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I. LeA')>Bruhl, La morale et la science des mœurs, p

problème, mais non le supposer résolu ; et quand il s'agit du mode de détermination interne de l'activité individuelle, il est prudent de le chercher sans parti pris dans l'étude directe de l'individu et non dans celle des manifestations sociales des mœurs V.

V. — Essayons de nous faire une idée limitative de l'utilité morale qu'apporte à Tindividu la connaissance exacte des faits proprement sociaux. En premier lieu cette connaissance a un effet négatif important, qui est de débarrasser l'esprit des préjugés intellectuels hors d'usage qui l'encombrent. La science des religions nous délivre de la part d'illusion de l'idée théologique dont elle explique l'origine et la fonction. L'étude critique des doctrines philosophiques, du mode de formation et de développement des idées nous éclaire l'origine des systèmes d'idées qui nous sont proposés, nous délivre des inquiétudes d'idéal absolu, de perfection morale en opposition avec la nature. La connaissance de la variabilité des mœurs et des formes sociales, de leur caractère naturel et évolutif nous renseigne sur

I. En biologie, la théorie récente de la phagocytose, de l'activité des cellules blanches du sang a introduit dans l'art médical cette idée thérapeutique de favoriser simplement la libre activité de la vie organique sans chercher à intervenir du dehors ; se reposer, s'alimenter, éviter les contaminations externes, exciter par quelque moyen, si possible, l'activité cellulaire, telles sont les prescriptions auxquelles ont conduit les derniers approfondissements de la biologie. Si nous songeons à la différence évidente des rapports entre les composants et le composé dans l'association organique et dans l'association politique, si nous reconnaissons que dans cette dernière l'activité indépendante des individus paraît beaucoup plus considérable, l'analogie doit nous mettre en garde contre les théories hàlives qui tendraient à nous faire considérer comme négligeable, dans les sociétés humaines^ le point de vue de l'activité individuelle.

l'évolution delà puissance paternelle ou maritale, de la condition delà femme, des formes politiques, des rapports de l'autorité publique à la liberté individuelle, etc., etc .. Nous dégageant ainsi du préjugé qui nous attacherait aveuglé ment à telle ou telle forme, elle nous assouplit pour des adaptations nouvelles. Les connaissances sociales positives, purgeant notre esprit des préjugés, le préparent à se réunir à la nature. A mesure que ces sciences progresseront, il est vraisemblable que leur esprit, se répandant peu à peu par les mille voies de propagation de la pensée jusque dans la foule des cerveaux étrangers à la spéculation, y accomplira son œuvre purificatrice.

Les sciences sociales sont appelées aussi à fournir à l'individu une aide positive très utile pour lui permettre d'adapter sa conduite aux conditions sociales. Une certaine culture sociologique contribuera à détourner un individu d'actes inutiles, dangereux ou nuisibles auxquels le porteraient ses instincts et une dialectique dépourvue de base réelle : d'actes tels, par exemple, que le refus du service militaire ou la désertion par scrupule de conscience, ou la propagande par le fait des anarchistes. En général, pour tous les actes à fins purement sociales, la sociologie pourra être un guide précieux. Encore faut-il reconnaître que, dans ces cas, le pouvoir d'inhibition ou de détermination des connaissances sociologiques est tout relatif, et entre en concours avec d'autres motifs déterminants, d'ordre sentimental ou même intellectuel. L'anarchiste sociologiste peut fort bien violer en toute conscience des règles morales dont il reconnaît la parfaite normalité dans la société où il vit : il se considère comme l'ouvrier de la moralité future ; et réciproquement, quand nous saurions scientifiquement que

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nul ordre de justice ne dût être réalisé, que l'asservissement des êtres épris d'humanité aux égoïstes et aux brutaux fût la fin inévitable de l'évolution sociale, que notre patrie, notre race, notre civilisation dussent disparaître bientôt sans laisser de traces, cela nous empêcherait-il de lutter pour rétablissement d'un état de justice, pour la défense de notre pays et le maintien de la forme de notre esprit ? Pas plus que la prévision scientifique de la mort individuelle et de l'extinction de la vie planétaire ne décourage nos instincts de procréation et d'amour.

Enfin les sciences sociologiques serviront aussi, en quelque mesure, à conserver ou restituer, aux yeux de ceux qui les cultiveront, une valeur sociale aux mœurs traditionnelles et normales, valeur qne tend à supprimer l'idée vague de la nature opposée aux formes religieuses de la moralité ; rien d'ailleurs ne nous permet d'affirmer que la reconnaissance de cette valeur générale soit pour le savant un suffisant motif de se conformer personnellement aux mœurs traditionnelles.

En résumé, les sciences sociales sont appelées à servir très utilement à la dissolution des vieux idéaux qui gênent le renouvellement, dans l'esprit individuel, de la vie de conscience, h fournir des éléments précieux pour la rectification de certaines tendances pratiques, pour la détermination de certains actes. Elles pourront un jour jeter une vive lumière à la périphérie de notre vie morale.

Elles sont incapables de fournir, au centre même de la vie morale, la base intellectuelle nécessaire à l'exercice de la fonction essentielle de la conscience.

Cette fonction, nous l'avons vu, c'est la coordination des éléments réels de l'activité individuelle:

la connaissance qui lui sert de base, ce n'est point celle des conditions externes, mais celle des conditions internes d'adaptation.

En fait, le mode constant d'exercice de la conscience morale, s'il p'estpas l'union mystique h une réalité suprasensible^ c'est la réflexion sur soi: FvtoO'. ^ôauTcv demeure la formule réelle, unique, de la pratique consciente.

L'art moral, en tant qu'il se propose d'aider h l'organisation de la vie pratique individuelle, doit donc aider l'individu à se connaître lui-même. Il doit bien prendre pour base la connaissance positive d'une réalité morale, mais de la réalité morale individuelle, non de la réalité sociale. Sa première démarche c'est de fournir h l'individu la connaissance des lois générales qui régissent l'activité individuelle et qui sont les conditions de sa vie. C'est donc aux formes les plus générales des sciences de la vie, h la biologie générale qu'un art moral positif peut et doit emprunter ses principes essentiels. Le point fixe autour duquel l'individu a besoin de coordonner tous les éléments de sa vie pratique, s'il le cherche dans le domaine des notions positives, il ne le trouvera que dans les plus universels des instincts qui émeuvent la matière vivante et auxquels aucun être vivant ne peut se dérober : instincts de nutrition et d'accroissement individuel, de reproduction, d'association. Ces instincts ou ces lois définissent la vie ; ils animent les formes infiniment belles et subtiles de l'activité

I. Encore y a-t-il lieu de se demander si la foi religieuse n'est pas essentiellement un moyen indirect de produire dans l'esprit un élat où, dégagé des représentations superficielles, des images motrices contingentes et parasites, il se recueille dans la profondeur de sa nature essentielle.

humaine comme ils régissent nuement les mouvements de la cellule ; ils sont les formes inviolables de l'universel devoir. Nous ne nous comprenojis véritablement nous-mêmes que si nous retrouvons à travers toute la complication de notre nature la simplicité des lois primordiales.

VI. — Une seconde condition essentielle de l'art moral individuel nous est manifestée, comme la première, tant par l'analyse du caractère psychologique de la conscience morale, que par celle des formes passées ou actuelles de l'art moral.

La conscience morale a besoin de principes généraux servant à la coordination des éléments de la vie pratique : mais ces éléments présentent des variations selon les individus, et ces variations entraînent celle de la svnthèse morale.

Nous avons eu plus haut l'occasion d'indiquer quelle variété de formes d'organisation morale présente notre société contemporaine. Cette variété certes n'exclut pas la possibilité d'un accord sur les bases même d'organisation, la possibilité d'une communauté de centre. Il faut même aller plus loin et reconnaître que cet accord profond est aujourd'hui la condition nécessaire d'une forte solidarité sociale : il est naturel que, dans une société où les vies individuelles s'organisent sur des bases difiérentes, — ce qui arrive, soit lorsque plusieurs croyances ou opinions philosophiques d'ordre différent se partagent les esprits, soit lorsque, fautedebase communefondamentale, les individus utilisent comme base de coordination des idées de généralité secondaire, comme l'opinion politique ou la suggestion professionnelle, — cet état des esprits nuise à la cohésion sociale et entretienne un état pénible de dispersion, une per-

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manente inaptitude h la collaboration sociale. Mais réciproquement l'accord le plus complet sur les bases d'organisation morale n'exclut en rien la variété la plus grande des modes d'organisation. Par cela seul que les natures individuelles diffèrent par le tempérament, par les habitudes professionnelles, par les directions intellectuelles, par l'expérience delà vie, — et l'on s'accorde généralement h reconnaître que la différenciation individuelle s'accroît avec la civilisation, — il est évident que chacun doit établir d'une façon particulière la liaison de son activité pratique aux principes directeurs de sa vie morale. Faut-il ne voir dans cette diversité que la manifestion des équations personnelles de la vie morale et renoncer à continuer au delà des principes les plus généraux d'action l'aide offerte par l'art moral aux activités individuelles ?

Ce serait singulièrement appauvrir l'art moral, le réduire h presque rien. Si nous observons les formes déjà réalisées de l'art moral, les formes religieuses et philosophiques, nous nous apercevons que les plus parfaites, c'est-à-dire les plus réellement efficaces ont constamment tenu compte des conditions individuelles de l'adaptation. Rappelons d'abord, à cet égard, ce que nous avons eu déjà l'occasion de dire de la souplesse à se diversifier de la religion chrétienne, qui a dû à ce caractère de servir, pendant plusieurs siècles, à faire l'unité morale des nationseuropéennes. Un exemple moinsapparent, maistoutaussi réel de l'application de l'art moral aux formes différentes d'humanité nous est fourni parla diversité même des morales philosophiques. On a maintes fois signalé cette multiplicité des systèmes de morale et on en a fait un argument contre la valeur des morales philosophiques en général. L'argument porte assu-

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rément en tant qu'il vise la valeur scientifique que s'attribuent un grand nombre de systèmes de morale rationnelle; mais si l'on considère ces systèmes comme des formes d'art, leur diversité même est une condition dé leur efficacité pratique : on peut les considérer, à une époque donnée, comme les formes d'une même religion, formes variées selon la diversité de leurs objets d'application. Stoïciens et Épicuriens conviennent, au fond, comme direction générale de la vie spirituelle et s'accordent en la plupart des règles pratiques d'action : mais ils dillèrent dans la manière de relier l'idée du souverain bien aux maximes de la pratique ; ils diffèrent dans leurs modes d'organisation morale; le mode qui convient au poète heureux n'est pas celui qu'il faut pour l'empereur ni pour l'esclave.

Quelles sont enfin, parmi les morales philosophiques, celles qui enferment l'efficacité la plus forte? Ce sont celles mêmes qui, bien que fondées sur des principes généraux, revêtent les formes les plus personnelles. La morale pour soi-même est le type le plus réellement efficace de l'art moral : Epictète et Marc-Aurèle, Montaigne et Pascal, Tolstoï et Nietzsche ont eu plus d'action réelle sur les esprits individuels, leur ont plus fourni d'aide pour l'organisation de leur vie intérieure que n'ont fait en tout temps les théoriciens qui ont cherché des régulations universelles.

Tout art moral d'organisation de la vie intérieure doit tenir compte de cette condition essentielle de l'utilité de son emploi.

VII. — Comment un art uniquement appuyé sur des connaissances positives satisfera-t-il à cette condition ?

On continuera et poursuivra aussi loin que possible l'aide rationnelle à la conscience individuelle, si, partant des lois unwerselles de V activité vivante, on parvient à retrouver et suivre ces lois à travers la complexité des formes de la nature humaine, à expliquer comment les instincts d'accroissement, de reproduction, d'association, sont représentés et développés dans les formes si nombreuses et variées des sentiments et des mœurs humaines. C'est ainsi qu'un art moral recensera tout ce qu'il y a de général, à des degrés divers, dans les éléments de l'activité de conscience, et offrira une matière autant que possible élaborée à la réllexion, à la faculté d'adaptation individuelle.

Pour atteindre ce but, l'art moral doit puiser librement à toutes les sciences positives de la vie ; les analogies de la biologie générale et de la biologie comparée (zoologie), les lois ou les faits mis en évidence par la physiologie et la psychologie humaine, ainsi que par les sciences sociales, lui fourniront des éléments précieux. Ne nous inquiétons pas de la multiplicité de ces sources : un art n'est nullement le corollaire d'une science spéciale; la méthode et la forme d'un art sont déterminées par son but. Où manqueront les renseignements proprement scientifiques, l'art moral ne s'arrêtera pas, non plus que la vie ; il utilisera des observations vulgaires, il s'appuiera, en attendant mieux, sur la simple expérience de la vie.

A mesure que l'art moral, des lois biologiques universelles, s'élèvera aux formes les plus particulières de l'activité humaine, formes variables avec les temps, les professions, les tempéraments, la culture individuelle, il cessera de présenter des lois prétendant à une valeur universelle, pour re-

connaître les solutions multiples qui sont ou peuvent être données à un même problème moral, solutions dont il estimera, en fonction des éléments généraux dont il dispose, non la valeur absolue, mais les valeurs relatives qu'elles peuvent présenter selon les natures individuelles et les circonstances.

Là, d'ailleurs, ne se borne point sa tâche. L'art moral renoncerait à un élément important de son efîicacité, à une forme importante de sa fonction, s'il se bornait au recensement, si complet qu'on le suppose, des éléments généraux de la conduite humaine. Nous avons eu déjà occasion de mettre en relie! le rôle de la suggestion dans l'organisation de la vie intérieure, le passage insensible de la suggestion pathologique à la suggestion normale : l'art moral, purement scientifique dans ses principes généraux, perd progressivement ce caractère à mesure qu'il aborde les formes particulières de la conduite humaine, pour devenir la suggestion normale, l'influence intellectuelle d'un esprit s'etïorçant de ramener d'autres esprits à sa propre forme: par là l'art moral, scientifique dans sa racine, se rapproche indéfiniment des beaux-arts, c'est-à-dire des arts d'expression individuelle et de séduction.

Il serait donc inexact de penser que l'art moral, tel que nous le concevons, dût se constituer comme un corps de doctrine unique : non seulement il envisage une foule de formes d'action dont la valeur est relative, au moins pour une part, aux individus et aux circonstances auxquelles il s'applique, mais on doit admettre comme normale et légitime la variété de ses formes et de ses tendances, selon la nature individuelle du moraliste. Il y a, il y aura, il faut qu'il y ait des morales diverses dont on ne peut exiger d'autre unité sinon qu elles prennent comme

point de départ fixe et comme fil conducteuj' les lois nniçerselles et les lois plus ou moins générales de la {>ie, et qu'elles présentent tout précepte qui dépasse ces lois, non comme une vérité scientifique, mais comme une suggestion émanant d'un esprit individuel et tendant à s'imposer par sa force et sa beauté : ces conditions suffisent à caractériser un art moral positif d'organisation de la conscience.

La fonction de cet art, fonction sans cesse et indéfiniment renouvelée, est de fournir aux individus, en prenant pour base les lois universelles de vie, des 567jè/;?e<s d'organisation de la conscience morale, comme le jardinier, connaissant en général la nature des plantes grimpantes, offre à chacune d'elles les appuis qui lui conviennent, pour qu'elle puisse librement y enrouler sa tige ou y jeter ses vrilles.

Dans toute la suite de ce travail, nous essayerons de tracer quelques traits d'un tel schème. L'art dont on vient de dégager l'idée est essentiellement pratique; il prétend, avec les matériaux dont il dispose, assurer pour le mieux l'exercice d'une fonction perpétuelle et toujours urgente. Il serait oiseux de répéter longuement ce qu'il peut être, ce qu'il doit être. Le seul moyen de le définir clairement et de le justifier, c'est de le mettre immédiatement en œuvre. Notre esquisse sera sans doute incomplète, fragmentaire, pleine de défauts ; mais elle ne sera pas inutile, elle rendra le service qu'elle veut rendre si, matérialisant une idée, elle permet d'apercevoir les développements dont cette idée est susceptible, et fournit ainsi un point de départ à des travaux de longue haleine, plus réguliers, plus précis, moins encombrés d'erreurs et plus immédiatement utiles.

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