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CHAPITRE III

La décentralisation et le gouvernement local.

Les causes du triomphe de la centralisation se trouvent dans le droit romain et dans la situation économique de l’Europe à la Renaissance. La démocratie a centralisé comme la monarchie. La vie local» fait défaut. L’absentéisme. La solution des difficultés actuelles est dans le gouvernement local. Exemples de l’Amérique, de l’Angleterre, de la Suisse, des anciens Pays-Bas. Utilité de la décentralisation dans l’ordre politique et économique, dans l’organisation de la justice, de l’instruction et des lettres, dans le système fiscal, dans le domaine de la bienfaisance, dans le domaine philosophique et religieux.

Le caractère unitaire de notre civilisation nous

vient de Rome. Les Césars nous ont légué le type d’une

autorité dégagée des réalités historiques, détachée de

la vie sociale, vivant au-dessus et en dehors de la

nation, absorbant à son profit tous les droits collectifs

ou individuels. Ils écartent les citovens de la vie

publique; ils veulent le monopole du gouvernement; ils entendent exercer, à l’exclusion de tous, une mission de tutelle; ils s’arrogent le droit de tout prévoir, de tout diriger, de pénétrer partout, d’agir pour le bien général, de régler les moindres détails de l’organisation politique, au moyen d’une administration

uniforme reflétant les impulsions d’en haut et faisant respecter d’un bout à l’autre de l’empire la volonté du maître. Ils suppléent ainsi, par un mécanisme coûteux, aux forces naturelles de la nation et aboutissent au rêve grandiose d’un prince tenant, du haut du Capitole, l’univers dans sa main.

C’est la centralisation, fleur gigantesque de la culture romaine, qui, à Rome, s’épanouit sans obstacles, mais, au seuil du moyen âge, va se trouver aux prises avec les éléments d’un Etat fondé sur des principes tout différents, antithèse complète de l’Imperium.

Cet État ne se rattache plus en rien aux souvenirs delà puissance romaine ; il plonge ses racines dans les communautés primitives franques, germaniques ou anglo-saxonnes; les antiques Landsgemeinde, les tribus, les centaines, les townships fournissaient l’image de petits gouvernements politiques, judiciaires, économiques, grâce auxquels la nation, agissant par elle-même, n’avait pas à déléguer ses pouvoirs à une autorité centrale. Chacun, dans son groupe, faisait l’apprentissage de la vie publique; chacun participant à l’action collective, participait aussi à la décision collective; chacun était juge et soldat, législateur et administrateur, gouvernant et gouverné. Du chef au dernier des hommes libres, il y avait une circulation ininterrompue d’énergie, un enchaînement continu de droits et de devoirs. Et peu à peu, qu’il s’agisse de l’Église ou de la féodalité, des campagnes ou des villes, partout l’on rencontre des catégories d’individus liés par la communauté des intérêts locaux et des passions locales, arrachés à l’isolement qui

atrophie, au pouvoir qui opprime, et misa même de se développer dans leur milieu naturel. Les libertés locales les rapprochent et leur font sentir qu’ils ont besoin les uns des autres, tandis que l’exercice honorifique des fonctions locales leur donne la maturité et la considération.

La souveraineté qui émane de tels groupes ne crée plus artificiellement un mécanisme bureaucratique; elle est la synthèse des forces organiques populaires; elle ne plane plus au-dessus du peuple, mais se confond avec lui. Ici comme dans le droit privé, l’idée sociale s’oppose à l’idée romaine : Rome, qui a produit l’individualisme, a aussi produit le pouvoir absolu et la centralisation administrative; l’idée sociale du moyen âge, mère de la corporation, a donné naissance au gouvernement local et aux magistratures populaires. D’un côté, une administration toutepuissante gouverne au nom du maître; de l’autre, la nation se gouverne elle-même, en répartissant les fonctions gouvernementales dans les différents organismes sociaux.

C’est la décentralisation qui, à l’encontre du césarisme, garantit l’indépendance locale; dans chaque groupe, elle appelle le plus grand nombre au contrôle des intérêts publics et fait participer les meilleurs et les plus aptes au maniement des affaires et à l’exercice des fonctions.

Ce qui a manqué au moyen âge, c’était l’unité; ce qui aurait pu sortir du moyen âge, s’il avait par un développement régulier donné ce qui était en lui, c’était la consécration définitive des libertés locales.

Malheureusement, tout a été sacrifié au triomphe de la conception centralisatrice, et la structure fédérative de la société avec sa hiérarchie d’organes et d’unités intermédiaires, d’ordres, de provinces, de communautés rurales et urbaines, de corporations, de métiers, tombe en poussière devant l’irrésistible poussée de la monarchie unitaire.

L’État moderne, avec ses défauts, étant le rejeton de l’Etat romain, il est naturel que la centralisation soit due à des causes identiques à celles qui ont produit l’individualisme; à mesure que les légistes aidaient à affaiblir et à dissoudre les groupes sociaux, ils aidaient à construire et à fortifier l’autonomie centrale, et à mesure que les individus se sentaient plus isolés, ils tournaient avec plus d’inquiétude leurs regards vers le pouvoir central. Ce sont les légistes, tout pénétrés de la culture antique, qui préparent en Europe l’idée de l’unité, de l’autorité distincte de la nation, et investie, au sommet, de la mission d’assurer le bien-être public. Ce sont les légistes qui, en Allemagne, prêtent leur appui à la dynastie des Hohenstaufen; qui, en France, soutiennent les aspirations de Philippe le Bel et de Louis XI, de Richelieu et de Louis XIII; en Belgique, fournissent des armes à l’ambition des ducs de Bourgogne; en Espagne, se font les auxiliaires de Philippe IL Grâce à leur influence, la notion d’un État exprimant d’une façon concrète et réelle la conscience populaire et le droit vivant, s’évanouit devant la notion d’un. État créateur du droit et réalisant le bonheur universel au moyen de gros revenus qu’il demande aux masses.

A leur tour, les théologiens, les philosophes et les poètes, Thomas d’Aquin ou Occam, Marsiîe de Padoue ou Dante, rapportant tout à une source divine unique, et proclamant le principe : Mullitudo derivatur ab uno, font prévaloir, au milieu de la complexité du moyen âge, la simplicité d’une monarchie centralisée. Les humanistes comme Æneas Sylvius, Patrice de Sienne, cherchant leurs exemples dans l’histoire romaine, imitent les théologiens et propagent la même théorie.

Enfin, la transformation économique de l’Europe achève de détruire le gouvernement local et d'étendre le vaste outillage dont toutes les parties reçoivent uniquement leur impulsion d’en haut. A la vie sociale organique succède la vie individuelle mécanique ; l’apparition de la fortune mobilière et de l’industrie supprime les rapports patriarcaux, les citoyens ne consacrent plus leur temps à la chose publique, les charges locales exercées gratuitement, en accomplissement d’un devoir social, disparaissent : elles sont remplacées par des fonctionnaires salariés, nommés par l’État et payés au moyen de l’impôt. Ces agents techniques, élevés loin de ceux qu’il faut administrer, finissent par former un corps spécial et permanent, distinct du peuple, et, à mesure que de nouveaux besoins surgissent, de nouvelles places doivent être créées, et l’absolutisme se développe. Après le xvesiècle surtout, les progrès de la centralisation sont continus et rapides. La royauté brise les dernières résistances des grands; la guerre de Trente ans brise les dernières résistances des petits; le traité de Westphalie consacre la souveraineté territoriale des princes, et quand

toutes les fonctions sociales ont été absorbées peu à peu par l’État, Louis XIV faisant un dernier pas encore, refusant la convocation des Etats généraux, supprimant les assemblées provinciales et la vie municipale, concentre toutes les fonctions de l’État en sa personne.

Lorsqu’à Versailles on se trouve sur la grande terrasse, au pied du château, ayant, derrière soi, le long développement des bâtiments de Mansard et, devant soi, le parterre d’eau, le tapis vert et le grand canal, on comprend, mieux que jamais, l’influence de la centralisation sur l’esprit public, la littérature et les mœurs. Après la profondeur de l’art gothique, cherchant l’harmonie et la souveraine beauté, non dans la symétrie géométrique, mais dans l’intensité du sentiment, dans la splendeur des proportions, dans l’infinie variété de détails, dont l’ensemble converge vers un but commun; après la robuste floraison de la Renaissance, son éclat, sa richesse, son exubérance de vie, de pensée, d’imagination, ses aspirations ardentes vers une nature plus joyeuse et une humanité plus libre, voici que se dresse un art sec, compassé, uniforme, rectangulaire, d’une régularité et d’une monotonie désespérantes. On l’a revêtu de pompe et de magnificence; on a entassé les ors et les marbres; sur le fond des allées architecturales se détache la blancheur des statues; dans les bassins, les dieux et les naïades émergent des eaux tranquilles. Mais rien ne parle à lame ou aux sens. Partout l’on se heurte à la ligne droite, à l’inflexible logique de l’unité classique, au nivellement universel qui, après avoir mutilé la

nature même, étouffe les esprits et les cœurs et abaisse l’homme et la société

Une fois lancée sur la pente de la centralisation à outrance, la France ne s’est plus arrêtée et a entraîné avec elle le continent. J 789 a continué, à ce point de vue, le siècle de Louis XIV, comme l’Empire a continué la Révolution, comme le xixe siècle a continué l’Empire. Et, ensemble, ces trois derniers siècles ne sont, sous des formes diverses, que le reflet et le prolongement du siècle d’Auguste, c’est-à-dire du système qui, faisant de la nation une pâte molle, permet au législateur de la découper en tranches et à un soldat de fortune, de l’égarer et de l’enchaîner à son char.

Les cent ans qui viennent de s’écouler nous apprennent cependant quelque chose de plus encore : ils nous montrent clairement que, pour empêcher les abus du pouvoir central, il ne suffît pas de le démocratiser. La France a renversé du trône le monarque absolu; elle y a installé le peuple; elle a appris à ses dépens que la centralisation peut être aussi funeste quand elle est aux mains du peuple que quand elle est aux mains du roi. Et si un souverain absolu, comme Marie-Thérèse, Frédéric le Grand ou Léopold de Toscane, ne fait pas nécessairement le mal, une assemblée absolue ne fait pas nécessairement le bien. La Convention n’a pas mieux que Louis XIV respecté les libertés locales. Elle n’a pas exercé une moindre contrainte sur cette partie de la nation uniquement désireuse de vivre à l’abri des agitations. Elle n’a pas reculé davantage devant les obstacles opposés à la réalisation de ses volontés.

Que signifie, d’ailleurs, dans le système centralisateur, le gouvernement du peuple par lui-même, sinon le gouvernement de la majorité ou de ceux qui se font accepter comme majorité? Et pourquoi le despotisme majoritaire ne serait-il pas redoutable à 1 égal du despotisme d’un seul? On peut même, avec Stuart Mill, soutenir qu’il est plus dangereux ; car, fort de son caractère démocratique, il se croit autorisé à pénétrer plus avant dans tous les domaines, et, se fondant sur l’origine populaire du pouvoir, il n’hésite pas à lui donner un maximum d’attributions, si bien que la démocratie est plus exposée que tout autre régime à exagérer les effets du gouvernement unitaire.

Ainsi, quand la démocratisation s’ajoute à la centralisation, tous les appétits étant éveillés en même temps, sans qu’il y ait de responsabilité nulle part, il se produit une lutte à outrance où ce ne sont ni les meilleurs ni les plus capables qui l’emportent. La multitude n’ayant pas appris par la pratique du gouvernement local à se servir de la liberté, ne sait ni se modérer ni se recueillir; elle applique, dans la vie publique, l’opinion que tous nous sommes tentés d’appliquer dans la vie privée, à savoir que chacun devrait agir comme nous-mêmes; elle devient peu à peu intolérante et sectaire, et le niveau social s’abaisse graduellement avec les âmes et les caractères.

Mais si le remède n’est pas dans la démocratisation, est-il peut-être dans l’affaiblissement de l’État ? De nombreuses écoles, depuis les Girondins jusqu’aux économistes classiques, ont réagi contre la théorie

du pouvoir fort, et essayé de restreindre de plus en plus le domaine de l’État en proclamant que l’État devait préparer sa destitution.

Qu’ont-elles produit?

S’il suffisait d’énerver l’autorité pour assurer la marche régulière de la société, nous aurions atteint le point culminant de la civilisation. L’histoire moderne, en effet, nous fait assister à la dissolution progressive de l’idée de l’État; monarchie de droit divin, monarchie constitutionnelle, monarchie parlementaire, souveraineté des assemblées démocratiques, souveraineté des individus, telles sont les étapes de ce recul continu. La monarchie parlementaire est déjà une réaction contre l’absolutisme. Le parlement a pour but d’abord d’abaisser, ensuite d’absorber la royauté. Le roi ne peut plus rien sans le parlement. La majorité parlementaire asservit le pouvoir; elle lui impose les lois, les nominations, les dépenses, et balaye ce qui lui résiste. Puis le parlement, après avoir battu en brèche la royauté, est lui-même battu en brèche par la multitude. Le gouvernement doit se faire modeste, s’effacer, agir le moins possible, piétiner sur place, se résigner au rôle de veilleur de nuit. Et il devient instable.

Il est à la merci des passions de la foule. Il donne (voyez, par exemple, en France, à la fin du règne de Louis-Philippe, au moment des procès scandaleux de Teste, de Cubière, du duc Praslins) le spectacle de l’autorité en proie aux soupçons, haineux, aux erreurs, aux préjugés, à l’envie, et finissant par sombrer dans la tourmente.

On admet désormais que le pouvoir doit se retremper dans le peuple. Le roi était devenu impuissant sans le parlement, le parlement devient impuissant sans les masses; le droit de vote est accordé à tous, la doctrine du plébiscite s’affirme; le ministère doit compter avec les coalitions, les cabales, les intrigues des partis ; les partis doivent compter avec les coalitions, les cabales, les intérêts des électeurs et des courtiers électoraux; la presse, les livres, les brochures, les clubs font de chacun de ces électeurs un homme d’État présomptueux et omniscient; chacun d’eux, dans la démocratie unitaire, aspire au portefeuille ministériel, comme sous l’empire napoléonien tout soldat aspire au bâton de maréchal ; tout citoyen se considère comme le hut de la vie sociale et politique, et les théoriciens de l’anarchie, Max Stirner ou Nietsche, proclament que l’univers n’existe que pour le triomphe, le bonheur et la jouissance de l’individu.

Telle a été la marche de l’esprit public. Et il est visible qu’en affaiblissant simplement l’État, en en faisant une sorte d’abstraction sans se préoccuper des abus de la tendance unitaire, on a poussé à l’absurde les défauts de l’individualisme, on n’a pas réagi contre les défauts de la centralisation. La centralisation est toujours vivace, c’est-à-dire que les centres seuls ont un rôle, la vie locale est nulle, l’esprit local est anémié, le gouvernement local un souvenir. Aux jours de fête officielle, on voit se dérouler le cortège éclatant et splendide des grands corps de l’État. La nation le regarde passer. C’est, dans les pays latins, l’image du régime moderne. Toutes les

fonctions publiques d’un côté, tout le peuple de l’autre; toute l’activité sociale drainée vers le centre; toute la population des petites villes et des campagnes végétant dans l’inertie et ayant désappris le self-government.

N’est-ce pas un fait saisissant, d’ailleurs, que l’indifférence des classes appelées gouvernantes pour le gouvernement dans le vrai sens du mot? Elles y participent aussi peu que les gouvernés. Elles font, il est vrai, un peu de politique théorique aux jours d’élections, mais retombent bien vite dans leur marasme et, s’imaginant avoir payé leur dette au pays en payant l’impôt, elles refusent les charges sociales et abandonnent l’administration au gouvernement, lui imposant la tâche surhumaine de tout faire, de suffire à tout, sans lui apporter aucun secours.

C’est là une des faiblesses de la société actuelle, et cette faiblesse se manifeste d’une façon plus marquante encore par la plaie toujours grandissante de l’absentéisme.

Le monde est peuplé de localités paisibles, de villages obscurs où des humbles , dont on ne saura jamais le nom, travaillent dans le silence et meurent ensevelis dans l’oubli. Au-dessus d’eux a passé l’ouragan des passions humaines; ils ont entrevu tour à tour les excès du despotisme féodal , les fureurs révolutionnaires, les horreurs de la guerre ou la corruption d’orgies analogues à celle que Paris a surnommée l’orgie libératrice de Notre-Dame de Thermidor. Et rien ne les a terrassés. Après la tourmente, on les a retrouvés attelés à la tâche coutumière, toujours de-

bout comme les blocs granitiques que la vague recouvre pendant la tempête et qui, bientôt après, sur la mer apaisée, se dressent dans le bleu du ciel profond.

Ils sont, eux aussi, le granit de l’humanité.

Ils conservent éternellement le dépôt de la santé morale et physique; ils puisent, dans leur communion constante avec la nature, la confuse notion de la continuité des choses; leur bon sens terre à terre est un contrepoids à la surexcitation cérébrale, à l’agitation nerveuse des intellectuels des grandes villes; c’est dans leur milieu que naissent les esprits pondérés dans des corps robustes; les hommes qui ont aux pieds l’humus de la terre natale et dans les yeux les clartés de la civilisation, combinent en eux les deux grandes forces directrices de l'univers, l’hérédité et l’évolution, la tradition et le progrès, et se gardent à la fois de cette double exagération : n’admettre que le neuf ou ne trouver bon que le vieux.

Et quand ceux qui ont le temps, la fortune, l’influence, l’expérience dédaignent ces milieux vivifiants, quand ils abandonnent la terre ou l’usine pour les grandes villes, ils sèment la haine et l’envie là où ils auraient pu faire germer la paix sociale ; ils dessèchent les sources de la vie locale, favorisent par l’exemple l’exode vers les capitales; ils provoquent le dépeuplement et l’appauvrissement des campagnes ; l’exercice des fonctionslocales devient impossible faute d’hommes pour les remplir, et l’autorité centrale est obligée, une fois de plus, de suppléer à l’absence du gouvernement local. On croit dès lors que toute la force perdue par les organes locaux s’est réfugiée au centre, et les

mains sont tendues vers l’État, à qui, de plus en plus, on demande l’impossible.

Pour combattre ces maux, il n’y a qu’un remède : la décentralisation et le self-government.

La croyance que l’on pourrait arriver de nos jours à se passer de l’autorité a été une illusion et une erreur. L’autorité, dans la société telle qu’elle existe, est indispensable. Dans tous les domaines, ordre intérieur et extérieur, législation, justice, finances, police, hygiène, rapports économiques, voies de communication, instruction, colonisation, elle a un rôle à jouer, une action ou un contrôle à exercer; et, dans tous ces domaines, elle a besoin de spécialistes, c’est-à-dire de fonctionnaires surveillant avec esprit de suite, science et compétence, la marche régulière et continue des services publics.

On ne saurait le nier : plus la civilisation se développe, plus les contrastes s’accentuent, plus manifestement apparaît pour l’État le devoir de chercher à régler et à équilibrer les rapports sociaux, et son attitude négative au xix9 siècle non seulement a enfanté la théorie socialiste revendiquant plus d’harmonie entre l’État et les éléments sociaux, mais, de plus, elle a été illogique. En obéissant aux partisans de l’abstention, en maintenant par la prétendue liberté du contrat de travail la prépondérance des employeurs, en laissant s’accroître les inégalités, en ne contribuant pas à la formation des petits patrimoines en face de la concentration des grandes fortunes, et n’intervenant pas en faveur des humbles demandant protection, l’État, par cela même, semblait protéger uniquement ceux qui

n’avaient rien à demander et maintenir les privilèges des puissants contre les réclamations des faibles.

De là une réaction fatale, et qu’il a été insensé de ne pas prévoir : ies faibles n’obtenant rien ont voulu avoir tout. A un État assurant le règne de la bourgeoisie industrielle, ils ont rêvé d’opposer un État assurant le règne des ouvriers.

Mais entre l'État veilleur de nuit des économistes et l’État omnipotent des socialistes, il y a place pour un État social ne servant ni aux riches à écraser les pauvres, ni aux pauvres à écraser les riches, ni au nombre à écraser la minorité, mais se mettant au service de tous et assurant le règne de la justice par le respect de tous.

Une législation ouvrière n’est pas plus tyrannique qu’une législation civile, dès que l’on tient compte de tous les intérêts en présence. Seulement, il ne faut pas l’oublier, il y a dans le monde autre chose que les prolétaires du travail manuel ; il y a les prolétaires du travail intellectuel et des professions libérales, dont la situation est lamentable et l’avenir aussi sombre que celui des ouvriers les moins bien partagés. Il y a le petit patron, le petit bourgeois, dont la vie dans la mêlée de la concurrence est une lutte pénible et constante. Le problème est donc complexe. L’État peut-il le résoudre complètement? I! n’y faut pas songer. Peut-il aider à le rendre moins poignant? Assurément. Pour tendre vers ce but, on lui dira d’abord ce qu’il ne doit pas être. Il ne doit pas être l’opérateur capricieux faisant d’une matière diffuse l’objet de ses expériences. Il ne doit pas être un pur

symbole planant dans le vide au-dessus des passions de la foule. On lui dira ensuite ce qu’il peut essayer d’être : il doit représenter la nation organisée, reposer sur les traditions historiques et le développement naturel des peuples, être le faisceau des organismes sociaux, l’association des associations dont parle Montesquieu. Les fonctions, au lieu d’être centralisées au sommet, doivent être distribuées dans les organismes fondamentaux du corps social ; les citoyens ont à reprendre une partie de la tâche actuellement dévolue à l’administration professionnelle et à concourir avec celle-ci à l’accomplissement des devoirs sociaux. C’est là le caractère du gouvernement local.

Il conserve à l’État la direction suprême et lui permet, suivant l’expression de Comte, «de rappeler sans cesse la pensée de l’ensemble et le sentiment de la solidarité commune »; il lui donne une réalité concrète sans nuire aux droits de l'individu.

Il concilie l’unité nationale, conquête des temps modernes, et les libertés locales, legs précieux du passé.

Il concilie le régime démocratique avec le respect de l’ordre et de l’autorité.

Il a, enfin, cet immense mérite, au point de vue contemporain, de diluer, comme le dit M. Benoist^), le socialisme dans les institutions locales. Dans l’État décentralisé, les groupes locaux en arrivent à résoudre fort simplement des questions qui au premier abord paraissent extraordinairement ardues et inquiétantes. Je trouve un exemple frappant des avantages du

(*) Revue des Deux Mondes, 15 janvier 1895. « Une démocratie historique », par Charles Benoist,

gouvernement local dans le Small Holding Act de 1892, par lequel l’Angleterre cherche à arrêter le dépeuplement des campagnes et à reconstituer la petite classe rurale en autorisant les Countg councils et les Parish councils à mettre, au besoin par l’expropriation, de petites parcelles de terre à la disposition de la classe ouvrière dans des conditions déterminées et à rattacher ainsi les humbles au sol natal. Une transformation profonde du régime de la propriété, une réforme sociale d’une portée considérable s’accomplit là sans protestation, sans danger, au sein des organismes locaux de l’Angleterre (l).

Les grandes démocraties centralisées n’ont rien de stable; les moindres réformes y sont difficiles. Rousseau reconnaissait déjà quela démocratie convient surtout aux communautés restreintes. Et l’histoire nous montre les vices des démocraties étendues et privées du contrepoids du gouvernement local. Bryce a signalé leur intolérance, leur esprit autoritaire, leur amour des idées générales, des succès faciles, du bien-être, leur désir de changement, leur mépris de la légalité, leur dégoût pour les efforts patients et laborieux, pour l’étude approfondie des questions pratiques. Si les petits groupes locaux sont souhaitables, si l’on peut y réaliser des progrès comme ceux que je viens d’indiquer, c’est parce qu’on y trouve l’habitude du contrôle et du travail quotidiens, le dédain des creuses déclamations, le respect des services rendus et des

(‘) On lira les détails de cette réforme considérable dans l’ouvrage de M. Maurice Vauthier : Le gouvernement local de l' Angleterre. Paris, 1895, p. 156 et suiv., 296 etsuiv.

intérêts d’autrui et, par contrecoup, plus de bienveillance réciproque, de sérieux et de dignité; une conscience plus nette et plus profonde des exigences de l’ordre et du droit.

L’Europe, pour se ménager un développement normal et régulier, devra en revenir aux anciennes traditions des peuples libres, à ce régime pour lequel l’autorité est comme la vie elle-même. La vie ne choisit pas des hauteurs où elle trône dans la solitude, elle est répandue partout. Comme elle, l’autorité doit être répandue dans tout le corps social.

On dit : Pourquoi retourner en arrière? L’unité, c’est le progrès, la cohésion, la rapidité des mouvements. La complexité de la décentralisation, c’est le passé, le particularisme, les frottements, les lenteurs d’exécution.

L’histoire contemporaine répond à ces défiances : ce qui a fait la force des cités grecques, de la ligue achéenne, des communes flamandes, de la ligue hanséatique, de la ligue des villes du Rhin, des confédérations des villes du sud de l’Allemagne et des villes lombardes, ce qui a fait la force des Pays-Bas et de l’Angleterre fait encore en ce moment la force de la démocratie rurale en Suisse, des États-Unis d’Amérique et de l’Empire britannique.

L’Amérique surtout mérite d’attirer spécialement l’attention. Elle a retrouvé le type de l’État fédératif dont notre moyen âge avait déposé le germe dans le droit public européen. Elle constitue une démocratie tempérée par la décentralisation et le gouvernement local. Et en 1789, au moment où la France allait

pousse^ à l’extrême l’idée de la centralisation, la constitution fédérale se distinguant de toutes celles qui allaient être promulguées sur le continent, montrait la préoccupation des buts supérieurs que nous aurions toujours dû avoir devant les yeux : elle songeait à garantir non seulement les libertés individuelles, mais aussi les libertés corporatives; elle réglait les rapports du gouvernement, non seulement avec les individus, mais avec les groupes locaux; elle assurait l’indépendance des uns comme des autres; elle déterminait avec soin la sphère réciproque de souveraineté des autorités locales et du pouvoir central, et considérait les gouvernements locaux et le gouvernement fédéral comme des facteurs de valeur égale.

L’Amérique a conservé la marque de son origine : la grande république des États-Unis ne fut-elle pas au début une simple corporation, transformée bientôt en colonie, puis en État? La constitution fédérale de 1776 n’est-elle pas simplement le développement de la charte coloniale de 1684, qui, cà son tour, étend la charte d’incorporation accordée en 1628 à la compagnie du Massachusetts?

Actuellement, l’État américain est une association de quarante-deux États. Chacun a sa Constitution, son pouvoir exécutif, ses deux Chambres, son administration particulière, son système fiscal, son droit, sa procédure, sa justice. Dans chacun, de multiples organismes locaux indépendants, comtés, cités, townships, districts scolaires, se superposent sans que l’un d’eux absorbe les autres. A la base se trouve

le Township, dont l’autonomie est complète. La petite communauté rurale qui, chez nous, s’atrophie et s’étiole dans la mélancolique solitude et l’abandon, forme là-bas une corporation prospère, pleine de mouvement et de vie. Avec son assemblée électorale, son pouvoir législatif, son comité scolaire, ses attributions de police, d’hygiène, de finance, de charité, elle constitue un État en miniature; elle est la moelle de la république américaine. Et si l’enthousiasme inspiré jadis par Tocqueville pour le nouveau monde a bien diminué, si la démocratie vantée par lui ne s’est pas montrée irréprochable, si des abus effrayants se sont manifestés dans les grands centres, si à New- York le suffrage universel privé d’organisation a produit la corruption effrénée qui a son siège à Tamany Hall, il faut reconnaître, et Bryce le montre dans son admirable livre : The american commonwealth , que le salut des États-Unis réside dans les institutions locales, dans la démocratie rurale, dont la modération et les qualités solides font contrepoids aux excès de la démocratie urbaine et la tempèrent.

Le secret de la force de résistance des États-Unis est dans la décentralisation. Grâce à la décentralisation, l’initiative, l’énergie, l’activité, le sentiment de la responsabilité et de l’indépendance sont répandus dans toute l’étendue du territoire ; grâce à elle, le citoyen est, partout où il réside, rattaché à l’ensemble du pays par les liens indestructibles du patriotisme local, par la communauté des intérêts locaux, par la pratique constante des droits et des devoirs locaux. Et c’est ainsi que l’échec de la démocratie à New-York n’en-

traîne pas la perte de la démocratie américaine.

Quand on considère l’immense mécanisme gouvernemental et administratif, en apparence si compliqué, de l’Amérique du Nord, le pouvoir fédéral, avec son président, ses deux Chambres, sa justice, supporté par quarante-deux États qui peuvent être ramenés eux-mêmes à des organismes de plus en plus élémentaires, dont chacun constitue une communauté politique douée d’organes multiples répondant à autant de fonctions sociales, on admire dans ce régime, malgré ses défauts évidents, un robuste faisceau de forces sociales et un type supérieur de société politique. Il y a là un exemple pour tous ceux qui ne voient pas dans le nivellement égalitaire, dans la suppression de la variété des groupements, dans la logique de la symétrie, le dernier mot de la perfection politique.

L’Angleterre, à son tour, qui, après Guillaume le Conquérant, a failli un moment être soumise à un système centralisateur, a su réagir; elle a maintenu la vigueur sociale dans la nation entière en distribuant le travail social dans la nation entière. Jusqu’au xvme siècle, elle a pu, s’appuyant sur la petite classe moyenne rurale et urbaine, groupée dans des corps historiques et traditionnels, réaliser le vrai gouvernement local et conserver l’esprit des institutions locales. Les moeurs y aidaient puissamment; l’industrie était corporative et domestique, les rapports économiques et sociaux avaient un caractère familial et intitne et, à la campagne, le squire vivant dans ses terres, accomplissant gratuitement les fonctions de juge et d’administrateur, était l’âme du gouvernement local.

Mais à la fin du xviue siècle, la société patriarcale se dessèche au souffle de la grande industrie; les charges honorifiques, les organismes locaux, les traditions historiques cèdent à l’effort de la centralisation bureaucratique. Pourtant, les racines du selfgovernment étaient si profondément enfoncées dans le sol, elles plongeaient si loin dans le passé que rien n a pu les détruire et, aujourd’hui, le gouvernement local prend un élan nouveau : la loi de 1888 sur les County councils, celle de 1894 sur les Parish councils sont un retour cà des principes auxquels l’Angleterre doit une situation vraiment enviable.

Les unions de paroisses, associations spontanées de petits groupes organiques, douées de la personnification civile, investies d’un rôle important en matière de bienfaisance, d’éducation, d’état civil, etc., les districts de police, les districts sanitaires, sont autant de démocraties restreintes, de corps autonomes et variés, ayant chacun un budget, une assemblée électorale, un bureau d’employés, recrutant un grand nombre d’agents gratuits et réalisant ainsi, d’une façon remarquable, tous les avantages du gouvernement local. Dans le comté, le juge de paix, organe vivant de décentralisation, a un pouvoir autonome dont l’exercice assure comme jadis les conditions du selfgovernment (!).

Sur le continent, la Suisse est actuellement la plus

(i) M. Maurice Vauthier, dans son savant ouvrage : Le gouvernement local de l’Angleterre (Paris, Rousseau, 1895), fait un tableau complet du système anglais.

Voir aussi Oscar Pyfferoen, Les réformes communales. Bruxelles, Schepens, 1895.

ancienne confédération de groupes locaux autonomes, la plus ancienne forme sociale s’éloignant de la notion latine de la souveraineté. Les cantons, qui sont la base du gouvernement helvétique, ne représentent pas des subdivisions artificielles créées par le pouvoir dans un but administrai if, mais des organismes indépendants associés pour former un État fédéral, et dont chacun dans sa sphère a une autorité égale à celle du gouvernement cenlral dans la sienne.

Les commencements de la confédération suisse ont été aussi modestes que ceux de la confédération américaine ; ses résultats ont été aussi splendides. La Suisse est née de l’union contractée, en 1291, entre les cantons d’Ury, de Schwytz et d’ünterwald ; cette union est devenue, en 1553, la confédération des huit cantons et, en 1515, la confédération des treize cantons. En 1798, elle cède un instant à l’influence unitaire de la France pour retourner bientôt au régime fédératif qui, actuellement, concentre en un organisme puissant les institutions locales de vingt-deux cantons et sauvegarde l’unité nationale, tout en laissant aux citoyens un maximum de liberté et en tenant compte des différences de race, de langue et de caractère.

La Belgique aussi a connu les traditions locales et il est regrettable qu elles aient été brusquement rompues. Quand, il y a un siècle, sur la place de l’Hôtel de Ville de Bruxelles, les représentants du gouvernement révolutionnaire interdisaient toute assemblée de citoyens de la même profession et, quelques jours plus tard, faisaient vendre les archives et le mobilier

<les corporations, ils anéantissaient les derniers vestiges du système politique qui a fait l’éducation de l’individu et l’a émancipé. Si les principes consacrés par le grand privilège de Marie de Bourgogne s’étaient développés d’une façon continue et régulière, nos libertés modernes seraient le prolongement logique de nos vieilles libertés locales; nos institutions, au lieu d’être le produit artificiel de la raison abstraite, auraient la vigueur des plantes qui ont cru lentement sur le sol natal ; notre État représentatif serait encore la fédération des provinces, des communes, des organismes collectifs répondant à des besoins sociaux, et, conscient de la diversité des intérêts locaux, il ne la sacrifierait pas au besoin esthétique de l’uni formité.

Le passé, où les Étals généraux émanaient des États provinciaux, où ceux-ci émanaient des villes et des campagnes, où les villes émanaient des corporations urbaines, où la nation participait ainsi d’une façon constante aux affaires publiques, nous fournit sur bien des points des leçons dont il y a lieu de profiter (!). En ce qui concerne la plénitude et l’intensité de la vie sociale, la pondération des mouvements, l’histoire renferme peu d’enseignements analogues à celui que nous donne la glorieuse bourgeoisie hollandaise du xvii6 siècle, cette bourgeoisie forte et prospère, éclairée et tolérante, tenant tête sur terre et sur mer aux grandes puissances et protégeant en même temps Descartes, Bayle et Spinoza.

(Ç É. de Laveleye, Le gouvernement dans la démocratie. Deux volumes. Paris, Alcan, 1891. Vol. Il, p. 375 et suiv.

C’est donc à ces sources que les pays centralisés et atomisés doivent s’inspirer. La vitalité des corps organisés, corporations, communes, cantons, provinces, est à la fois une digue contre la faiblesse de l’individu et contre la tyrannie du pouvoir.

Il importe de laisser s’épanouir la variété des intérêts locaux, de distinguer dans le droit administratif comme dans le droit électoral les campagnes des villes, de ne pas donner une organisation externe identique à un hameau et à une capitale (]); il importe d’imiter l’Angleterre autorisant les Unions de paroisses et de substituer comme unité politique et administrative aux petites communes rurales trop faibles pour remplir un office public quelconque, la fédération cantonale de ces petites communes; il importe, enfin, de favoriser la renaissance des organismes collectifs, expression tangible des intérêts sociaux les plus réels, tels que conseils régionaux agricoles, industriels, commerciaux, groupes juridiques, artistiques, scientifiques, etc. (2), et de faciliter ainsi la représentation des intérêts, dont nous parlerons plus loin.

Dans le domaine économique, il en est de même. Les rapports entre les classes ouvrières et les classes industrielles existent et doivent être réglés. Mais, si la liberté absolue de l’école économique classique est funeste h la classe ouvrière, la réglementation centralisée de l’école collectiviste met en péril l’existence

(') A». Prins, La démocratie et le régime parlementaire. Bruxelles

(2) De Greef, La Constituante et le régime représentatif. Bruxelles

même de la civilisation. L’autorité a incontestablement un devoir à remplir. Comment doit-elle procéder?

Qu’on laisse le travail ou le capital maître des conditions économiques -et chacune des parties en cause sacrifiera les intérêts de l’autre partie; que l’on oppose dans un pays la classe des industriels à celle des prolétaires et l’antagonisme intransigeant s’accuse. Que

I on mette en présence dans une localité un groupe professionnel d’employeurs et un groupe professionnel d’employés, et les bonnes volontés se rapprochent. Les résultats des Chambres d’explications fondées à Mariemont par M. Weiler sont décisifs à cet égard.

Ce sont des indications précieuses. A coup sûr, la situation du monde économique actuel justifie une intervention de l’État. Mais l’autorité centrale n’a pas assez de souplesse pour s’adapter à toutes les nécessités de la production nationale. Pour la solution de n’importe quelle difficulté économique (que ce soit le travail des femmes et des enfants ou l’assurance ouvrière, par exemple), une loi uniformément appliquée à un pays entier fera autant de mal que de bien.

II faut tenir compte des habitudes, des mœurs, des conditions du travail qui varient de localité à localité. La loi peut poser des principes, tracer un cadre général, elle doit laisser à des autorités régionales en rapport avec des groupes régionaux le soin de faire des règlements régionaux. Il importe donc, comme Humboldt le demandait déjà, de posséder des conseils régionaux capables de se substituer au gouvernement et de prendre les mesures utiles sur place, en connais-

sance de cause, après avoir entendu les parties intéressées encadrées dans leurs groupements professionnels. Les Conseils de l’industrie et du travail sont un pas dans cette voie et offrent un moyen de se rapprocher à la fois de l’association des individus, de la décentralisation de l’autorité et de la réglementation locale.

En ce qui concerne la justice, l’avantage de la décentralisation est tout aussi évident. Notre justice impersonnelle et centralisée est lente, formaliste et coûteuse. La justice répressive surtout, jugeant des prévenus qu’elle ne connaît pas, d’après des règles étroites dont la signification échappe à la foule, est souvent un pur symbole. Le juge local, même non juriste, mais doué d’expérience et de maturité, habitant au milieu des justiciables, se décidant d’après les inspirations du cœur et le bon sens, décharge d’abord les juridictions centrales d’une foule d’affaires qu’elles expédient trop sommairement; ensuite, il donne à la justice plus de réalité et d’efficacité, quelque chose de plus simple; enfin, il aide ci la diffusion du sentiment du droit, qui reste sans cela le monopole d’un petit nombre de spécialistes.

Gambetta avait bien raison de convier la législature au relèvement des fonctions du juge de paix ('). Les magistrats des grandes villes du continent voient défiler sons leurs yeux une population qu’ils 11e peuvent juger bien parce qu’ils la connaissent mal, et en arrivent à rappeler Bridoye, qui jugeait les procès aux dés. Le juge local, dans le canton où il passe ses

(*) Moniteur des juges de paix de France, t. XII. — Loi sur la réorganisation des justices de paix.

jours, est rattaché par des liens sociaux, par un contact permanent, aux hommes qu’il doit juger, et son rôle perd le caractère abstrait qu’il a trop souvent, pour devenir plus humain et plus vivant. Il suffit de songer aux dicastéries athéniennes, aux officialités, aux justices corporatives du moyen âge, aux juridictions disciplinaires ou professionnelles modernes, aux juges de paix des petits cantons ruraux, pour constater que c’est là où le magistrat répressif est en rapports constants avec la population locale que ht justice est le mieux rendue.

Je rappelle aussi les juges de police de la tradition anglo-saxonne, avec leur compétence étendue. Ces 12,000 magistrats, dont beaucoup ne sont pas des légistes et exercent encore aujourd’hui, comme jadis, des fonctions purement honorifiques, n’ont-ils pas une influence considérable, un prestige légitime? Ne contribuent-ils pas à la grandeur de la justice anglaise? Ne sont-ils pas un exemple frappant de l’efficacité de la justice locale ?

J’ajoute, au point de vue de la portée sociale de la justice, que les délinquants condamnés loin du lieu du délit et longtemps après la date de sa perpétration, n’excitent aucunement les sentiments de réprobation de la multitude, qui, n’ayant pas souffert de l’infraction, reste indifférente ou curieuse, quand elle ne devient pas bienveillante. Pour que l’opinion publique conserve la notion du juste et de l’injuste et soit d’accord avec ceux qui jugent, le délinquant doit être condamné rapidement, au milieu des citoyens dont il a troublé la sécurité.

El chose curieuse, à noter en passant. A côté de la tendance napoléonienne, qui consiste «à centraliser la justice, l’on constate au contraire une tendance décentralisatrice là où elle a le moins de raison d’être, c’est-à-dire dans le domaine de la police judiciaire, qui, en Belgique, est communale, alors qu’elle devrait être entre les mains de l’État

Passons au domaine de l’instruction; il est facile dy mettre en relief les vices de la centralisation. L’État n’a pas le droit de donner à tous les esprits une empreinte identique, de couler toutes les intelligences dans le même moule. Que le despote qui rêve d’imprimer une direction uniforme à l’éducation nationale s’appelle César ou Peuple, le danger est le même. L’Etat a à prescrire le principe de l’instruction et à en fournir les cadres, mais l’instruction doit être adaptée aux besoins variés de là nation. Y a-t-il rien de plus funeste que l’immuabilité d’un enseignement imposé aux citoyens d’un pays et appliqué sur toute l’étendue du territoire par une armée de fonctionnaires, où le cuistre et l’homme de talent, emprisonnés dans le même règlement, ne sont que des esclaves courbés sous le joug uniforme des programmes, des manuels et des concours officiels? Une instruction égalitaire et centralisée est contraire aux besoins de l’humanité. Loin d’aider au rapprochement des classes, elle les a séparées davantage. Loin de contribuer à l’apaisement des conflits sociaux, elle les a accentués. Elle n’a pas donné à la bourgeoisie la haute culture, seule capable

è) « Rapport sur la procédure pénale à Londres », par M. A. Prins. Moniteur belge du 7 novembre 1879.

de mettre les classes dirigeantes à la hauteur des difficultés présentes. Elle n’a pas donné au peuple un véritable instrument d’émancipation. En démocratisant à outrance l’enseignement, en le rendant de plus en plus accessible à la foule, en le fournissant au meilleur marché possible, on n’a pas favorisé la formation d’une élite et on a abaissé le niveau général des esprits. L’instruction a été trop mécanique et utilitaire pour les hautes classes, trop intellectuelle et théorique pour les classes populaires. L’enseignement supérieur, qui aurait dû inspirer surtout le culte élevé de la science, a été essentiellement professionnel; l’enseignement primaire du peuple, qui aurait dû être surtout pratique, a été scientifique et abstrait. Si bien que l’État, en ne fournissant pas aux esprits une alimentation adéquate à leur situation, a produit en haut des égoïstes rebelles à l’enthousiasme, en bas des envieux aigris par le contraste entre leur savoir et leur pouvoir, partout des déclassés.

A coup sûr, il est bon que le maximum possible d’hommes ait le maximum possible de véritable instruction ; c’est un champ immense offert aux efforts spontanés individuels ou collectifs. Mais, de nos jours, la demi-instruction devient un fléau. Pour ceux qui ont le temps, la fortune ou des aptitudes spéciales, l’instruction supérieure doit être surtout de la haute culture; pour ceux qui ont à gagner leur vie, l’instruction élémentaire doit être surtout professionnelle et l’apprentissage professionnel varie suivant qu’il s’adresse aux régions industrielles ou rurales.

Encore une fois, c’est aux groupes locaux, aux organismes locaux, aux autorités locales à tenir compte des besoins locaux, l’Etat se réservant un contrôle général sur l’ensemble.

Relativement aux encouragements et aux subsides à donner aux arts, aux sciences et aux lettres, le gouvernement central est mal placé pour exercer un contrôle utile et court le risque d’encourager surtout la routine. Quand, des hauteurs où il plane, il accorde un subside à une œuvre, quand il vient en aide à un artiste, à un écrivain, à un savant, il ignore s’il n’y en a pas une foule d’autres aussi dignes de sa bienveillance et s’il ne sacrifie pas un génie qui peine dans l’ombre. Quelle que soit la loyauté de ses intentions, il devra toujours se laisser guider par des recommandations, favoriser ceux qui sont le plus près de lui ou qui ont auprès de lui le plus d’appuis. Il est impuissant contre les cabales, les intrigues ou le népotisme et ne trouve de remède à ces maux que dans la décentralisation.

Le système fiscal, à son tour, a tout avantage à entrer dans les voies de la décentralisation financière ou de la taxation locale. On ne doit pas s’attacher exclusivement à la réforme des bases de l’impôt et il importe également, pour mieux régler les recettes et les dépenses d’une nation, d’accorder aux groupes locaux une plus grande autonomie financière. En Prusse, le ministre des finances, M. Miquel, vient d adopter ce principe : Une loi récente ne conserve au profit de l’État, comme contribution directe, qu’un impôt sur le revenu et un impôt complémentaire sur

le capital; elle renonce, en faveur dés autorités locales, aux impôts sur la propriété foncière, la propriété bâtie, le commerce et l’industrie et leur laisse le choix libre en matière de taxation.

Le gouvernement qui centralise les dépenses n’en sent pas bien le contrecoup. Aussi, dans les pays à administration centralisée, les dépenses suivent une progression effrayante. L’énormité des budgets des Etats modernes était dernièrement signalée par M. Léon Say (b, et dans un livre intitulé : Les gaspillages des sociétés modernes , M. Novicow fait les mêmes constatations f). Le budget de la France dépasse en ce moment quatre milliards deux cents millions. En mettant à part les dépenses militaires, on trouve l’une des causes de ces charges colossales dans la centralisation, développant sans trêve l’outillage administratif, multipliant sans relâche les services administratifs, créant sans cesse des places nouvelles, ordonnant constamment des travaux publics dont il est difficile de vérifier le prix de revient et l’utilité.

Le self-government , au contraire, fournit un gouvernement à meilleur marché et réduit les dépenses en réduisant les attributions du gouvernement central. Ensuite, il est une source d’économies, parce qu’il trouve moyen de faire admettre la gratuité de beaucoup de fonctions locales; il en est ainsi aux Etats-Unis, en Angleterre, à l’île de Jersey et dans l’administration communale et provinciale prussienne. Enfin, il diminue encore l’intensité des

(1) Revue des Deux Mondes , 1er octobre 1894, p. 501.

(2) Alcan, Paris, 1894.

dépenses en les répandant d’une façon plus générale sur tout le corps social. En Amérique, le budget fédéral n’est pas élevé, grâce au principe conférant les attributions gouvernementales essentielles aux quarante-deux États de l’union et le budget des quarantedeux États n’est pas élevé, grâce au principe qui fait retomber les charges essentielles de l’administration de l’État sur les subdivisions locales de cet État, comté, cité, township. Le gouvernement fédéral tire ses revenus des impôts indirects, des douanes et des accises. Les États puisent leurs ressources dans la perception des taxes directes. L’État détermine le montant de ses besoins financiers et fait la part de chaque comté. Le comté évalue ses dépenses et fait la part de chaque ville ou township. Le citoyen paye une somme globale dont une partie va à la commune, une autre au comté, une troisième à l’État. L’autorité locale retient la première, et remet les deux autres aux autorités du comté qui retiennent la seconde et lemettent 1 excédent a 1 État. Ainsi, un contrôle local permanent partant des groupes les plus infimes empêche lés dilapidations et maintient les dépenses à un taux normal ( 1 ).

La bienfaisance soulevé des questions identiques. Les socialistes soutiennent avec raison qu’en matière de charité la liberté individuelle sans plus est le droit pour les forts de laisser mourir les faibles 5 les

(9 J’apprécie l’ensemble du système, j’en indique les avantages et je laisse de côté les gaspillages municipaux dénoncés à New-York et dans quelques autres grandes villes, et qui n’atteignent que les habitants de ces capitales. Ils sont surtout le résultat du suffrage universel pur et simple appliqué aux grands centres.

disciples de Spencer soutiennent avec tout autant de raison que l’assistance par l’État augmente le nombre des oisifs, des fainéants, des incapables, qu’elle engendre le paupérisme héréditaire et peuple le monde de dégénérés qui, finissant par tomber à la charge de la société, augmentent chaque jour les difficultés du problème social.

Il est certain que la charité organisée par l’autorité centrale, ne pouvant connaître ceux qu’elle aide, vient parfois au secours d’indignes et, loin de détruire la misère, l’encourage en favorisant la simulation, la paresse, la mendicité et le vice. Elle fait ainsi du détestable socialisme, prenant à ceux qui travaillent pour donner à ceux qui refusent de travailler.

Il est certain encore que la charité légale centralisée est incapable de soutenir tous ceux qui en sont dignes ; elle agit parfois dans les villes, elle est impuissante dans les campagnes, et l’insuffisance de l’organisation de l’assistancë rurale est un fait avéré et reconnu,

La solution, encore une fois, c’est l’association, la mutualité, et s’il s’agit de lui fournir l’appui nécessaire ou même de la remplacer quand elle fait défaut, c’est l’autorité décentralisée, la commune, et, là où l’unité communale est trop faible, trop pauvre, trop isolée, la fédération des communes du canton. L’association et l’autorité locale, en effet, sont en situation de faire ce dont l’Etat est incapable, c’est-à-dire distinguer la misère du vice, la paresse de l’infirmité; donner le secours dès qu’il est nécessaire, le retirer dès qu’il est inutile.

Enfin, j’ajoute que dans le domaine religieux et philosophique même, on aperçoit les avantages de la décentralisation. Tocqueville n’a-t-il pas dit que « la « religion ne saurait partager la force des gouverne- « ments sans se charger d’une partie des haines qu’ils « font naître »? Alors que la tentative de centralisation du concile de Trente n’a pas empêché la multiplication des dissidents, n’a-t-on pas vu, au contraire, la décentralisation religieuse, c’est-à-dire la multiplication des sectes anglaises et américaines, donner un nouvel essor au sentiment de l’idéal religieux, et lui faire gagner en spontanéité, en étendue, ce qu’il perdait en discipline et en obéissance? Garlyle avait ces exemples sous les yeux, quand il émettait l’avis que la foi, pour exister, doit être libre, et quand il ajoutait que pour que les hommes croient, ils ne doivent pas tous croire la même chose.

N’est-ce pas à la perpétuelle et libre évolution des groupes religieux et philosophiques de l’Angleterre qu’il faut attribuer, en grande partie, le haut degré de moralité, de dignité, de respect de soi-même et d’autrui, atteint par les Anglo-Saxons?

Le pouvoir central a peu d’action sur la vie morale des foules; les communautés locales, au contraire, répandues dans la nation, arrivent par le contrôle réciproque, 1 échange des idées et des sentiments, le rapprochement continu des coeurs, à exercer sur la vie morale individuelle une influence bienfaisante.

En résumé, il faut au monde désagrégé un ciment. Oi , supposez que la société soit une superposition d’institutions locales, le faisceau de tous les groupes

répondant à des besoins sociaux ; supposez que la commune, la province, l’État, chacun dans sa sphère et à son tour, surveillent et complètent le fonctionnement des organes locaux; que l’État, notamment, intervienne pour faire de toutes ces parties un ensemble, pour leur imprimer la cohésion nécessaire et un mouvement harmonique; et sans compromettre l’unité indispensable, on maintient la diversité des forces locales, on voit renaître le sentiment du devoir social et de la responsabilité sociale; on attire à la surface les énergies latentes; on permet à l’homme de marcher sans être arrêté par les mille obstacles de la lourde machine gouvernementale, sans mourir étouffé dans la cellule de la prison collectiviste, sans se perdre dans le chaos auquel aboutit fatalement l’exaltation frénétique de l’individu.

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