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CHAPITRE VI

ï. — Il y a continuité absolue entre les instincts de reprockiction et d'association. L'acte de conjugaison, qui paraît indispensable pour renouveler la puissance de prolifération des organismes simples, a pour efTet sinon d'associer, du moins de fondre deux cellules en une seule. Mais, dans l'union sexuelle des organismes composés, h la fusion des cellules reproductrices se superpose fréquemment une véritable association plus ou moins durable, plus ou moins parfaite, des individus composés desquels ces cellules sont issues : c'est ainsi que nous avons été amenés précédemment, par la seule étude des développements de l'instinct reproducteur, à l'examen des conditions d'harmonie du couple humain, question que l'on rencontre nécessairement aussi dans l'étude de l'instinct social.

D'autre part, l'association primitive apparaît comme un mode particulier d'accroissement par reproduction, mode intermédiaire entre l'accroissement individuel et l'accroissement purement spécifique. Le dédoublement d'une cellule unique est le point de départ de toute composition organique. Bourgeonnement et reproduction sexuée ne sont que des modes divers d'un processus au fond tou-

jours identique. Le bourgeonnement, quand l'être nouveau qu'il produit ne se sépare pas entièrement du producteur, est l'origine de nombreuses formes de colonies d'organismes déjà composés, le mode normal de formation des organismes supérieurs. De même la génération sexuée ne disperse pas nécessairement des êtres isolés à travers le monde ; mais souvent des liens persistent entre le générateur et les individus engendrés ; ainsi se constituent des îigrégats entre individus physiologiquement distincts, des sociétés proprement dites.

Ainsi envisagé dans ses origines, l'état de société nous apparaît comme une suite immédiate de l'activité individuelle de reproduction. Mais, du moment que l'on envisage des sociétés très complexes, telles que les sociétés européennes contemporaines, aussitôt apparaît l'impossibilité, l'inutilité aussi, de tenter de rattacher à la génération toute la diversité des rapports qui lient entre eux les membres de la société ; un très grand nombre de rapports sociaux sont pratiquement étrangers aux relations individuelles créées par l'activité de reproduction.

IT. — Certes, il serait plus que téméraire de préjuger ici de la solution d'un problème des plus <^ompliqués, celui des rapports du groupe social issu de la génération individuelle aux autres groupes sociaux, ou, plus généralement, celui du rapport réciproque des diverses unités ou individualités sociales. àNIais, sans rien anticiper des résultats futurs des sciences sociales, nous jugeons permis et utile, au point de vue de notre art moral, de sépaler de l'étude de l'instinct social proprement dit, et de considérer à part cette partie de notre nature pratique qui correspond aux rapports personnels

d'un individu avec ceux qui lui sont liés par l'effet de la génération ; rapports auxquels on peut joindre les rapports personnels nés d'un rapprochement électif d'ordre spirituel. Les relations et sentiments de famille et d'amitié, intermédiaires en quelque sorte entre la vie purement individuelle et la vie purement sociale, constituent dans la nature humaine, telle qu'elle se présente dans nos sociétés européennes, un ensemble que l'on peut pratiquement distinguer des relations et sentiments proprement sociaux, c'est-à-dire relatifs h des organismes sociaux dont la vie et le développement peuvent être considérés indépendamment des rapports personnels des individus qui les composent.

C'est une tache importante de l'art moral de nous aider à la compréhension exacte et profonde de notre rapport à cette société première qui se forme entre les parents et les enfants qu'ils ont mis au monde ; d'éclairer, en le rapprochant des formes primitives d'association par dédoublement cellulaire ou par bourgeonnement, le fait de la génération humaine : production d'un être nouveau, mais d'un être qui cependant n'est qu'un accroissement, qu'un prolongement de celui dont il est issu. Partant de cette notion directrice, c'est la tache de l'art moral de dégager la signification des rapports de sentiment et de volonté qui unissent entre eux les membres d'une même famille, de faire apparaître le rôle dans la vie humaine de la tendresse paternelle, maternelle, filiale, fraternelle, de l'autorité et de l'obéissance, le rôle aussi de l'amitié d'élection, selon toute la variété de ses nuances, bref de rendre sensible la valeur vitale de toutes les formes d'union qui continuent l'accroissement individuel et s'identifient aux formes les plus spirituelles de la domination.

Etudiant ainsi, dans leur commun rapport aux instincts primitifs, toutes les variétés de nos rapports personnels de société, l'art moral mettra en évidence leurs liaisons réciproques et leurs liaisons aux autres parties de notre vie pratique ^ C'est par cette voie, et non en cherchant à déterminer des règles particulières d'action concernant ces rapports, qu'il remplira sa fonction organisatrice ; sur ce point, comme sur tous les autres, sa tâche sera accomplie, quand il aura fourni aux individus le moyen de relier dans une même compréhension les divers éléments de leur vie morale, dont la dispersion, le développement isolé et automatique est l'origine de tous les désordres moraux, de tous les vices.

Nous nous en tiendrons, sur les rapports de famille et d'amitié, à cette très brève indication de la voie que nous entendrions suivre, sans nous engager en des développements qui ne nous apprendraient pas grand'chose de nouveau sur la méthode de l'art moral, que nous cherchons seulement h définir. En revanche, il ne sera pas inutile de fournir quelques échantillons de l'application de cet art moral aux développements de l'instinct social proprement dit : cela nous donnera occasion de

I. Il ne servirait à rien, pour l'organisation individuelle des relations et sentiments de famille, de connaître exactement, dans toute leur complexité, les règles qui constituent la morale familiale actuelle et les formes successives de cette morale dans son évolution. Ce qui importe, c'est de prendre conscience de la signification des sentiments et devoirs de famille par rapport à nos intérêts vitaux essentiels (développement individuel provoqué par le mariage et la paternité, prolongement de la vie individuelle par l'association familiale, répondant au jjesoin de dissoudre l'idéo de la mort totale, etc...).

mieux établir la distinction entre le rôle et la méthode de notre art moral, et ceux des sciences sociales, lors même que leurs objets paraissent se confondre.

III. — On a revendiqué, à bon droit, croyonsnous, pour les sciences sociales un objet nettement distinct de celui de la psychologie ; cet objet, ce sont \es pliénoniènes sociaux, phénomènes de la vie d'une société considérée distinctement des individus qui la composent. Mais l'existence des sociétés implique certaines modifications de la nature individuelle répondant aux rapports de l'individu avec le corps social. Les sciences sociales ont peut-être avantage à néfflifferl'étudedirecte de ces modifications, l'étude de V instinct socialy c'est-à-dire de la trace, dans la naturepratique de l'individu, delà relation de l'individu au groupe ; peut-être doivent-elles limiter leur objet aux règles sociales objectives de cette relation. — Mais du point de vue qui nous occupe, la connaissance qui importe directement pour la pratique morale, pour l'organisation de la conscience, ce n'est pas celle des règles sociales objectives qui s'imposent du dehors à l'individu, c'est celle du rapport même de l'individu à la société et à ses règles, c'est celle de la tâche d'adaptation dévolue, du fait de ce rapport, à la conscience individuelle. Pour s'acquitter de sa tâche, notre conscience s'efForce de parvenir à la juste vue du rôle proportionnel, dans notre vie pratique, des diverses formes de l'instinct social.

IV. — L'instinct social se présente dans la nature sous une multitude de formes et à une foule de degrés de complexité. De même qu'au point de vue de l'association physiologique la nature nous montre

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des individus parfaitement simples et isolés, et une foule de variétés et de degrés de composition organique, de même pour les associations non physiologiques, pour les sociétés proprement dites. Il existe des individus isolés ; ceux qui sont réunis en sociétés le sont à des degrés très divers et selon des modes très variés. Il ne paraît pas y avoir de rapport constant entre le degré de développement des organisations sociales et le degré de complexité ou de perfection des individus. A côté de la république des abeilles nous voyons des hyménoptères solitaires dont la perfection spécifique ne le cède en rien à celle des abeilles ; tandis que les castors fondent des villes les singes anthropomorphes manifestent des mœurs sociales peu développées. A cause de ces diversités, les analogies animales n'offrent qu'un secours très limité pour la compréhension de l'instinct social humain.

Sans doute, pour cette compréhension, la connaissance des règles objectives observables dans les sociétés humaines fournit un important appui. Toutefois il faut bien comprendre que ces règles ne sont nullement des lois constantes, ni universelles, de l'instinct social, mais des formes de contrainte, essentiellement variables, qui s'imposent aux activités individuelles, avec lesquelles elles soutiennent un rapport de réciprocité. Dans ce rapport il est singulièrement malaisé de distinguer ce qui provient de l'activité individuelle et ce qui provient des conditions sociales : combien varié et instable le rapport entre les règles actuelles d'organisation politique, d'organisation du travail, etc., et les diverses idées politiques et sociales qui manifestent la variété des modalités de l'instinct social dans nos sociétés contemporaines ! Or c'est précisément

la réaction de l'instinct social de l'individu aux règles objectives de la société qui intéresse notre iirt moral.

Concluons de ce qui précède, que ce n'est pas aux vues de détail, aux connaissances particulières et fragmentaires de la vie sociale que l'esprit doit d'abord s'attacher pour éclairer son activité pratique, mais à la connaissance des formes les plus générales et les plus constantes de l'instinct. Cette connaissance nous fournit le sens général de notre activité sociale, et, donnant une base assurée à nos jugements empiriques des conditions particulières d'adaptation, elle nous garde des égarements mortels, des déviations graves, sans nuire en rien à la liberté de nos tendances spontanées.

V. — Les lois les plus générales de l'association sont communes aux colonies physiologiques et aux sociétés. — Les formes les plus simples d'association cellulaire nous manifestent les caractères essentiels de l'instinct social. La première condition pour la formation d'une association de cellules est l'abandon par chacune des cellules composantes d'une partie de son indépendance pour l'établissement d'une communauté partielle des fonctions vitales. Cette association peut être d'individus cellulaires tous semblables entre eux, et consister en simple adhérence des parties composantes, et en simple communauté de certaines fonctions, de la digestion par exemple ; tel est le type de l'association dans un grand membre de colonies de monères. Un deuxième caractère, non universel, mais très général et indispensable au perfectionnement de l'association, s'ajoute à V interdépendance des éléments associés : c'est la différenciation de ces éléments

et de leurs fonctions, et la centralisation de ces fonctions.

Ces caractères essentiels de l'association se retrouvent, sous les formes de développement les plus variées, dans les sociétés animales proprement dites et notamment dans les sociétés humaines.

Chaque individu est constamment en relations avec les autres selon ces deux modes généraux de l'union sociale : les hommes sont unis en tant qu'homogènes par une communauté relative de nature, de conditions vitales, de contraintes sociales; ils le sont, en tant que différenciés, par les fonctions que chacun d'eux exerce. Selon ces deux modes d'union chaque individu est engagé en divers groupements sociaux, transitoires ou permanents, indépendants ou subordonnés les uns aux autres.

Il appartient à l'art moral de nous aidera reconnaître, dans la conscience de notre vie individuelle, ces rapports que nous soutenons avec la société, à comprendre la signification de nos instincts sociaux, leur liaison continue à nos intérêts d'ambition et d'amour, de manière à faire rentrer notre activité sociale dans l'harmonie générale de notre vie.

VI. — De ce point de vue intérieur, nos rapports généraux de solidarité, nos rapports de composants homogènes apparaissent sous deux aspects: l'un de ces aspects est la contrainte, l'autre la sympathie.

Les formes de la contrainte sociale sont très nombreuses : contrainte naturelle de la famille, contraintes de condition, contraintes exercées par les lois, contraintes exercées par les mœurs, c'està-dire par la pression directe sur notre volonté des

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volontés de la masse, etc. Il appartient aux sciences sociales de dénombrer ces formes, de les analyser, de les classifier; mais, du point de vue qui nous occupe, l'essentiel, pour Tindividu, est de comprendre fortement la signification des contraintes qu'il subit et leur rôle dans sa vie individuelle.

La contrainte nous paraît insupportable, si notre conscience, capable de les éprouver, est iiicapable d'en apercevoir la liaison nécessaire à cette forme indispensable du développement de notre vie individuelle qui est l'association. De là la notion déviée de la liberté sociale conçue négativement comme affranchissement de toute contrainte, et liée à des sentiments de révolte et de haine, au lieu d'être comprise comme l'ensemble des conditions qui permettent à chacun le plus aisé développement de sa nature individuelle. L'enfant est incapable de développer sa nature hors des contraintes de l'éducation. La contrainte des lois pénales, ou à leur défaut, des traditions et des coutumes, est, pour le plus grand nombre, le soutien indispensable des mœurs individuelles, qui les empêche de se dissoudre sous l'action d'une conscience mal avertie, exposée à suivre les suggestions brutalement convaincantes de passions désharmoniques ; ces contraintes aident l'individu à maintenir, comme le lien maintient le fagot, l'intégrité de sa propre nature spécifique, dont il est ignorant. Les hommes libres sont ceux qui, comprenant la valeur des contraintes sociales, les veulent seulement harmonieuses à leurs désirs, comme les peuples libres sont ceux qui, sans poursuivre comme un but l'affranchissement de la contrainte, s'affranchissent seulement, par un effort continu, des modes de contrainte qui entravent leur évolution de croissance.

Du point de vue de la science sociale, peut-être n'y a-t-il pas lieu d'envisager de la solidarité autre chose que les règles objectives et les similitudes qu'elles produisent ; mais l'art moral ne saurait négliger cet aspect intérieur de la solidarité qui est le sentiment de sympathie. Que ce soit la communauté des contraintes sociales qui crée des liens entre les hommes, ou que ces règles soient elles-mêmes un effet de leur communauté de nature et de leur communication naturelle, ou encore, comme il est peut-être plus sage de le penser, qu'il y ait perpétuelle réciprocité d'action entre la nature sociale et les natures individuelles pour la production et le développement de la solidarité, ce qui importe pour l'organisation de l'activité individuelle, c'est de reconnaître et de comprendre comment les hommes ne sont pas réellement extérieurs les uns aux autres, mais en quelque mesure existent les uns dans les autres, sentent et agissent les uns pour les autres. Ce sentiment d'une identité partielle d'essence et de vie est ce que j'appelle ici, prenant le mot dans une très large acception, la sympathie. Le sentiment de sympathie n'est pas autre chose que la manifestation consciente de la communauté partielle de vie qui est une loi universelle de toute association et modifie si profondément entre les éléments associés les rapports de rivalité, d'hostilité, qui sont les rapports naturels et premiers des vivants qu'aucune cause particulière n'associe. La sympathie est donc un mode d'union propre aux êtres conscients, consistant en la reconnaissance d'une identité spécifique, d'une similitude de sensibilité et de mentalité, qui rend possible la communication des impressions, des sentiments, des pensées et des volontés. C'est un agrandissement Delvolve. o

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de nous-mêmes par la participation de la vie d'autres êtres de notre espèce, un développement harmonieux, propre à l'humanité, de la loi primordiale d'accroissement. La sympathie varie en qualité et en intensité selon les affinités des êtres et leurs relations effectives depuis les formes personnelles de l'amour sexuel, de la tendresse maternelle, paternelle, filiale, fraternelle, amicale, jusqu'à la simple émotion de sympathie spécifique, jusqu'aux formes idéales de la fraternité universelle.

Comment établir l'harmonie de notre vie morale, sans fixer l'attention de notre esprit sur cet aspect sentimental de la solidarité humaine ? C'est un acquêt essentiel de notre conscience de découvrir l'unité de notre vie sentimentale, le sens et la liaison de toutes les formes de sentiments qui nous entraînent hors de nous-mêmes et nous grandissent au delà des bornes de l'existence individuelle. Ces formes sentimentales sont la matière avec laquelle notre esprit élabore les idéaux de patrie, de justice, de fraternité, qui sont l'ame vivante des sociétés en évolution.

VIL — La même méthode de compréhension peut et doit s'appliquer aux rapports organiques, fonctionnels, de l'individu avec la société.

La nature et l'importance de ces rapports fonctionnels entre les éléments d'un tout organique ont été fort bien mises en lumière, aussi bien en sociologie qu'en biologie.

L'union organique est accrue et perfectionnée par la différenciation des éléments associés qui se spécialisent en des fonctions diversement utiles à la communauté.

Dans les sociétés humaines l'échange des ser-

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vices fonctionnels est un mode d'accord, de collaboration des vies individuelles, qui se substitue à la lutte par violence et ruse, effet premier de la concurrence des instincts individuels d'accroissement., qui tend progressivement à remplacer, pour le maintien de Tunion organique, la contrainte, et qui se lie à des accords spirituels plus profonds et plus subtils que ceux qui résultaient de la primitive uniformité mentale.

Il est très utile de reconnaître ainsi dans la différenciation fonctionnelle le principe capable de rétablir l'harmonie de notre vie intérieure en conciliant la rivalité naturelle des intérêts individuels d'accroissement, avec le besoin de sympathie, qui n'est pas moins universel ni moins fort dans l'humanité.

L'étude des fonctions sociales appartient en propre à la sociologie ; les règles de morale propres aux diverses professions fournissent matière à des chapitres importants de la science des mœurs. Mais l'objet qui intéresse directement l'art moral, ce ne sont pas les professions en elles-mêmes ni les règles objectives de la conduite professionnelle : c'est le rapport des activités individuelles aux professions. Sa tâche est la compréhension des diverses formes d'activité fonctionnelle dans leur rapport aux intérêts vitaux essentiels de l'individu.

Fonction sociale et différenciation individuelle sont termes connexes; notre fonction dans la société représente, avec une approximation plus ou moins grande, le développement de notre nature individuelle. Réaliser, dans la mesure du possible, cette coïncidence de notre libre désir et de notre fonction sociale, c'est une tâche essentielle de notre vie de conscience.

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La coïncidence n'a pas lieu mécaniquement par le seul fait de l'orofanisation et de la contrainte sociale. En général, la société ne demande pas à chaque nature individuelle l'activité qui lui est propre ; elle lui demande d'être la force motrice d'une fonction déterminée. Etre soi-même en s'acquittant de sa fonction dans la société, se développer soi-même dans les conditions requises par le milieu social, c'est un des problèmes essentiels de la vie morale. Notre effort d'adaptation professionnelle est exposé à une foule de causes générales de déviation qu'il appartient au moraliste de décrire et d'expliquer : fausses vocations produites par l'insuffisante conscience de nous-mêmes, ou par une ambition détournée de sa direction normale, mépris de la fonction qui nous fait vivre, ou annihilation de notre individualité par notre fonction, etc. En outre, afin de faciliter, autant que possible, auxconsciences individuelles cette adaptation, afin d'aider chacun à organiser sa vie morale du point de vue de sa fonction, l'art moral passera en revue les principales formes des fonctions humaines et mettra en évidence les divers rapports existant entre l'activité propre et l'activité sociale de l'individu.

Vllï. — Prenons pour exemple une fonction purement intellectuelle, dans laquelle par conséquent l'activité individuelle et l'activité sociale peuvent et doivent régulièrement se confondre. — La fonction de l'artiste est de rendre manifeste aux sens la forme d'humanité qu'il représente. Sa personnalité la plus intime, sa différence individuelle est pour lui l'objet d'échange qui établit son rapport naturel et nécessaire avec la société : la maniefstation d'une individualité riche de vie et con-

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sciente de sa vie, nous montrant la nature à travers un esprit qui la coaiprend et l'aime, nous incite à prendre possession de notre propre esprit.

Le rôle social de l'art est grand dans la conception positive de la vie. Si c'est la vie seule qui est à elle-même sa propre fin, il faut que la vie consciente se réjouisse dans la contemplation de sa forme : or l'œuvre d'art est une belle conscience manifestée, une forte compréhension rendue sensible.

La grandeur même de la tâche, son caractère singulier, qui ôte à la fonction d'art toute norme objective, rendent infiniment dangereuses les déviations auxquelles dans son accomplissement l'artiste est exposé : l'orgueil de soi, qui est un devoir d'artiste, se déforme en glissant à la vanité des approbations publiques, des honneurs visibles ; la préoccupation d'exprimer la vie, l'orgueil de cette tache risquent de conduire au mépris, c'est-à-dire à l'incompréhension des autres fonctions de la vie : la nature devient alors un ensemble de sujets d'expression, et la vie intérieure un capital sentimental à grossir et utiliser sans cesse. Ces déviations n'écartent pas seulement l'artiste de la vérité de l'art, qui exige l'ingénuité de l'esprit, elle vicie profondément l'économie de sa vie morale. Mais s'il sait réaliser l'union de sa vie et de son art, il porte sa vie morale au plus haut degré de richesse et d'harmonie.

Pour chacune des formes principales de l'activité fonctionnelle, il appartient à l'art moral de mettre en lumière le mode d'utilisation morale dont elle est susceptible. Des fonctions purement intellectuelles et libres, il passera aux fonctions déterminées par

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la société elle-même, pour en signaler les dangers spéciaux de déviation : vain orgueil, si l'on confond l'utilité mécanique de la fonction avec la valeur propre de l'action individuelle ; paresse de la conscience, abdiquant toute activité propre et laissant notre vie morale se réduire h Taccomplissement obligatoire et machinal de la fonction ; puis aux fonctions de gain qui, pour rentrer de façon stable dans l'harmonie d'une vie humaine, ne doivent pas être comprises seulement comme le moyen d'un accroissement de force et de puissance, mais comme des fonctions nécessaires de la vie sociale. Il faudrait en chaque cas établir avec clarté le rapport de la nature individuelle à la fonction sociale. Seule la compréhension de ce rapport est capable de nous permettre d'accomplir notre fonction avec la dignité qu'elle comporte, de façon qu'elle ait son plein effet sur le développement de notre vie individuelle. Il faut que la généralité des esprits s'élèvent h cette compréhension pour que la solidarité des fonctions, se développant en solidarité spirituelle, c'est-à-dire spécifiquement humaine, constitue réellement une des formes les plus hautes de l'union humaine.

IX. — Sans doute la fonction modèle l'individu comme le modèlent aussi toutes les organisations sociales dont il fait partie: syndicats, mutuelles, etc., mais l'action de ces forces sociales est non seulement imparfaite, mais nuisible, si l'individu ne s'adapte pas lui-même consciemment à la fonction. Leur efficacité morale, qui peut être fort grande, exige des intéressés une participation d'esprit qui n'est pas produite mécaniquement par l'association, mais qui est due à une éducation, tant antérieure

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qu'immédiate, des activités individuelles de conscience. L'association réagit sur cette éducation spirituelle, mais ne saurait se substituer à elle.

X. — Après les rapports individuels existant entre les divers membres d'une société, après les rapports fonctionnels qui relient organiquement l'individu au .groupe, il convient d'envisager un autre mode de rapports sociaux : les rapports idéaux qui rattachent directement l'individu à un groupe social considéré dans sa nature sociale, c'est-à-dire indépendamment des individus qui le composent. Ces rapports se manifestent sous la forme de sentiments et d'opinions politiques et sociales.

Nous appartenons à notre pays, qui appartient lui-même à un ensemble ou à des ensembles sociaux supérieurs. Nous appartenons directement à telle ou telle classe sociale, dont les intérêts ou les organisations se rejoignent indépendamment des frontières politiques. Nous avons besoin de comprendre la nature, la signification, l'importance relative de ces liens divers.

En cette matière plus qu'en toute autre, c'est aux sciences sociales qu'il appartient de fournir à l'art moral les notions positives qui doivent servir de base à l'organisation de notre activité pratique. Sur les questions si délicates des rapports divers auxquels doit s'adapter notre instinct social, seul le développement des sciences sociales est capable de fournir progressivement à l'expérience individuelle des données plus précises. Mais il n'est pas moins vrai que ces questions n'attendent pas une solution scientifique, mais exigent perpétuellement des solutions pratiques. 11 est possible qu'un jour la science nous révèle des lois d'évolution des formes

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sociales, assez précises pour fournir des orientalions certaines à notre instinct social. Mais dès aujourd'hui, à l'aide des notions scientifiques que nous possédons, des vues empiriques qui les suppléent, à l'aide aussi d'une forte conscience de nos désirs, il nous faut diriger pour le mieux de notre vie morale notre adaptation aux diverses unités sociales.

XI. — Le sentiment de la Patrie est une détermination actuelle de l'instinct social correspondant à la réalité organique des nations. Ce sentiment nous soumet à une discipline nécessaire à la cohésion de notre être moral, il nous relie h une forme générale de la nature humaine à laquelle nous appartenons, qui est l'élément où nous puisons l'aliment de notre vie, le sol dans lequel seulement sont capables de germer la plupart des semences de notre esprit. Il fournit un prolongement précieux à l'instinct de reproduction : la perpétuation directe par descendance apparaît trop précaire à des esprits conscients, mais la Patrie est assez immortelle au regard de la brièveté de notre vie, pour nous prolonger en esprit aussi loin que s'étend notre horizon d'avenir.

Cependant, comme pour l'instinct de reproduction, une superficielle réflexion conduirait aisément l'individu à se détacher d'esprit de l'organisme national, auquel par sa nature inconsciente et par la contrainte sociale il demeure attaché. Il serait utile de dégager les causes principales de cette désharmonie de l'instinct social.

L'imperfection, l'état moral rudimentaire et grossier de tout organisme national nous est visible dès que notre réflexion s'éveille. La différenciation

des fonctions est très loin de correspondre h celles des qualités réelles des hommes qui les exercent ; violence d'appétits, force brutale, ruses, exploitation de la crédulité, telles sont les sources habituelles du pouvoir, de sorte que l'ordre politique se présente à notre jugement superficiel comme une arbitraire soumission de la masse à quelques-uns.

Longtemps l'instinct national a été étayé de croyances religieuses, enserré entre la foi et la contrainte : sitôt que les Conducteurs cessent d'être investis d'une mission divine, la loi nationale risque de se dissoudre.

Il faut donc que le sentiment national prenne conscience, dans les individus, de sa réalité, que la Patrie soit comprise par tous ceux qui la composent comme une nature sociale indépendante des imperfections, des vices individuels, comme une nature dont chacun d'eux positivement participe.

D'autre part l'excès d'activité d'un instinct national irréfléchi, absorbant toute la puissance de l'instinct social conduit à de fâcheuses limitations de celui-ci. L'organisme national, limité à un groupement défini, se trouve, s'il est considéré comme le terme suprême de la vie sociale, en conflit permanent avec les autres groupements exclus de la fraternité ; en sorte que le développement excessif de l'instinct national risque de nuire à la forme immédiate de l'instinct social, qui nous relie aux individus, à sa forme la plus riche, d'où naissent les amitiés et le désir de justice.

Xn. — Les groupements fondés sur les intérêts de classe ont pris de nos jours, du fait du progrès des organisations socialistes, une importance réelle et croissante. Le rapport de l'activité de classe avec

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le développement de la vie individuelle est immé diatement visible, et la communauté des intérêts en jeu est un agent de solidarité entre les membres du groupe. 11 est néanmoins difficile de penser que ce mode de groupement soit autre chose qu'une coalition passagère et puisse aspirer à se substituer aux formes nationales d'organisation. A l'organisme national nous sommes liés par toute notre nature sentimentale et spirituelle tandis qu'un groupement de classe n'est constitué que par une collectivité d'intérêts matériels identiques. La solidarité fondée sur de tels intérêts n'unit pas les parties profondes des âmes -, cette solidarité est une union de combat, qui, directement au moins, loin de conduire à des formes d'union plus compréhensives, suppose l'existence de groupements ennemis ; les intérêts satisfaits, les ennemis vaincus, le groupement perd sa raison d'être, la classe s'évanouit.

Aussi bien, l'idéal de la pensée socialiste est étranger à la conception de la solidarité de classe, qui n'est qu'une tactique de combat : peut-être y a-t-il lieu de regretter que, par une diplomatie utilitaire, une conception fausse ait été mise en vedette au point de masquer l'idéal : ce n'est jamais impunément qu'on sépare en matière morale les moyens de la fin, les moyens n'atteignant qu'une fin qui leur ressemble.

L'idée vivante, qui est vraiment l'âme de la pensée socialiste parce qu'elle engendre une forme de développement de l'instinct social particulièrement active à notre époque, c'est l'idée àe justice sociale, seule capable de donner une unité morale organique aux groupements corporatifs, groupements encore confus et mal liés aux formes plus anciennes

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d'organisation sociale. Cette idée est le plus singulier et le plus riche acquêt de notre spiritualité moderne.

Elle n'implique nullement la solidarité combative de classe, mais l'éoalité de tous devant la vie et le bonheur, l'organisation plus parfaite de la collaboration humaine, la correspondance exacte de la jouissance et du pouvoir h la valeur productive, la substitution de l'accord à la violence dans les rapports internationaux : en somme le perfectionnement progressif des organismes sociaux en vue du développement le plus complet de tous les intérêts individuels.

S'analysant ainsi, l'idée de justice sociale est harmonieuse à tous nos instincts ; anticipant en espoir l'accomplissement de l'union spécifique, vœu fondamental de notre nature, elle est appelée à prendre une place importante dans l'organisation de la vie morale des hommes. Toutes réactions contre cette détermination de l'instinct social, si elles ne sont pas de simples mises au point, mais nient la direction même, sont vaines.

XIII. — C'est un point important de l'étude pratique de l'instinct social de déterminer la réelle mesure de l'efficacité des idéaux politiques tels que l'idéal national ou l'idéal de justice sociale. Nous pensons que l'art moral aurait h faire ressortir que, dans l'état actuel de notre nature et de nos mœurs sociales, cette mesure est assez faible, et que la méconnaissance du rôle réellement joué par de tels idéaux est une véritable viciation de l'activité pratique. Ceci est plus vrai encore de l'idéal de justice que de l'idéal national. Celui-ci en effet a la fonction immédiate de coordonner entre elles et d'ennoblir

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toutes les relations réelles que nous avons avec cette réalité actuelle qui est notre Patrie. Mais la justice sociale est un idéal pur, dont la réalisation n'est qu'un désir et un espoir ; à cette réalisation rindividu ne travaille que par une part de collaboration politique ou scientifique, mettant en jeu ses facultés intellectuelles seulement, et représentant une faible portion de son activité pratique.

La méconnaissance de la valeur relative et subordonnée, par rapport à l'activité morale individuelle, des idéaux politiques, est une cause de viciation de l'instinct social. L'instinct se satisfait par une activité purement mentale, par la profession et la défense d'une opinion, et se détourne de son vœu essentiel qui est Lunion spirituelle et réelle à d'autres êtres. Détachée du désir de solidarité réelle et immédiate, des sentiments directs de famille, d'amitié et de sympathie, la passion abstraite de justice, la passion abstraite de la Patrie ne sont plus que des formes d'ambition déviée, stérile et dangereuse.

Cette déviation mériterait d'être décrite avec détail, car elle est caractéristique de notre époque. La profession de l'idéal de justice apparaît aisément comme le substitut naturel de la profession de l'idéal religieux ; et l'habitude religieuse de notre esprit nous incline à considérer cette profession de foi comme l'essentiel de notre vie morale. Mais c'est là une grave méconnaissance de la nature vraie de notre vie morale, qui ne se résume pas en soumission à des règles, ni en adhésion d'esprit à un idéal, mais consiste dans le développement harmonieux des formes originelles et spécifiques des instincts universels de la vie.

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XIV. — Si incomplètes, si imprécises, si imparfaites que soient les vues exposées dans ce chapitre, nous aurons atteint notre but, si nous avons pu indiquer comment, en réunissant les données fournies par les sciences sociales et l'expérience vulgaire, en les employant à éclaircir la nature de l'instinct social, la variété de ses tendances, leurs rapports réciproques et leurs rapports à l'ensemble de notre vie pratique, l'art moral pourrait fournir aux consciences individuelles une aide utile pour leur tâche d'adaptation sociale.

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