I. Max Yerv^'ovD, Physiologie générale
sistent essentiellement dans la conjugaison de deux cellules détachées respectivement des deux organismes concourants ; Têtre nouveau produit par la conjugaison se développe assez généralement aux dépens de l'un au moins des organismes générateurs. Dans un très grand nombre de cas, l'acte de reproduction détermine la destruction plus ou moins immédiate de l'un ou l'autre des générateurs (abeilles, araignées, locustiens, éphémères, pucerons). Presque universellement il marque la fin de la période où l'activité de l'individu était entièrementconsacrée k sa nutrition individuelle : la fécondation accomplie, l'activité de la femelle appartient entière ou presque entière à l'élevage des jeunes ; - — fréquemment le mâle disparaît ou est détruit.
Les êtres qui se cherchent et s'unissent ne sont pas les amants, mais, à travers les amants, les puissances d'une individualité nouvelle, distincte et souvent très différente des êtres aux dépens desquels elle se forme et s'accroît ; et cependant sa formation et son accroissement sont la fin même que dans ces êtres l'instinct poursuit et réalise. La force de cette loi est visible dans une foule de phénomènes qui nous étonnent dès que nous perdons de vue l'enchaînement naturel des instincts. Dans toute la série animale l'instinct reproducteur limite et domine l'instinct de conservation individuelle ; au moment fixé pour l'accomplissement de la fonction génératrice, les bêtes les plus timides affrontent sans hésiter une mort certaine, ou de terribles combats: chez l'homme aussi Tamour déplace ou supprime les bornes de prudence, et familiarise l'être dont il s'empare avec les plus graves nécessités du destin.
La fin universelle de l'instinct de reproduction est la perpétuation de l'espèce. La conjugaison est
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une condition universelle de cette fonction instinctive, et dans une grande partie de la série animale elle implique elle-même une condition absolue qui est l'union de deux individus d'une même espèce, union d'où résulte entre eux une association plus ou moins étroite, plus ou moins durable. Dans la majeure partie de l'animalité, cette loi d'union ne reçoit pas de déterminations particulières : l'accouplement est provoqué par une affinité purement spécifique, étrangère aux qualités individuelles. Cependant les particularités propres aux individus accouplés ont un effet important au point de vue du développement de l'espèce : transmises par hérédité, elles sont le facteur essentiel de son évolution, de sorte que de la plus ou moins heureuse combinaison des types individuels dépend en partie le destin de la race. Dans quelques espèces supérieures, l'accouplement n'est plus abandonné au hasard des circonstances : l'affinité sexuelle s'individualise, l'instinctd'union devient en quelque sorte capable de choix et ses modalités nouvelles concourent à la réalisation du vœu essentiel de l'instinct. Tels sont les caractères les plus généraux de l'instinct de reproduction que nous fournit l'observation objective de la nature vivante. Il faut que notre conscience en porte la lumière à travers la complication des formes humaines de l'amour.
II. — Cherchons maintenant à dégager quelquesunes des principales conditions et déterminations humaines de l'instinct de reproduction.
Il est évident que la plupart des différences propres à l'espèce humaine ont leur source dans la supériorité du développement cérébral chez l'homme.
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Un effet important de ce développement au point de vue qui nous occupe, c'est de donner une valeur toute spéciale à l'union de l'homme et de la femme et de produire une grande complication intellectuelle de l'instinct de choix.
L'association des amants est par elle-même un mode immédiat d'accroissement, indépendamment de sa fin essentielle. Au plus bas degré, accroissement direct de force, comme dans toutes les espèces où le maie et la femelle agissent de concert ; accroissement organique de puissance, par l'effet de la division du travail qui, sous différentes formes, s'établit dans le ménage humain, accroissement aussi par la mise en commun des facultés de gain et, dans certains cas, des richesses acquises, de la puissance de rang ou d'alliances.
Déjà à ces dernières formes d'accroissement par l'union conjugale correspondent des déterminations intellectuelles du choix, déterminations qui ont eu et ont toujours dans notre société une importance extrême.
D'autre part, la faculté instinctive de choix, ou, pour parler avec Gœthe, l'affinité élective présente chez l'homme une complication singulière : tandis que chez les représentants les plus élevés de l'animalité proprement dite, les affinités qui déterminent le choix paraissent d'ordre purement physique, les affinités humaines enveloppent des jugements esthétiques de beauté, des correspondances mentales. L'amour humain est le produit d'une élaboration intellectuelle de la sensibilité instinctive : l'instinct n'est pas humain, s'il n'est pas pénétré d'intelligence, si les affinités sont dépourvues d'éléments spirituels; la fusion plus ou moins parfaite des facultés de jugement et de l'instinct reproducteur est une caracté-
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ristique humaine de Tamour. De ce point de vue encore, Funion des sexes, indépendamment de sa fin de procréation, est un mode direct d'accroissement : l'amour résultant d'affinités réelles est une conquête, une possession, une domination spirituelle ; et il est aussi un enrichissement mental des deux êtres dont les vies s'associent, se pénètrent.
III. — L'instinct de reproduction se continue dans les espèces animales supérieures par diverses formes de l'activité pratique ayant pour fin l'élevage des jeunes. Les particularités humaines de l'éducation ont une telle importance qu'elles fournissent à elles seules l'objet d'une branche spéciale de la psychologie, l'objet aussi d'un art spécial. Nous n'en relèverons ici que le caractère le plus général, qui a une importance capitale pour la compréhension du développement humain de l'instinct de reproduction. Dans la série animale en général, l'éducation proprement dite est extrêmement rudimentaire et d'une importance accessoire ; on peut dire qu'essentiellement, chez les animaux, la perpétuation de l'espèce est un processus physique, une reproduction purement physiologique des organismes générateurs. Chez l'homme au contraire l'esprit a des modes spéciaux de transmission. Plus la mentalité humaine se développe, plus Téducation mentale prend d'importance comme complément in dispensable de la reproduction physiologique. A cette caractéristique très importante correspond toute une série de dispositions pratiques de la nature humaine, dont la principale est l'accroissement de l'intensité et de la durée des rapports qui existent entre les parents et les enfants, pour la transmission des caractères mentaux et moraux. L'enfantement
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de l'esprit n'a aucune proportion avec Tenfantement de la chair; il se continue sans aucun délai déterminé, longuement, à travers la vie. Dans le couple humain, chez l'homme et chez la femme, l'instinct de reproduction se modifie ainsi en un fort et permanentdésir d'éducation, d'influence, ou tout au moins de relations spirituelles avec les enfants communs. Nous nous bornerons ici à indiquer, sans aucun essai de développement, un caractère secondaire, quoique important encore, de la reproduction humaine : l'hérédité de richesse et de puissance, qui concourt à la stabilité de la famille, mais doit vraisemblablement être regardée comme une modification moins fondamentale, plus muable, de l'instinct.
IV. — Une troisième caractéristique essentielle de l'instincthumain de reproduction est, semble-t-il, étroitement liée aux deux précédentes. Tandis que dans toutes les autres espèces l'instinct de reproduction paraît tendre librement à la multiplication aussi grande que possible d'un type spécifique, dont le progrès évolutif est l'œuvre des circonstances, l'espèce humaine, originairement très prolifique, a très tôt, par un effet évident de son développement mental, restreint sa fécondité.
Sans essayer aucunement ici de déterminer les causes originelles de ce fait, il est permis et utile d'en remarquer le rapport d'une part avec la valeur spéciale donnée dans l'humanité à l'union en ellemême (abstraction faite de la procréation, la restriction de la fécondité a pour effet de protéger la femme contre l'incommodité et l'épuisement des grossesses ininterrompues), d'autre part avec les exigences de l'éducation humaine : la transmission de la puissance,, de la richesse, des connaissances,
la persistance des rapports spirituels supposent une famille restreinte, tandis que l'abandon précoce des jeunes dans les espèces animales permet la multiplication indéfinie. Dans Fhumanité le développement de la race paraît se poursuivre dans le sens d'un accroissement qualitatif. Il est possible que la restriction de la fécondité humaine ait originellement de tout autres causes mentales : il semble toutefois que celles qu'on vient d'indiquer soient réelles et principales dans les sociétés de notre civilisation.
V. — Il ne faut pas enfin omettre de noter un autre trait essentiel des conditions actuelles de l'union humaine, qui est la différence physique et mentale existant dans le couple entre l'homme et la femme : faiblesse relative de la femme, incommodités périodiques, sensibilité plus développée que chez l'homme, ces caractères féminins et bien d'autres qui leur sont liés établissent entre les deux sexes une différence marquée d où résulte une division des tâches familiales qui rend plus nécessaire encore la collaboration naturelle du couple dans l'œuvre d'éducation ; et cette différence est aussi une condition importante, et qui veut être comprise, des rapports spirituels qui unissent le couple humain.
VI. — A ces conditions et caractéristiques de l'instinct humain de reproduction correspond dans notre civilisation l'organisation monogamique de la famille, union perpétuelle qui procure à la femme l'assistance dont elle a besoin pour vivre, une protection contre la brutalité masculine, qui répond aux conditions de l'union spirituelle des amants, et de l'éducation spirituelle donnée par les parents.
Sans aborder encore la question de la valeur de
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l'union monogamique, par rapport à la nature humaine, il faut bien marquer ici que nous n'envisageons pas ce mode d'union en tant que règle sociale, mais en tant qu'il répond à des caractéristiques naturelles de l'instinct humain. Le caractère naturel, au moins dans une certaine partie de l'humanité actuelle, de l'union monogamique, est manifesté par l'existence de sentiments fortement enracinés dans la nature humaine : réclamation réciproque de la fidélité, croyance normale à la perpétuité de l'union, jalousie.
C'est au point de vue du mode monogamique de l'union des sexes, d'ailleurs actuellement sanctionné par les règles sociales, que nous nous plaçons pour examiner maintenant quelques désharmonies de l'instinct humain de reproduction.
yil. — L'instinct humain de reproduction est sujet à de nombreuses et profondes désharmonies, d'où naissent une foule de troubles et de tourments dans la vie humaine.
Dans ses Etudes sur /a Nature humaine, MetchnikolF a très utilement indiqué quelques désharmonies physiologiques, où de graves viciations de l'instinct ont leur origine. La puberté chez la femme apparaît bien avant la maturité générale de l'organisme ou nubilité ; — l'aptitude à la fécondation précède de beaucoup la maturité complète de l'organisme mâle, c'est-à-dire l'acquisition des capacités permettant à l'homme d'entretenir une famille ; l'amour et la sensibilité sexuelle apparaissent dans l'espèce humaine avant l'aptitude à la fécondation ; la sensibilité sexuelle et le sentiment amoureux persistent après qu'ont disparu les conditions organiques de nubilité.
Ces désharmonies physiologiques sont vraisemblablement produites elles-mêmes par le développement de la vie consciente. La précocité de la puberté, de l'amour, de la sensation sexuelle paraît attribuable au développement de l'imagination et h l'hyperesthésie qui accompagnent le développement mental. Il en est de même de la persistance inutile de la sensibilité sexuelle. Plus évidemment encore la distance qui sépare habituellement l'âge de la nubilité et l'âge du mariage est due au rôle prépondérant joué par l'activité cérébrale dans le développement de la vie humaine : la maturité de l'organisme psychique, nécessaire à l'homme pour qu'il soit à même de subvenir aux besoins d'une iamille, est retardée par l'importance même de cet organisme dans l'ensemble de l'organisme humain.
Mais, quelles que soient d'ailleurs leurs causes exactes, ces diverses désharmonies concourent directement ou indirectement h dissocier de l'activité instinctive l'idée du plaisir qui l'accompagne, par suite à dévier cette activité de son but normal, la reproduction de l'espèce, et enfin h détruire ou altérer les conditions normales de l'union monogamique.
La précocité de la sensibilité sexuelle et de l'imagination amoureuse suffit pour isoler de l'essentielle fonction de l'amour l'idée du plaisir sensuel et même des joies spirituelles qui l'accompagnent ; l'intervalle de temps qui sépare habituellement l'âge de la nubilité et celui du mariage permet à la précocité sensuelle et sentimentale de développer ses effets ; les jeunes gens prennent consciemment l'habitude de rechercher les plaisirs et les joies d'amour, en évitant et en oubliant la fin naturelle de l'instinct procréateur. Cette habitude étant con-
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sidérée comme normale chez les célibataires, il est bien difficile qu'elle soit détruite ou surmontée par le seul effet du mariage et de la contrainte sociale qui en protège l'institution ; il serait étonnant que le développement monogamique de l'instinct se manifestât universellement ou même généralement de façon régulière, étant données les mœurs désharmoniques qui précèdent très fréquemment et entourent de toutes parts la vie conjugale. Cependant l'état de choses qui résulte de ces habituelles désharmonies est assurément mauvais et douloureux : discordes intimes, invisibles souffrances ou éclats scandaleux, misères de la prostitution, crimes passionnels, tels sont sur notre humanité les témoignages douloureux des désharmonies de la race.
Vni. — Peut-être les sciences biologiques, l'art médical, qui ne craignent pas aujourd'hui d'aborder les problèmes du vieillissement et de la mort prématurée, nous apporteront-ils un jour de l'aide pour remédier aux désharmonies sexuelles. Mais, dès aujourd'hui, et toujours, le moyen essentiel de surmonter ces difficultés inhérentes à la nature humaine doit être cherché dans l'exercice de la conscience, instrument spécifique de l'adaptation humaine. Seule la compréhension des lois premières et des déviations de notre nature nous permet de réagir contre les déviations auxquelles nous sommes induits, et de nous maintenir, par l'effet de notre intelligence, dans la voie du développement harmonieux de l'instinct.
Ce n'est pas là une œuvre impossible : l'union spirituelle, perpétuelle, cimentée par la tache commune de l'éducation existe en fait, plus ou moins riche de valeur vivante. Elle existe chez des êtres
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assez suggestionnés encore par des traditions morales pour les fondre naturellement dans leur vie instinctive et sentimentale ; elle existe aussi, sous une forme plus rare et plus belle, chez des êtres capables de s'élever à la conscience forte de la valeur d'harmonie de l'union totale et constante.
Toute la tâche utile du moraliste se réduit à aider à l'information de la conscience jusqu'au degré où elle acquiert une sufïîsante force directrice pour détourner l'activité instinctive des fausses routes où les désharmonies physiologiques, sentimentales, sociales, tendent à l'engager: car seule la compréhension enthousiaste de la vie, de ses sources universelles, de la beauté de ses adaptations humaines est capable de nous arracher aux sables des vices qui nous enlisent, et de nous rejeter dans le droit courant des instincts.
Pour atteindre ce but, il faudrait des descriptions précises et fortes des déviations et des modifications harmoniques de l'instinct reproducteur.
Il faudrait analyser les modes de reviviscence des formes brutales de l'instinct, afin que l'esprit s'habituât à les reconnaître dès qu'elles paraissent confusément au seuil de la conscience ; il faudrait décrire leur escorte de passions stériles et déprimantes, haines de jalousies, bassesses de trahison, destruction de l'énergie morale et de la joie.
Il faudrait décrire aussi les déviations si communes qui résultent d'une méconnaissance de l'instinct d'amour, considéré comme méprisable ou du moins comme négligeable, méconnaissance qui conduit à subordonner l'intérêt essentiel de l'union aux intérêts relatifs à la conservation matérielle (^intérêts d'argent, de situation, etc.). C'est une raison myope qui prétend se substituer à la faculté
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instinctive du choix, au lieu de s'unir à elle ; et elle est responsable d'un grand nombre de désordres de l'activité de reproduction, et de la vie sentimentale qui l'accompagne.
Il faudrait analyser les multiples déformations cérébrales que la pensée et l'imagination de l'amour produisent dans la nature humaine : amour préconçu ou imaginaire, où l'esprit substitue une vaine image à l'objet réel de l'amour; exagérations de la sensibilité amoureuse, conçue comme une forme exceptionnelle du désir, affranchie de toutes lois et de toutes bornes ; amour platonique, ou exagération de la sensibilité intellectuelle, soi-disant dégagée du sens sexuel.
Il faudrait tenter aussi d'aider la conscience a découvrir les conditions de l'union spirituelle : compréhension réciproque des natures virile et féminine, dont les fonctions se complètent et doivent s'harmoniser sans s'opprimer ; modification que l'être individuel doit accepter, du moment qu'il se joint à un autre être ; sacrifice de l'égoïsme individuel, qui doit faire place à une autre forme du désir vital, le centre d'intérêt de^ la vie étant projeté désormais hors de l'être individuel ; compréhension forte et constante de la raison d'être de l'union, hors laquelle il n'y a que mensonges et douleurs : la procréation des enfants dont la vie prolonge notre vie.
C'est par des analyses de ce genre, effectuées par tous les moyens actuellement en notre pouvoir, qu'un art moral positif poursuivra son but de fournir aux consciences individuelles des repères pour se guider à travers les complications et les déviations humaines de l'instinct reproducteur.
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IX. — Dans tout ce qui précède, on a considéré les déviations et les harmonies de Tinstinct reproducteur par rapport à l'union monogamique, prise comme norme des rapports intersexuels. Mais cette norme nous est-elle imposée ? Ne peut-on concevoir d'autres formes de ces rapports et d'autres modes correspondants d'organisation de la conscience ? C.ette question est effectivement posée dans les discussions morales contemporaines ; à l'examiner nous trouvons l'occasion de mettre en lumière un nouvel aspect de l'art moral, lorsque cessant de borner son rôle à discerner dans les modes actuels de l'activité humaine le normal et le désharmonique par rapport aux instincts primitifs, il choisit parmi les formes normales possibles d'adaptation et s'efforce d'imposer aux consciences la forme de son choix.
Il serait absolument contraire à la méthode et à l'esprit de notre art moral de considérer l'union monogamique et perpétuelle comme la fqrme unique et nécessaire, ou même comme la seule forme morale de l'union des sexes. L'union monogauiique n'est ni la solution unique, ni, à proprement parler, une solution de la question morale des rapports de l'homme et de la femme : elle représente simplement une direction selon laquelle peut se réaliser de manière harmonieuse, à certaines conditions qu'on a tâché précédemment d'indiquer, le développement humain de l'instinct de reproduction. D'autres directions, d'autres modes de réalisation ont existé, existent ou sont possibles. Les origines premières de la famille, bien qu'obscures encore, ne laissent pas d'apparaître comme profondément différentes de notre monogamie actuelle. La variété des formes d'union et de constitution familiale a été Delvolve. 8
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extrême, depuis le clan, les mariages collectifs, les diverses polyandries et polygamies jusqu'à la plus rigoureuse monogamie. La variété des solutions prouve à cet égard la plasticité de la nature humaine et autorise à considérer l'avenir comme ouvert à des formes nouvelles d'adaptation de l'instinct reproducteur.
Dans nos sociétés, l'union monogamique constante est la règle moralement reconnue, légalement sanctionnée, mais non pas, — comme on l'a déjà remarqué, — universellement ni même généralement observée. La plus grande part des maux qui accompagnent l'amour et la famille ne seraient-ils pas dus à l'existence même d'une règle et d'une forme légale qui gênerait le développement normal de la nature humaine, la déformerait et la meurtrirait ? — Telle est, autant que possible ramenée à des termes généraux, la question qui est agitée confusément, dans la littérature de notre temps, autour de la notion assez vague d'union libre.
X. — Il y a un aspect de la question, en luimême très intéressant, que nous n'avons pas à envisager. Que l'on cherche à donner aux unions irrégulières une sanction légale créant une responsabilité réciproque des amants, c'est là un palliatif, qui paraît fort opportun, aux maux causés par l'état présent des mœurs ; mais cette question toute sociale ne se rapporte pas aux besoins de la vie intérieure. Nous savons bien que l'union unique et perpétuelle n'est pas communément réalisée dans les mœurs : que les unions plus ou moins passagères reçoivent aussi une régularisation sociale, c'est fort bien, mais cela ne répond pas à la question que je me pose : quelle idée de l'union des
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sexes donnerai-je comme centre à mon activité reproductrice? Sera-ce l'idée monogamique, règle idéale que s'est tracée notre race, ou quelque autre idée, et laquelle ?
Il semble bien qu'une autre idée tende à se formuler et à réclamer sa place : celle d'une union essentiellement soluble à la volonté de chacune des parties, afin de réserver à chacun des membres du couple l'entière liberté de suivre les mouvements de son cœur et de disposer à tout moment de sa destinée.
XI. — Cette idée, h l'état où elle apparaît dans le roman et le théâtre contemporains, est-elle une idée complète et viable, capable de jouer un rôle eflectif et bienfaisant dans l'organisation de la conscience morale? — Je ne le pense pas. Elle paraît envelopper des conceptions vagues et inexactes de la nature humaine, de la liberté individuelle. Peuton considérer, dans les faits actuels, comme une forme essentielle de l'instinct humain de reproduction la mutabilité du désir passionnel? Les libertés de mœurs usuelles avant mariage dans certaines populations paysannes et ouvrières, — les liaisons passagères des fils de famille avant leur situation faite, — les adultères plus ou moins sentimentaux de la bourgeoisie oisive, tels sont en fait les types principaux de l'union libre ou, plus exactement, de l'union instable : les donnera-t-on comme des déterminations essentielles de la nature humaine, c'est-à-dire comme des modes harmonieux du développement humain de l'instinct reproducteur, tandis que l'idée de l'union monogamique et les unions réellement conformes à cette idée seraient des formes accidentelles, déviées, nuisibles, du déve-
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loppement de ce même instinct? J'estime qu'il suffît de se reporter à ce qui est dit plus haut du rapport de l'union unique au vœu de l'instinct primitif et aux caractères spécifiques de la nature humaine, pour apercevoir combien il est superficiel et peu scientifique de considérer comme l'essence de la nature humaine un ensemble d'habitudes passionnelles, plus ou moins générales, en opposition avec des règles de conduite morales et sociales, comme s'il était loisible de mettre les idées morales et sociales hors de la nature humaine, et comme si ces habitudes passionnelles manifestaient nécessairement la perfection ou la tendance de l'espèce. A l'observateur sans parti pris, ces habitudes apparaissent bien plutôt comme des déformations m;iludives, comme des (ormes d'un instinct dévié qui cherche les joies de l'union sans en accepter les devoirs naturels.
Quant à la réclamation de la liberté de l'individu, soi-disant gênée par l'union monogamique elle n'est, sous des apparences novatrices, que la survivance d'une idéologie périmée, dont le sens positif de la nature, en s'étendant aux choses morales, ne tardera pas à faire justice. Qu'est-ce que la liberté de choisir notre destinée hors des lois du développement normal de notre nature ? Un mot dépourvu de sens, à moins qu'il ne désigne l'abandon aux mouvements désordonnés de formes instinctives qu'aucune activité centrale ne coordonae, abandon qui ne peut avoir d'autre résultat que la déviation de l'être par rapport au but unique de l'instinct procréateur.
L'union libre, simplement conçue comme l'affranchissement facultatif des obligations que l'acte de procréation naturellement entraîne, n'est qu'une
idée nécessairement vague parce qu'elle ne correspond qu'à un état désharmonique de l'instinct reproducteur; elle est donc absolument incapable de fournir un principe d'organisation intérieure \ Pour arriver h une notion capable de fournir un tel principe, il faut envisager l'union libre, l'instabilité du couple, dans son rapport avec une régulation morale et sociale, comme forme évoluée de la nature humaine ; il faut déterminer les conditions auxquelles cette forme d'union serait capable de présenter un développement normal de l'instinct primitif et de rentrer dans un état harmonieux de l'ensemble de la nature pratique de l'homme : il faut par conséquent l'envisager dans son rapport avec la procréation, l'éducation des enfants, l'accroissement individuel, l'augmentation de la valeur mentale, de la richesse de la vie intérieure. Il faut considérer la famille permanente comme n'étant plus l'état normal où l'enfant doit se développer, et admettre comme norme, en même temps que l'instabilité des couples, soit l'éducation publique des enfants, supposant le renoncement à ce mode de perpétuation individuelle qui est l'éducation familiale, soit l'éducation uniquement maternelle, supposant une immense évolution de la nature et des rapports sociaux de l'homme et de la femme, soit telle autre organisation de ces rapports que l'on voudra imaginer. De telles solutions supposent en outre un état mental où l'activité sentimentale, cessant de poursuivre dans la domination amoureuse la pénétration profonde de deux
1. Cette idée de l'union libre est un spécimen curieux d'idée servant à fixer et régulariser autant que possible un état désharmonique de la nature morale.
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vies serait détournée vers un objet presque purement social.
XII. — L'évolution de la nature humaine dans ce sens est-elle possible ou impossible, probable ou improbablePCes questions sont hors de notre objet. Disons simplement que cette évolution ne peut être que Teffet du triomphe des natures qui réellement la désirent et la font, que l'avenir appartient aux tendances les plus robustes. Mais il est permis h chacun de s'interroger sur la question de savoir si cette évolution représente la voie du plus riche développement de la nature humaine, si elle est d'accord avec le vœu des natures les plus spirituelles, c'està-dire les plus individuellement puissantes et harmonieuses, ou bien si elle correspond à une limitation ou à une rétrogradation de la valeur de l'individualité humaine au profit d'une régularisation de la vie sociale. Il ne s'agit plus ici d'établir des vérités positives, mais d'exprimer une tendance consciente d'elle-même ; il s'agit pour le moraliste d'exposer et de faire triompher par sa force de séduction une forme d'humanité qui est la sienne. J'ignore si la connaissance des lois de la vie sociale ne nous révélera pas un jour la nécessité d'une évolution dans le sens de la promiscuité organisée; j'ignore si les désirs des consciences les plus développées ne seront pas un jour, dans un état social plus strictement organisé, rabattus à la loi commune du développement d'une humanité moyenne ; j'ignore si le perfectionnement des (onctions sociales n'amènera pas un certain appauvrissement des fonctions individuelles, ou bien une différenciation des types humains d'une même société, et par suite une différenciation des systèmes de vie morale :
mais quand même ces hypothèses seraient des prévisions assurées, il n'y aurait pas là une raison suffisante pour qu'à Tavenir je me plie à une réguhition à laquelle ma nature individuelle répugne. C'est un finalisme vieilli qui présente comme perfection spécifique la forme de vie triomphante : la nature est pleine de demi-réussites et de demiavortements. L'avenir de la nature humaine n'est pas fait, et certes il ne dépend pas de moi seul de le faire. S'il est contraire h mon vouloir, il sera une déchéance par rapport à la forme de vie que je représente. L'humanité ne sera pas perdue si ma forme individuelle s'évanouit sans laisser de traces ; l'animalité ne sera pas perdue, si l'humanité y perd sa différence : mais je serai perdu, mais l'humanité sera perdue.
Ainsi, après avoir confronté les modalités possibles du couple et de la famille humaine avec les vœux des formes essentielles de l'instinct, il appartient encore au moraliste de les confronter avec son propre désir, c'est-à-dire avec une forme individuelle d'instinct conscient de lui-même, pénétré d'habitudes sociales et de déterminations spirituelles : ce faisant, en même temps qu'il donne satisfaction au désir invincible de domination spirituelle, il offre à tous une aide pour l'organisation de leur vie morale en leur proposant, en leur imposant, dans la mesure de sa force, sa propre forme d'organisation ; hors des conditions de toute technique scientifique, il demeure en plein dans les conditions pratiques de l'art moral.