières se trouvent dès lors être familières. La même observation s'applique avec plus de force encore à l’agriculture.
Peut-être que, si l’on se füt borné à les juxtaposer en leur laissantleurindividualité, on eût pu craindre de voir réapparaître, sous une autre forme, les rivalités d’antan ; mais cet inconvénient disparaîtra quand on confondra les éléments qui les composent. Au contraire, de ce mélange de fonctionnaires animés d’esprits différents, naîtra vraisemblablement un esprit nouveau, qui sera celui du sous-secrétariat de l'Enseignement professionnel.
En revanche, d’autres divisions pourront s’imposer, et il y aura lieu de distinguer l’enseignement supérieur, l’enseignement secondaire et l’enseignement primaire, en les répartissant entre trois, ou deux directions.
A première vue, on pourrait peut-être s'étonner de voir réunis en un même service l’enseignement supérieur industriel et l’enseignement supérieur agricole. Mais, quand on examine les choses d’un peu près, on s'aperçoit qu'il n’y a point de différence fondamentale entre l’enseignement scientifique donné, par exemple, à l'Institut agronomique et celui de l'Ecole centrale ou du Conservatoire national des arts et métiers. On peutremarquer, du reste, que l’analogie est ici beaucoup plus grande qu’elle ne l’est, entre les quatre Facultés, qui, elles, enseignent des matières n’ayant entre elles aucun rapport, et dont l'existence intellectuelle et administrative est cependant étroitement confondue.
On peut dire la même chose à propos de l’enseignement secondaire et de l’enseignement primaire.
Il ne faut pas oublier que, pour conserver aux enseignements professionnels réorganisés les avantages du système ancien, il est nécessaire de maintenir entre eux el la production industrielle ou agricole un contact intime. Ce contact était assuré par la force même des choses, lorsque chacun d’eux était placé sous la direction des Ministères spéciaux. Pour
obtenir ce résultat, il faudra créer un organisme spécial, qui sera constitué, en premier lieu, par une Direction technique intervenant activement dans l'élaboration des programmes et la direction générale des établissements scolaires.
Elle devra rester en rapports constants avec les groupements corporatifs et, le cas échéant, le personnel consulaire.
Mais la participation nécessaire des intéressés, c’est-à-dire des industriels ou des agriculteurs, à l'éducation technique, sera surtout assurée, en introduisant, dans les conseils de surveillance et de direction des différentes écoles, des hommes du métier. Cela existe déjà pour beaucoup d’entre elles et cette manière de faire sera évidemment plus nécessaire encore, lorsquelelien qui rattacheaujourd’hui ces établissements aux Ministères techniques sera relâché.
Nous disons que ce lien sera relâché et non pas rompu. C’est, qu’en effet, si le Ministère de l’Instruction publique, par l'intermédiaire du sous-secrétariat nouveau, prend la direction de l’enseignement professionnel, il ne la prend pas seul, mais il doit associer étroitement à son action les Ministères dépossédés.
C'est du reste, nous le savons, le vœu qu’émettait M. Steeg à propos du ministère de l'Education nationale qui, à quelques égards, se rapproche de la conception que nous défendons :
« Cette éducation nationale, nous ne pensons pas « qu'on doive en confier l’exclusive direction à une catégorie d’éducateurs professionnels. Elle doit « être organisée et surveillée par tous ceux qui sont capables de proposer des idées, de provoquer des initiatives, de mettre à son service la compétence «que leur confère soit l’étude, soit le contact des «réalités, soit la participation à de grands inté-
« rêts » (1).
Le moyen le plus efficace et le plus pratique d’assurer cette collaboration indispensable consiste évidemment dans la création d’un Conseil supérieur de l'enseignement professionnel, qui se distinguerait du Conseil actuel de l'Enseignement technique, en ce sens que ses membres seraient désignés par tous les Départements intéressés ou les groupements se rattachant à chacun d’eux. Il comprendrait donc, à côté des représentants de l’Instruction publique et ‘des Beaux-arts, des représentants du Commerce, de l'Agriculture, et aussi du Travail, — et cela pour les raisons déjà indiquées.
Rappelons que M. Picavet demandait, lui aussi, l'institution, auprès du Ministère de l'Education nationale, d’un Conseil supérieur. Pour assurer à ses membres plus d'autorité, en même temps que plus
(1) Steeg, Un ministère de l’Education nationale, Revue bleue,
tome VIL, p. 558. — Cf. Rapport Budget de l'Instruction publique, 1908, p. 12.
de compétence, il voulait qu'ils fussent élus : « De «tous ces membres, choisis par l'élection à un ou « plusieurs degrés, on exigerait certaines garanties « de capacité ; mais on ferait en sorte qu'ils soient « élus par le plus grand nombre possible de Français. « Si tous n'ont pas la compétence requise pour « prendre une décision, n’importe-t-il pas qu'ils s’y « intéressent... n'importe-t-il pas surtout que, dans « les écoles et en dehors d'elles, les membres de ce « conseil national soient en rapport constant avéc «ceux sur qui ils peuvent agir ou avec qui ils ont à « collaborer. » (1).
C’est là, nous semble-t-il, une excellente idée de laquelle il y aurait lieu de s'inspirer largement.
Le même auteur indique, d’une façon générale, quel pourrait être le rôle de ce corps :
« Ce conseil, dit-il, ne serait pas d’ailleurs un par- «lement, dont le Ministre n’aurait qu’à exécuter les « décisions, sans même les soumettre à la Chambre « des députés et au Sénat. Il n’aurait pas à refaire « en entier notre système d'éducation, mais 1l réuni- « rait tous les hommes qui, en France, sont à même « d’avoir un avis motivé sur les questions d'organi- «sation, d'instruction, d'éducation morale et pro- « fessionnelle. En commun, le Ministère et son Cona seil, tout en laissant aux établissements actuels
(1) L'Education, p. 176.
« l'autonomie qu'ils possèdent, ou qu'à juste titre ils « espèrent, mettraient les maîtres et les élèves en « relations plus intimes. Ils verraient à établir l'ac- « cord entre les programmes, à supprimer les doubles «emplois, là où ils ne sont pas nécessaires, à com- « bler les lacunes manifestes. Ils examineraient l'or- « ganisation dans son ensemble, afin de voir ce qui « doit être fait dans les écoles, et en dehors d’elles, « pour l'éducation physique, intellectuelle, civique, « morale et professionnelle. Du même coup, ils hâ- « teraient la solution de bien des questions poli- « tiques et sociales, dont dépend peut-être notre exis- « tence et, à coup sûr, notre prospérité » (1).
Rien de plus facile que de transposer ces observations en matière d'enseignement technique. Peutêtre serait-il bon d'adjoindre à ce conseil supérieur, qui aurait une compétence générale, des comités spéciaux pour chacune des branches de l'enseignement professionnel : industrie, — agriculture, — commerce.
Sans insister davantage sur ces considérations, ou pénétrer plus avant dans le mécanisme administratif de l'organisme à créer, nous avons ainsi dégagé les grandes lignes de celui-ci : ?
Au sommet, et à côté du Ministre, un Conseil su-?
(1) Op. cit, p. 176-77.
périeur comprenant des représentants de tous les Départements ministériels et de toutes les catégories sociales directement intéressées au bon fonctionnement de l’enseignement professionnel. Ses membres seraient, soit des membres de droit indiqués par la situation qu’ils occupent, soit des membres désignés par les Ministres de l’Instruction publique, du Commerce, de l'Agriculture ou du Travail, soit des membres choisis par les groupements corporatifs ; au-dessous d'eux, des comités techniques particuliers pour les diverses branches de l’enseignement.
Quant à l’administration proprement dite, elle comprendrait, à côté d'une direction administrative, une direction de l’enseignement supérieur, une direction de l’enseignement secondaire, une direction de l’enseignement primaire et enfin une direction technique, dont nous avons brièvement précisé le rôle.
A cette dernière on pourrait rattacher les manufactures nationales, qui ont, sans doute, un carac= tère nettement éducatif, dont quelques-unes com portent des écoles, mais qui toutes présentent un caractère trop particulier, pour qu’il soit possible de les faire rentrer dans la hiérarchie scolaire.
Il nous paraît avoir ainsi démontré, que l’institution que nous proposons de créer est viable; nous n'avons pas la présomption de croire qu’elle n’appelle aucune critique, pas plus que nous n'avions la
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pensée de tracer le plan d'une organisation définitive.
Sans doute, pourra-t-on nous reprocher d’avoir enlevé au Ministère de l’Instruction publique, proprement dite, une part tellement importante de ses attributions qu'il se trouvera réduit à bien peu de choses.
Même si cela était vrai, l’objection nous apparaïitrait secondaire. On ne saurait trop s'élever, en effet, contre la tendance des administrations à vouloir, avant tout, affirmer leur importance et à faire passer parfois ce sentiment avant la préoccupation supérieure de leur mission et des intérêts du pays. Au cours de ce travail nous avons souvent vu les conséquences fâcheuses auxquelles elle peut conduire ; c'est elle, en somme, qui est la véritable cause des conflits qui ont entravé le développement de l’enseignement professionnel.
Mais la question ne se pose pas ici. Même si l’enseignement primaire tout entier passait au sous-secrétariat nouveau, on ne pourrait pas dire que le Ministère de l’Instruction publique fût sacrifié, puisqu’au contraire, c’est l’enseignement professionnel tout entier qui passerait sous son influence et subirait ses directions. La situation ainsi créée serait, en somme, parfaitement logique, et elle serapprocherait de la magnifique conception de ceux qui ont voulu faire de lui le Ministère de l'Education nationale.
Directement sans doute, il ne s’occuperait que de l'enseignement secondaire et de l’enseignement supérieur, c’est-à-dire des enseignements, qui, sous un certain aspect, se présentent comme des enseignements désintéressés et consacrés au culte de la science pure. Mais, autour delui, subissant son attraction, se réchauffant à son foyer lumineux, graviteraient les autres enseignements, conservant leurs caractères propres, mais recevant de lui la chaleur et la lumière.
Quant aux autres Ministères, peut-on dire que leur importance serait véritablement diminuée. Celui-ci a pour mission d'assurer le développement de l’industrie et du commerce. Ce dont il a besoin, c’est de gé” nérations nouvelles susceptibles d'augmenter la productivité française ; pourvu qu'illes obtienne, qu’importe qu’elles aient été préparées dans ses écoles ? Qu'importe à cet autre que les futurs agriculteurs sortent d'établissements dépendant de l’Université, si, grâce à la science et à l'expérience qu'ils y ont acquises, ils font jaillir du sol national des récoltes plus abondantes.
Au demeurant, le plus grave des reproches que l’on puisse élever contre la combinaison que nous proposons sera tiré du peu d’autorité de son auteur et de la nouveauté de son système, qui n’estappliqué nulle
part.