III. — La reproduction par segmentation, dans
les êtres monocellulaires n'est qu'un mode nouveau d'accroissement, les segments continuant la croissance dont la cellule unique n'était plus en ellemême capable : si l'on considère la multitude des êtres simples issus d'une même cellule originelle, tout le changement qu'accomplissent dans cet amas matériel les lois de la vie se traduit par une augmentation en poids, en volume, en nombre. La reproduction n'est donc qu'une nouvelle forme de l'extension individuelle ; elle est une suite naturelle, un développement .nécessaire de l'instinct d'accroissement.
Considérons maintenant en elle-même cette forme nouvelle de l'accroissement delà substance vivante. Dans la multitude issue d'une cellule primitive découvrirons-nous un principe interne de limitation de la reproduction ? Il est vrai que la cellule isolée ne paraît pas capable d'une multiplication indéfinie, non plus que d'une augmentation individuelle indéfinie. Mais l'arrêt de la fécondité de sa substance ne signifie pas qu'un état déterminé et définitif soit atteint: il signifie seulement un épuisement d'où résulterait la régression et la mort de la totalité de la substance cellulaire, si un fait ne venait h se produire, qui nous révèle une nouvelle loi pratique, additionnelle aux deux premières et aussi universelle. Pour renouveler la puissance génératrice dans les cellules issues d'un certain nombre de segmentations, il suffit que l'une des cellules épuisées vienne à s'unir à une autre, à fondre sa substance dans celle-ci : l'être nouveau qui résulte de la conjugaison a recouvré les facultés d'accroissement et de multiplication de la cellule primitive. Ainsi, par la vertu de cette loi additionnelle, l'instinct d'accroissement du vivant ne connaît aucune limite in-
terne : h l'infini il s'accroît par nutrition, se multiplie par segmentation, se renouvelle parconjugaison. La physiologie cellulaire nous manifeste ainsi, dans leur encliaînement, dans leur continuité absolue, les instincts primordiaux, les lois absolues de la vie : loi d'accroissement, loi de reproduction, loi d'union pour le renouvellement de la fécondité individuelle.
IV. — L'accroissement individuel ou spécifique n'ayant aucun principe de limitation interne, on peut dire que la tendance, ou si l'on veut, la destinée interne de tout vivant est d'assimiler la totalité de la matière, de soumettre à sa forme organique l'univers entier. Mais l'accroissement de chaque forme vivante, s'il n'a pas de limites internes, est limité au dehors par la concurrence des autres formes. La somme déterminée de matière susceptible d'élaboration vitale est disputée entre les vivants ; et la partie de la matière la plus ardemment disputée est précisément la matière déjà élaborée par la vie, la substance vivante ou organique, nourriture à peu près exclusive du règne animal tout entier : la concurrence naturelle entre les formes de la vie est encore une loi universelle de l'activité pratique.
Il parait bien que la variation à l'infini des formes vivantes est l'effet de l'antagonisme des prétentions insatiables et rivales à l'assimilation de la matière. L'accroissement pur et simple d'un organisme donné est arrêté soit par le défaut de nourriture, soit parce que cet organisme sert à son tour de nourriture à un autre organisme. Pour poursuivre son accroissement, ou tout au moins pour échapper à la destruction totale, il faut que cet organisme soit
capable de vaincre les causes externes de destruction, de s'adapter aux conditions externes de développement. Au lieu de persister indéfiniment dans une forme immual)le, il se modifie : à l'accroissement pur et simple s'adjoint ou se substitue, au moins en partie, un changement de forme, une évolution.
La loi générale à' adaptation est la dernière des lois absolument universelles de l'activité : la spécification des formes vivantes impose à chaque espèce une législation particulière, les formes de l'instinct se dilférencient à l'infini, et de l'une à l'autre l'observation ne fournit plus que des indications analogiques. Sans doute l'étude comparative des adaptations morales dans la série animale sera-t-elle une branche importante des sciences morales. A mesure que ce champ très vaste sera méthodiquement exploité, que les lois fondamentales de l'action seront interprétées dans la multitude de leurs applications, leur signification apparaîtra plus claire et l'analogie des solutions diverses ofîrira à notre conscience de précieuses données. Mais pour autant que l'étude scientifique de la diversité des formes d'adaptation puisse promettre d'utiles résultats pour la bonne organisation de notre vie morale, il serait téméraire et dangereux de faire figurer, parmi les vérités positives universelles fournies comme base à la conscience, de prétendues lois générales d'adaptation, établies sur des rapprochements hâtifs.
V. — Toutefois, il est une condition d'adaptation, non universelle sans doute, mais si générale et importante qu'elle doit être ajoutée aux lois précédentes pour compléter les données positives absolues de notre conscience : c'est V association organique, mode intermédiaire entre l'accroisseuient pur et
simple et la reproduction proprement dite. Son type le plus rudimentaire est fourni par les colonies de protistes, cellules segmentées qui demeurent en connexion et mettent en commun quelqu'une de leurs fonctions, bien qu'elles soient d'ailleurs capables de vie isolée. L'association organique n'est pas une condition universelle, puisque toute la catégorie des êtres monocellulaires en est afTranchie. Mais hors de cette catégorie elle est, sous les formes les plus diverses, un facteur essentiel de l'adaptation et de la variation des espèces : la composition est la condition absolue du développement d'un être individuel au delà des dimensions que ne peut dépasser l'accroissement cellulaire. L'adaptation de tout individu composé résulte essentiellement de l'accroissement de sa complication, de la division et de la coordination du travail qui s'établit et se perfectionne entre les individualités composantes ; et d'autre part, pour chacune des individualités composantes, dont l'existence et le développement dépendent, dans une plus ou moins large mesure, de l'existence et du développement du composé auquel elle appartient, sa relation au composé détermine une loi essentielle de sa vie. En sorte que le perfectionnement de forme, l'harmonie de composition est une loi d'adaptation qui s'impose et à l'individu composé et aux individualités composantes, s'ajoutant indissolublement à la loi primordiale de l'accroissement de l'être.
VI. — Accroissement, reproduction, conjugaison, concurrence, adaptation, association organique: ces lois, dont la continuité est manifeste, ne sont pas seulement des formules scientifiques, claires à quelques spécialistes ; ce ne sont pas des vérités loin-
taines qu'on approuve aux heures d'étude, qu'on démontre dans le laboratoire pour les oublier h l'air extérieur et au contact des hommes. Elles nous sont sensibles à tout instant dans l'observation de la vie et de nous-mêmes ; ce sont des vérités communes comme l'air, et qui, par cela même, comme l'air, nous sont souvent inaperçues. Cependant, il est d'une importance extrême de fixer dans notre pensée ces vérités si simples, ces lois réelles et universelles de la vie, d'habituer notre esprit à s'y reporter sans cesse, à les voir au travers de toutes choses : elles sont pour notre conscience la base de toute compréhension et de toute vraie sagesse, le guide aussi ancien que la vie, qui dirige universellement les instincts, auquel est du tout le développement présent du monde animé, et que notre réflexion,. qui lui doit sa naissance, ne saurait renier ni méconnaître sans se jeter dans des égarements funestes à l'individu et à l'espèce. Les déviations de la vie consciente, les perversions des mœurs qui en résultent, sont le danger spécifique qui menace la race humaine et serait capable de la rejeter, comme tant d'autres vainqueurs passagers du monde des vivants, au creuset où les formes désadaptées sont refondues.