UTILISATION MORALE IMMÉDIATE DES LOIS UNIVERSELLES
I. — Sans doute le principal emploi de notre conscience morale est de nous connaître nousmêmes, de pénétrer les formes naturelles de notre activité individuelle et d'éclairer notre action dans les circonstances particulières de notre vie ; et pour cet usage de la conscience, les lois universelles de la vie nous serviront, comme on essaiera de le montrer plus loin, de base de compréhension, de principes de jugement. Mais déjà, considérées en elles-mêmes dans leur forme la plus nue, en dehors de toute application particulière, ces lois sont directement utilisables pour l'organisation de la vie morale : elles suffisent à déterminer l'orientation générale de notre pensée pratique.
La ferme compréhension des lois premières de la vie nous affranchit d'abord de la tâche décevante de chercher hors de la vie même un but, une fin de la vie. Elle supprime la question « à quoi bon vivre », dont nous trouble l'obsession héréditaire (le la finalité religieuse. Il est vain de chercher à la vie une fin, puisqu'elle est elle-même une fin qui se réalise : nous savons qu'un vivant est une chose qui veut se conserver et s'accroître, une forme qui
7ii L'ORGANISATION DE LA CONSCIENCE MORALE
se réjouit en elle-même et prétend h régir l'univers. JVotre finalité c'est d'être nous-mêmes et d'unir à nous tout ce qui est.
Cette finalité, je ne la détermine pas, je ne la choisis pas : j'en prends conscience, je l'accepte et je l'aime, à moins de renoncer à la vie, de me renier moi-même et de m'abandonner à la mort.
Je ne choisis pas davantage les lois générales d'accomplissement de ma destinée.
La première loi que je dois suivre est de me nourrir, c'est-à-dire de m'accroître aux dépens d'autres formes de la vie, soit que je les détruise pour utiliser leur matière, soit que je leur dérobe leur aliment, soit que d'une façon ou d'une autre je les fasse servir à mon propre accroissement : et l'accomplissement de cette loi implique plénitude de confiance en moi-même, amour de moi-même, énergique tension de mon activité naturelle. Mais je sais aussi que m'accroître n'est pas seulement assimiler une quantité toujours plus considérable de matière, mais surtout développer la forme de mon être, organiser, unifier sans cesse la société des existences élémentaires dont je suis le centre et l'a me commune.
La forme de vie qui s'affirme en moi, qui lutte et se développe par moi, n'est pas bornée aux limites étroites de mon existence individuelle : ce n'est pas en moi que ma destinée s'accomplit ; la cellule se segmente et se continue en myriades ; l'être organisé donne naissance à des êtres semblables h lui, se projette hors de soi par la volonté impérieuse de sa nature ; et une loi invariable veut que la condition de sa fécondité soit son union avec un autre être de sa forme. Cette union et la transmission de la vie appartiennent à ma destinée.