CONCLUSION
Au cours de cet ouvrage, nous avons essayé de montrer ce qu’est la Coopération intellectuelle, quelles sont ses origines, sa Composition, son fonctionnement, ses nombreux moyens d’action, de plus en plus puissants, par suite de l’étonnante extension d’un ensemble très serré de libres collaborations qui s'étend à travers le monde.
Nous n'avons pas étudié l’activité de cette Organisation, ou du moins l’avons-nous à peine effleurée de temps à autre en prenant quelques exemples destinés à éclairer notre exposé. On peut se demander « Que fait donc cette Commission, à quels résultats pratiques est-elle arrivée? » L’Assemblée de la S. D. N. de 1922 ne lui avait fixé aucun programme déterminé, mais depuis, ce programme s’est précisé, élargi chaque année, s’est étendu à de nouvelles matières, au fur et à mesure que les progrès de la technique moderne (radiodiffusion, cinématographe) ont fait naître un impérieux besoin de collaboration et d’entente. Il ne serait pas difficile d’établir une très longue liste des services utiles qu’elle a rendus. Elle a contribué à faire accepter les Allemands comme membres de diverses sociétés scientifiques internationales; elle à amélioré les musées européens en organisant entre éux une collaboration, des consultations, en élaborant des conventions internationales pour la
protection des patrimoines artistiques et historiques, pour le régime international des antiquités et des fouilles. Elle a réussi à redresser certaines injustices dans la loi sur les droits d’auteur et les droits des artistes exécutants sur leurs œuvres, en élaborant un statut universel du droit d’auteur. Dans le domaine de l’éducation, elle a créé un esprit nouveau et meilleur entre les nations par des échanges de professeurs et d’étudiants; elle a fait signer une convention internationale aux termes de laquelle les autorités compétentes s'engagent à supprimer dans les manuels d'Histoire les passages dangereux pour une bonne entente entre les peuples. Elle étudie actuellement les remèdes à apporter au chômage de la jeunesse universitaire. L’étude de son activité, des résultats concrets et pratiques de cette coopération pourrait fournir la matière à de nombreux volumes, faire l’objet de nombreuses questions qui dépassent le cadre de notre ouvrage, afin de montrer, à ceux qui ignorent ou manifestent quelque fierté à ignorer l’œuvre technique de la Société des Nations, que de grands progrès ont été faits dans l’organisation de la paix.
Il est indéniable que depuis 1922, l'Organisation de Coopération intellectuelle a étendu ses possibilités et ses moyéns d'action avec une remarquable rapidité; quand elle s’est constituée en organisation technique de Ja Société des Nations, elle possédait déjà tous les rouages qui pouvaient lui permettre de tenir ce rôle; il lui restait à les développer, à en affirmer le fonctionnement, Ses travaux la mettent en constantes relations avec les forces considérables que l’opinion publique peut apporter au service de l’idée de paix,
PAPE TEE
avec les volontés de rapprochement et d’entente, avec tous ceux qui représentent et comprennent le besoin de collaboration internationale. La Coopération intellectuelle a su obtenir, toutes les fois que des possibilités de travail en commun venaient à s'offrir, Pappui et la participation des administrations officielles, des Gouvernements eux-mêmes, qu’ils soient membres ou non de la Société, car ces milieux officiels se rendent compte qu’un effort de compréhension peut seul permettre de dominer la complexité des situations nouvelles. Un peu partout dans le monde, des Commissions nationales de Coopération Intellectuelle se sont créées, formant pour ainsi dire en permanence une Assemblée générale intellectuelle travaillant en intime union avec la Commission internationale; elles ont trouvé leur place à la base de la Coopération intellectuelle comme gage de solidité et de durabilité, Un nombre de plus en plus grand de Gouvernements cherche à conclure des accords qui, presque toujours maintenant, portent le nom « d’accords de Coopération intellectuelle », en particulier dans les pays baltiques, balkaniques, sudaméricains, apportant ainsi une preuve évidente des progrès qu’accomplit cette idée, De nombreux accords entre Etats sur l’échange des professeurs, des étudiants, sur les échanges artistiques, intellectuels, les publications, ont été signés ces dernières années; la Coopération intellectuelle de caractère régional, fournit à l'Organisation internationale l’appui le plus sûr par la mise en valeur des qualités intellectuelles de chaque peuple.
Ce n’est pas seulement par l’adhésion des Gouvernements, des institutions officielles que se marque
cette volonté de collaboration dans le domaine intellectuel; de plus en plus, les activités groupées pour des œuvres d’éducation, de défense professionnelle, de propagande spirituelle, de solidarité, participent à l’œuvre de coopération, en mettant au premier rang de leurs préoccupations le problème du rapprochement des peuples; les grands organismes internationaux s'associent à l’œuvre de Coopération intellectuelle en travaillant, chacun dans son domaine particulier, à rendre plus facile, plus aisée, la tâche de l'Organisation; de nouvelles associations se créent chaque année, les anciennes recrutent de nouveaux adhérents, étendent leur champ d’activité et leurs possibilités d’action par leur « Comité d’entente », lui-même en étroites relations avec FPinstitut de Coopération intellectuelle. Des entreprises autonomes au sein de l’Organisation, comme la Conférence permanente des Hautes Etudes internationales, poursuivent leur œuvre avec toute l'indépendance qu’exige la recherche scientifique, tout en faisant profiter la S. D. N. du bénéfice de leurs travaux. Les quelque six cents Congrès internationaux qui se tiennent chaque année dans le monde montrent ce désir de collaboration, de recherche de terrains d’entente, chez les grandes associations internationales.
Le premier grand caractère de l'Organisation de Coopération intellectuelle se révèle par ces innombrables appuis qu’elle sait trouver puis coordonner ensuite; elle a en effet un rôle de coordination à remplir, entre les différentes administrations nationales, ministères de l’Instruction publique, des Beaux; Arts, grands Musées, Offices, Bureaux internationaux qui lui créent son atmosphère.
Dans le choix de ses liaisons, de ses contacts avec les grandes organisations qui groupent les écrivains, les savants des diverses disciplines, les éducateurs, elle doit se montrer d’une grande souplesse, d’abord parce que toutes ces organisations ont des constitutions, des rouages très différents les uns des autres, et qu’ensuite, elle doit maintenir ses relations avec le monde intellectuel dans son extrême variété. Cette souplesse ne peut être obtenue que par un certain degré d’autonomie que le développement de toute l'Organisation a permis d’affirmer depuis 1930 en
particulier.
L'indépendance, et nous voulons parler de lindépendance vis-à-vis de la politique, voilà quel doit être le deuxième grand caractère de notre Organisation, le gage certain de sa réussite et de son succès. D’après H. Gonzague de Reynold, professeur à l'Université de Fribourg, président de la Commission nationale suisse de Coopération intellectuelle, « la « Coopération Intellectuelle doit être indépendante « de la politique, d’abord par définition, parce que « le plan où elle est située n’est pas celui de la poli- « tique, parce que la vie intellectuelle et la vie poli- « tique ne respirent pas la même atmosphère, parce « que les buts, les méthodes et l’esprit sont différents. « La Coopération. Intellectuelle doit être ensuite « indépendante de la politique parce que, dans le < monde contemporain, la politique attachée à « défendre et à promouvoir de grands intérêts natio- « naux, ou encore des intérêts de race, de classe, est « un élément de division, tandis que la Coopération « intellectuelle doit chercher à unir. Enfin, la Coopé- « ration intellectuelle doit être indépendante de la
+ pale
« politique, là précisément où elle est appelée à servir « la politique... Si la Coopération Intellectuelle veut « remplir la mission que ses fondateurs lui ont assi- « gnée, il est nécessaire que, dans le cadre de la « Société des Nations, elle revendique une pleine « et entière autonomie.
« La Société des Nations politique est une chose, « la Société des Nations intellectuelle une autre. Le « but, l’idéal demeurent les mêmes : la civilisation, « l’ordre, la paix. Maïs la manière de les concevoir « et de les atteindre n’est pas la même suivant que « l’on se place au point de vue intellectuel ou que l’on « se place au point de vue politique. Et même si « nous entendons simplement par politique une « certaine manière d’agir en vue d’atteindre un but, « la politique de la Coopération intellectuelle ne « saurait être identique à celle de la Société des « Nations » 1.
L'idée première de la Coopération intellectuelle ne fut pas de mettre les intellectuels au service de la S. D. N. mais l’inverse, On doit rendre cette justice à la S. D. N. d’avoir eu le grand mérite, le mérite historique, d’organiser la Coopération intellectuelle, mais elle ne l’a pas créée; la Coopération intellectuelle est aussi ancienne que la civilisation elle-même, a maintenu celle-ci durant les périodes de troubles et de décadence que l’esprit a connues à travers l’histoire. Ce qui constitue l’effort nouveau de la S. D. N. c’est
(1) M. GonNzAGuE DE REYNOLD, Le rôle de: la Coopération Intellectuelle dans l’organisation du monde contemporain, dans le « Bulletin de l’enseignement des principes et des faits de la coopération internationale », op. cit. Décembre 1937, pages 13 et suivantes,
que la Coopération intellectuelle s’accomplit aujourd’hui avec l’aide d’un organisme technique de la S. D. N. qu’elle n’a “jamais possédé dans le passé. . C’est une force, mais ce peut être une faiblesse aussi, si cette organisation matérielle mise au service de l’esprit veut s’ingérer dans la Coopération intellectuelle en lui imposant des limites trop étroites ou des influences politiques. Pour qu’elle ne ralentisse pas son œuvre, la Coopération intellectuelle évolue très nettement aujourd’hui vers le caractère technique, vers l’autonomie, l'indépendance. Le fait mérite d’être signalé, car la Commission internationale n’est qu’une Commission consultative du Conseil et de l’Assemblée de la S. D. N. Les réformes intervenues dans l’Organisation en 1931 et en 1937 en sont la preuve la plus manifeste : le Conseil de la S. D. N. s’est vu diminuer ses pouvoirs dans la nomination des membres de la Commission de Coopération intellectuelle; le projet d’Acte international, destiné à renforcer les moyens d'action de l’Institut, a été envoyé et soumis à la signature de tous les Etats, membres ou non de la Société, ce qui montre que la Coopération intellectuelle comme les conférences et organes créés par elle veulent garder à tout prix une indépendance dont ils sont jaloux. Si elle réussit à empêcher l’instrusion de Ia politique et de la diplomatie dans son travail, comme elle l’a fait jusqu’à présent, elle aura accompli œuvre utile.
Il est certain que si la S. D. N.,, pour le malheur de la paix et de la civilisation, venait à s’écrouler, la Coopération intellectuelle poursuivrait son œuvre magnifique; elle la continuerait à l’aide d’organismes différents, sous une forme et dans des conditions