UTILISATION MORALE DES LOIS UNIVERSELLES
Je sais enfin que mon individualité n'est qu'une unité relative, que des rapports réels me lient pratiquement à ce qui n'est pas moi : je suis un composé par rapport aux vies élémentaires dont je suis l'unité organique, je suis un composant par rapport à une unité d'un autre ordre, qui est la société à laquelle j'appartiens ; et ma relation à cette société implique une détermination de mon activité qui m'est imposée conjointement par ma nature individuelle et par la nature sociale dont je suis fonction organique.
II. — Dans la forme des lois essentielles de la vie, la réflexion découvre tout ce qu'il y a de réel et d'intelligible dans la notion de deçoir.
Tout être accomplit son devoir, qui suit normalement les lois de la vie : il ne les suit pas nécessairement, car la parfaite finalité est absente de la nature, mais il est originellement porté à les suivre, et si par quelque accident externe ou interne il s'en écarte, il se rapproche de sa destruction.
L'instinct, le désir, ont la forme du commandement. C'est dans une partie fort restreinte de l'animalité que l'idée d'un plaisir futur peut être considérée comme accompagnant l'impérieux commandement du désir de nutrition ; si l'on porte son attention sur les quelques espèces dans lesquelles le plaisir sensible est discernable, la psychologie des sensations met aujourd'hui en belle lumière le caractère superficiel des sensations agréables ou pénibles qui accompagnent les phénomènes de la faim et de la soif.
Plus nettement encore le désir génésique manifeste dans l'instinct les formes essentielles du devoir. Il apparaît dans la nature comme un com-
mandement toujours supérieur, souvent étranger^ parfois contraire à la notion du plaisir. La conjugaison amiboïde résulte d'une attraction aussi irrésistible, aussi puissante dans ses effets que n'importe quelle pariade, et si l'on porte son attention sur les formes diverses que présente l'instinct génésique dans la série animale, on ne songe même pas h expliquer par la recherche de la jouissance les actes infiniment variés que la nature impose à chaque espèce et qui s'accomplissent partout comme une Fonction normale de l'être vivant, succédant à l'activité de nutrition et exposant souvent les individus qui y participent à une destruction que semble accompagner la douleur : telles les nombreuses pariades que continue normalement la dévoration du mâle par la femelle fécondée.
Nous sommes moins gênés par notre naturelle tendance à l'anthropomorphisme pour renoncera l'explication par la recherche du plaisir, quand il s'agit d'interpréter les instincts qui succèdent à l'instinct génésique et réalisent l'élevage des jeunes: et cependant, à s'en tenir aux apparences fournies par l'observation positive, il paraît bien que le plaisir accompagne les évolutions de l'araignée lycose, promenant amoureusement avec elle la sphère soyeuse qui contient ses œufs, plutôt que la pariade bizarre et brutale qu'elle paraît subir par surprise ou par quelque inexplicable contrainte, après avoir déjà répondu aux avances de plusieurs mâles en les dévorant.
A interroger l'ensemble de la nature vivante, on s'aperçoit que la notion du plaisir distinct de l'accomplissement du devoir naturel est assez obscure, explétive, et en tous cas ne paraît applicable qu'à un infiniment petit nombre d'espèces supérieures.