CHAPITRE PREMIER
La Coopération Intellectuelle
dans les siècles passés
L'idée d’une coopération intellectuelle entre les nations n’est pas une idée d’après guerre, une grande nouveauté du monde contemporain, mais depuis bien longtemps en germe dans les grands esprits des siècles passés.
Une vie proprement internationale existait effectivement dès le x111° siècle. C’est, en effet, à partir des xirI° et xiv° siècles que, sous l’impulsion du Pape et de l'Empereur, le « Studium » prend le caractère de « generale », c’est-à-dire qu’il est ouvert à tous et doté du privilège pour ses docteurs d’enseigner partout.
Cette faculté de légiférer partout lui fut accordée par Grégoire IX en 12231 et semblable caractère international ne pouvait lui être attribué que grâce à l’intervention d’une autorité reconnue et obéie dans toute la chrétienté. A cette époque étudiants et
) L'Université Internationale. Documents relatifs à sa constitution, page 14 Bruxelles. Publication n° 1, 1920. Indice 378.00.
professeurs ne formaient qu'une vaste corporation internationale. Dans les grandes Universités de Paris, Bologne, Prague, l’organisation était basée sur la représentation par nations comme le montre l’Université de Prague, par exemple, qui avait quatre nations : bavaroise, saxonne, polonaise et bohème. Des savants anglais, écossais, irlandais occupaient les chaires de Paris et plus tard retournaient porter à Oxford et Cambridge les connaissances acquises en France. La science était devenue « Une » par suite de
deux faits
1° Les échanges universitaires et intellectuels qui ont tuujours marqué les périodes les plus brillantes de l'Histoire, commandé lenchaînement des découvertes, se faisaient sans aucune entrave, En Angleterre, jusqu’à la fin du xvirr on vit le « tour du continent », voyage en Italie et en France, constituer le complément d’étude obligatoire pour tout « gentleman ».
2° La langue universitaire était Une. Cette époque a bénéficié d’une condition favorable qui ne s’est jamais reproduite depuis : l’adoption du latin comme langue internationale, ce qui facilitait énormément les relations intellectuelles de pays à pays. A l’heure actuelle, de gros efforts sont faits pour revenir à l'unité de langue, mais ces efforts restent vains.
C’est véritablement à cette époque que la coopération intellectuelle se fit jour et obtint ses premiers résultats qui se développèrent tout particulièrement par suite des grandes découvertes. L’imprimerie au premier plan a vulgarisé les travaux des auteurs, répandu leurs idées philosophiques, multiplié les
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données de la science et des connaissances nouvelles et par là même, les contacts entre intellectuels des différents pays occidentaux.
Ce n’est pas seulement en Occident que des germes de coopération intellectuelle se développaient M. Hsu-Fu-Teh1 nous donne des détails précis sur les relations intellectuelles entre la Chine et les Indes, sur les envois d'étudiants japonais en Chine sous le règne de la dynastie Souei.
En France, la plus réelle manifestation de coopération intellectuelle, le précédent qui concrétise en quelque sorte les aspirations de l’humanité vers une vie intellectuelle commune, apparaît dans la création, le 25 octobre 1795, d’un « Institut National de France ». La Convention créa par la constitution de PAn II « pour toute la république, un Institut natio- « nal chargé de recueillir les découvertes, de perfec- « tionner les arts et les sciences ». L'Assemblée révolutionnaire établit l’Institut de France en y incorporant les anciennes académies, celles qu’elle fonda elle-même en les remodelant, en les complétant par des branches nouvelles et, fait intéressant, la Convention jugea bon d’y introduire des correspondants étrangers. M. Gaston Deschamps mentionne que 2? : « le lien de solidarité intellectuel et moral, le « législateur français de cette époque a voulu « l’étendre au delà de nos frontières par l’organi-
(1) Hsu-Fu-TEex, L'activité de la Société des Nations dans le domaine intellectuel, Thèse, Paris 1929, p. 10.
(2) Gaston DescHaamprs, L'Institut Naœïional et la Coopération Intellectuelle. Revue Politique et Parlementaire 1925. Tome 123, page 23.
« sation de ce qu’on appelle aujourd’hui la coopé- « ration intellectuelle ».
Vers la fin du xvir et au xix° siècle, alors que devenaient plus faciles les communications et les moyens de transmission de la pensée par suite des progrès incessants du télégraphe, du téléphone, etc... et devant l’universalisation des sciences, les Etats ont compris qu’il était nécessaire d’aider les pays mal outillés intellectuellement, qu’il était de bonne politique de développer les connaissances de la jeunesse universitaire et scolaire, de créer des organes de liaison entre intellectuels de pays à pays. De là les traités ou accords relatifs à l’enseignement, ou même les traités de commerce contenant des questions d’ordre intellectuel. Un exemple type est le traité conclu entre la Chine et la Russie en 1727 relatif à l'admission des Russes dans les écoles chinoises.
Outre ces traités entre deux pays, il existait des conventions, des Unions internationales spéciales à certaines matières déterminées.
Les plus importantes sont : les conventions de Bruxelles du 15 mars 1886 concernant l’échange international des publications { ayant pour but de maintenir entre les pays civilisés un échange régulier de toutes les publications scientifiques et littéraires pour contribuer à leurs connaissances mutuelles, Les conventions de Berne du 9 septembre 1886 ayant pour but d’assurer aux auteurs d'ouvrages littéraires et artistiques, une protection efficace contre la repro-
(1) Répertoire des organisations internationales, 1921.
CR, à US
duction illicite de leurs œuvres sur les territoires des pays contractants 1,
Outre ces conventions types, un grand nombre d'institutions internationales virent le jour sur l'initiative de groupements semi-officiels ou même autonomes, par suite du développement de la vie intellectuelle internationale. Ces institutions, d’après M. Julien Luchaire peuvent être classées en cinq catégories
1° Les Congrès internationaux qui sont les assises périodiques de tous les savants du monde entier dans chaque spécialité;
2° Les Commissions internationales qui ont généralement pour but de préparer et d’appliquer certains accords en ce qui concerne des mesures à prendre simultanément par tous les pays;
3° Les Bureaux internationaux qui ne relèvent point d’une convention mais seulement d’un accord entre quelques institutions autonomes;
4° Instituts internationaux qui sont consacrés soit à des recherches collectives sur des sujets de science, soit à une œuvre d’enseignement;
5° Les Associations internationales ou Fédérations des Associations nationales qui sont les plus nombreuses parmi ces formes d'Union pour les intérêts
intellectuels 2.
(4) Les conventions ont été modifiées à Paris le 4 mai 1896, révisées à Berlin le 13 novembre 1908, à Rome le 2 juin 1928, et vont être refondues dans le « Statut Universel du Droit d’Anteur ».
(2) Julien LucHaire, Principes de Coopération Intellectuelle internationale. Cours professé à l’Académie de Droit International de La Haye. Recueil des Cours 1925-IV, p. 311 et suiv.